Laissons de côté l’ingénierie hasardeuse qu’exigerait l’adossement de la relance de la MIBA au bilan de la Banque Centrale du Congo, dont le gouverneur ferait ainsi l’instrument d’un nouvel épisode de bricolage institutionnel. L’objection décisive se situe bien plus en amont. Godé Mpoy construit l’essentiel de son plaidoyer sur la nostalgie d’une MIBA autrefois prospère, comme si la grandeur passée suffisait à établir la nécessité présente. C’est précisément cette prémisse toxique que le montage financier concocté vient servir, alors qu’elle aurait dû être soumise à démonstration avant même que ne soit posée la question de son financement.
La politique économique n’a pas pour fonction de sanctuariser les sigles, d’entretenir les mythologies industrielles ni de subventionner la mémoire de ce qui fut. Elle doit préserver les capacités économiques qui comptent réellement, soutenir les revenus, l’emploi, la productivité, les chaînes de valeur et la résilience territoriale, puis réallouer le capital vers les activités capables de survivre aux ruptures technologiques, aux déplacements de la demande et aux nouvelles structures de concurrence.
Zhecheng ?
Dans les années 1960, la Chine se heurta à une contrainte familière à toute industrialisation ambitieuse. Son économie avait besoin de diamant pour couper, forer, abraser et usiner des matériaux toujours plus résistants, alors que le diamant naturel demeurait coûteux, rare et largement tributaire de l’extérieur. Elle ne fit pas de cette dépendance une fatalité. Elle la convertit en problème technologique. En 1963, à Zhengzhou, dans le Henan, des chercheurs chinois produisirent le premier diamant synthétique du pays. L’enjeu dépassait déjà l’imitation d’une pierre précieuse. Il consistait à reproduire industriellement une propriété que la nature avait jusque-là rendue rare.
Zhecheng franchit ensuite une étape autrement plus décisive. Une invention ne devient puissance économique qu’à la condition de se transformer en capacité productive. Ce comté agricole, longtemps associé au piment et à l’élevage, fit progressivement émerger des ateliers spécialisés, des compétences techniques, des chaînes de transformation et une concentration industrielle capable de soutenir le passage à l’échelle. En 2006, les autorités locales créèrent un parc industriel spécialisé. En 2009, elles consolidèrent cet écosystème autour des matériaux superdurs. La richesse ne provenait pas du sous-sol. Elle fut fabriquée par l’accumulation du savoir, l’organisation de la production, la maîtrise technologique et la densification d’un appareil industriel.
La Chine n’attendit donc pas que la géologie lui concède un avantage comparatif. Elle transforma une dépendance industrielle en défi technologique, puis construisit l’avantage dont son économie avait besoin. Ce faisant, elle contribua à déplacer l’économie même du diamant. Le diamant cesse alors d’être seulement ce que la géologie permet d’extraire pour devenir aussi ce que la technologie permet de fabriquer. Pour les économies dont l’avantage repose précisément sur la rareté du premier, le bouleversement n’a rien d’anecdotique. Il modifie les fondements mêmes sur lesquels cet avantage s’est construit.
Le caoutchouc de Léopold
À la fin du XIXe siècle, le caoutchouc naturel transforma le Congo de Léopold II en formidable machine de rente. La demande mondiale, la rareté du produit et les conditions particulières de son exploitation lui conférèrent, pendant un temps, une valeur exceptionnelle. Puis l’économie mondiale changea. La chimie progressa et le caoutchouc synthétique vint réduire la dépendance envers la ressource naturelle. L’avantage qui paraissait presque éternel cessa simplement de l’être.
Imaginons qu’à l’époque coloniale, un esprit savant ait proposé à la Belgique de mobiliser les ressources monétaires de la colonie pour acheter, stocker et soutenir artificiellement le caoutchouc congolais. L’idée aurait pu être enveloppée d’un vocabulaire suffisamment académique pour donner l’apparence d’une stratégie. L’histoire suivit une logique autrement plus lucide. À mesure que le caoutchouc sauvage perdait son poids relatif, l’appareil productif colonial se déplaça vers le cuivre, les autres minerais, l’huile de palme, le coton, le café et d’autres activités dont la demande et les rendements ouvraient de nouvelles rentes. C’est là toute la différence entre posséder une ressource et comprendre son époque. Aussi condamnable que fût le système colonial dans ses finalités et ses méthodes, il avait au moins compris une règle élémentaire de l’économie politique.
La MIBA pose désormais une réalité de même nature. Godé Mpoy reconnaît lui-même que l’essor du diamant artificiel a profondément reconfiguré l’économie du diamant naturel, puis bâtit néanmoins sa proposition sans établir quelle place économique resterait aujourd’hui à la MIBA dans ce nouvel ordre du marché. C’est pourtant cette démonstration qui aurait dû précéder toute réflexion sur son financement. Ce qui fit sa puissance dans une configuration commerciale donnée ne lui confère aucun droit à la perpétuité économique. Réinjecter du capital public dans l’organisation d’hier sans interroger la transformation du marché revient moins à défendre une industrie qu’à financer la mémoire de sa grandeur. Dans un pays où l’extrême pauvreté demeure massive, la RDC n’a tout simplement pas le luxe de consacrer des ressources rares à la préservation d’architectures économiques dont l’histoire a déjà érodé la pertinence. Les ordres de grandeur du marché mondial rendent cette conclusion encore plus difficile à contourner.
Dressons le tableau
La MIBA n’a jamais tiré l’essentiel de sa puissance de la haute joaillerie. Son modèle historique reposait très largement sur le diamant industriel. Selon les périodes et les gisements considérés, les estimations situent généralement entre 75 % et plus de 90 % la part des diamants de qualité industrielle ou non gemme dans la production de Bakwanga, certaines sources historiques ne faisant apparaître qu’environ 2 % de pierres de qualité gemme. C’est précisément sur ce segment que la technologie a le plus profondément détruit la rareté, abaissé les coûts et déplacé l’avantage comparatif.
À son sommet documenté, en 1961, la MIBA produisait environ 18 millions de carats par an. L’échelle était alors considérable. En 2025, le seul comté chinois de Zhecheng produisait environ 6 milliards de carats de diamant synthétique monocristallin par an, auxquels s’ajoutaient quelque 15 milliards de carats de micropoudre diamantée. Le rapport est saisissant. Six milliards de carats représentent plus de 330 fois le record annuel de la MIBA. Un seul bassin industriel chinois produit ainsi, dans cette catégorie, plusieurs centaines de fois ce que la MIBA produisait à son apogée.
Il serait inutile d’en conclure que tous les carats sont parfaitement interchangeables. Ce n’est pas l’enjeu. L’ordre de grandeur révèle quelque chose de bien plus fondamental. L’univers économique dans lequel la MIBA avait construit sa puissance n’existe plus. Le diamant industriel naturel tirait une part importante de sa valeur d’une rareté que la technologie sait désormais reproduire à grande échelle et à des coûts que l’extraction naturelle peine structurellement à concurrencer.
On peut recapitaliser la MIBA, remettre ses équipements en état, apurer ses dettes et relancer sa production. On ne recapitalise pas une rareté que la technologie a rendue contournable. On ne refinance pas les prix d’hier. On ne restaure pas par décision politique un avantage comparatif dont les fondements ont été déplacés par l’innovation.
La question devient alors presque embarrassante dans sa simplicité. Quelle pénurie mondiale la MIBA serait-elle appelée à combler ? Le marché international manque-t-il de diamant industriel au point d’attendre le retour de Mbuji-Mayi ? Les données indiquent précisément l’inverse. Plus de 99 % du diamant industriel produit et consommé dans le monde est désormais synthétique. Le problème n’est donc pas celui d’une demande mondiale insatisfaite à laquelle la MIBA ne pourrait répondre faute de capitaux. Il est autrement plus profond. Le marché a appris à satisfaire l’essentiel de cette demande sans elle.
La thèse est mal posée
Godé Mpoy commet ici un véritable péché académique, plus grave encore que le choix du remède. Lorsqu’un problème est mal posé, la sophistication de la solution n’est plus une preuve d’intelligence. Elle devient la manière la plus élégante de donner tort avec méthode.
La MIBA n’était pas seulement une entreprise diamantifère. Elle constituait, pour le Kasaï, un puissant mécanisme de transmission économique. Elle distribuait des salaires, soutenait la consommation, alimentait le commerce et faisait circuler des revenus bien au-delà de ses propres effectifs. Son effondrement n’a donc pas seulement contracté la production de diamant. Il a désarticulé une partie de l’économie régionale.
Le problème du Kasaï n’est dès lors pas la disparition de la MIBA comme sigle industriel. Il est l’effondrement de la fonction économique qu’elle remplissait. La pauvreté massive, la raréfaction des emplois stables, l’atrophie du tissu commercial et l’insécurité alimentaire participent aussi de la disparition de ce puissant circuit de revenus. C’est cette fonction qu’il faut reconstruire, non nécessairement l’institution qui l’incarnait autrefois.
On m’a un jour envoyé, depuis le Kasaï, la vidéo d’un nourrisson si affaibli par la malnutrition qu’il n’avait même plus la force de pleurer. Disposant alors de quelques relais au ministère de l’Agriculture, j’avais défendu une réponse simple dans son principe, mais beaucoup plus structurante dans ses effets. Relancer la production locale de soja, financer des PME de transformation, remettre en circulation Bisoka, un biscuit nutritif à base de soja, puis utiliser les cantines scolaires et les services pédiatriques comme débouchés institutionnels. Une même dépense publique pouvait ainsi nourrir des enfants, garantir une demande aux producteurs, soutenir des entreprises locales, créer des emplois et reconstituer progressivement une chaîne de valeur. Rien n’en est sorti.
Même dans le diamant, l’économie a déjà commencé à produire sa propre réponse. La disparition de la MIBA n’a pas supprimé l’activité diamantifère du Kasaï. Elle en a déplacé le centre de gravité vers l’exploitation artisanale. En 2024, environ 71 % de la production diamantifère congolaise provenait de l’artisanat, tandis que le Kasaï-Oriental concentrait près de 98,9 % des volumes artisanaux enregistrés. L’alternative ne consiste donc pas à ressusciter la MIBA ou à abandonner la région à l’informel. Elle consiste à permettre à cette économie déjà existante de devenir plus productive, plus capitalisée et davantage connectée au reste de l’activité régionale. Le diamant peut encore générer du revenu, mais surtout fournir le capital, la demande et les débouchés capables d’entraîner avec lui le transport, la logistique, la maintenance, les services financiers, le commerce, la construction, la transformation et les services aux entreprises. L’enjeu n’est plus de reconstruire toute l’économie du Kasaï autour du diamant, mais d’utiliser ce qu’il produit encore pour moderniser les secteurs qui gravitent autour de lui, élever les niveaux de vie, élargir progressivement la base productive de la région et faire émerger les activités qui pourront, demain, lui survivre.
Le défi véritable consiste ainsi à sauver le Kasaï sans faire de la résurrection de la MIBA la condition de son avenir. Il ne concerne pas seulement ceux qui s’en réclament par origine régionale. Il engage la nation entière. La faute historique fut précisément de ne pas avoir utilisé les années de rente pour préparer l’après-MIBA. Une part de cette richesse aurait dû être convertie en nouvelles industries, en compétences transférables et en chaînes de valeur capables de survivre au déclin du diamant industriel. La rente fut largement captée, consommée et gaspillée à l’échelle nationale, sans être suffisamment reconvertie, dans le Kasaï qui l’avait produite, en capacités productives capables d’en prendre le relais. Le Kasaï n’est d’ailleurs pas une exception. La RDC a reproduit, et continue de reproduire, la même erreur dans presque toutes ses régions riches en ressources naturelles.
L’effondrement économique du Kasaï produit des effets sociaux, humains et migratoires qui dépassent largement ses frontières provinciales. Son redressement aussi. Comme ailleurs en RDC, l’enjeu est de remplacer une rente déclinante par une économie plus diverse, plus productive et capable de créer suffisamment d’emplois, de revenus et de perspectives pour retenir ses forces vives. On ne se sauve pas une région en restaurant le symbole économique de son passé. On la sauve en construisant les capacités productives de son avenir.
Gouverner l’avenir avec les ruines d’hier
En RDC, nous raisonnons encore trop souvent comme si ce qui fut central devait nécessairement être sauvé, relancé ou modernisé. Nous repeignons les mêmes murs, changeons parfois l’enseigne, puis appelons cela une réforme sans interroger suffisamment l’architecture elle-même. Le réflexe s’étend aux acteurs que cette architecture a longtemps consacrés. Une position acquise dans l’économie d’hier ne constitue ni une compétence perpétuelle ni un titre de propriété sur l’économie de demain. Une structure, une institution ou un acteur ne devrait conserver sa centralité qu’à la mesure de sa capacité à produire encore de la valeur dans les conditions nouvelles.
Aucune économie ne se transforme véritablement lorsqu’elle exige du nouveau qu’il passe constamment par les gardiens de l’ancien. Une économie moderne avance par disparition, substitution et réallocation. Certaines structures doivent être transformées, certaines compétences déplacées, certains intermédiaires contournés et certains acteurs remplacés lorsque d’autres savent mieux remplir les fonctions devenues essentielles. Le capital, le savoir, le pouvoir de décision et l’attention publique doivent pouvoir migrer vers les usages les plus productifs. À force de protéger ce qui possède déjà une histoire, un réseau et une place dans les institutions, nous finissons par réserver les ressources de demain à ceux qui ont administré les équilibres d’hier.
C’est aussi ainsi que la nostalgie devient l’un des poisons les plus discrets de la modernisation. Elle transforme la mémoire en argument économique, l’ancienneté en preuve de pertinence, la longévité institutionnelle en présomption de compétence et la conservation des mêmes acteurs en gage imaginaire de stabilité. Le développement exige exactement le mouvement inverse. Il suppose la capacité de laisser émerger de nouvelles entreprises, de nouvelles compétences, de nouveaux centres de décision et de nouveaux producteurs de valeur, y compris lorsqu’ils menacent les positions acquises par ceux que le système connaît déjà. Il exige surtout de retrouver la liberté intellectuelle d’imaginer de nouveaux écosystèmes productifs, de nouvelles formes de création de valeur et de nouvelles trajectoires d’accumulation. Aucune architecture économique n’est éternelle. La seule permanence est celle du changement.
Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe




















