RDC vs Rwanda : Si seulement si…

Le 28 février 2026, les premières frappes marquent l’entrée dans une séquence qui semble, dans un premier temps, parfaitement lisible. Les États-Unis, appuyés par Israël, engagent des opérations contre l’Iran. La logique est familière. Supériorité technologique, domination aérienne, capacité de projection globale. Une architecture militaire qui, depuis des décennies, structure les anticipations et précède presque les conclusions. Avant même que les événements ne se déploient, leur issue paraît déjà contenue dans l’asymétrie des moyens.

Le scénario semble écrit d’avance. Une pression militaire rapide, une désorganisation interne, une montée des fractures au sein du régime ciblé. En arrière-plan, une hypothèse rarement formulée mais largement partagée, celle d’un affaiblissement décisif, voire d’un basculement politique. Cette lecture repose sur une croyance persistante. Celle selon laquelle la puissance militaire, lorsqu’elle est asymétrique, produit mécaniquement un avantage stratégique suffisant pour imposer une issue. Comme si la supériorité des moyens garantissait, à elle seule, la maîtrise du résultat.

C’est précisément cette hypothèse que la suite des événements vient contester.

La matrice réelle

Derrière l’apparente centralité du fait militaire se déploie une logique plus profonde, moins visible mais autrement plus déterminante. Le conflit ne peut être réduit à une confrontation sécuritaire. Il s’inscrit dans une tentative de reconfiguration des équilibres économiques internationaux, où la force armée devient un instrument au service d’un objectif plus structurant. Il ne s’agit pas simplement de contenir l’Iran. Il s’agit de réinscrire un acteur clé dans un ordre énergétique plus prévisible, plus contrôlable, plus compatible avec les intérêts dominants.

L’Iran n’est pas un territoire quelconque dans cette équation. Il détient l’une des plus grandes concentrations d’hydrocarbures au monde, avec plus de 200 milliards de barils de pétrole et près de 34 000 milliards de mètres cubes de gaz, ce qui le place parmi les principaux détenteurs de ressources énergétiques à l’échelle globale. À cela s’ajoute une position géographique décisive, à proximité immédiate du détroit d’Ormuz, par lequel transite environ un cinquième du pétrole mondial. Ce n’est donc pas seulement une réserve. C’est un point de contrôle potentiel sur les flux. Dans cette configuration, l’enjeu dépasse l’affaiblissement d’un régime. Il touche à la neutralisation d’une capacité de perturbation systémique et, à terme, à la réintégration de ces ressources dans un circuit jugé plus stable et plus prévisible.

C’est ici que la dimension politique rejoint l’histoire. L’idée d’un Iran aligné, intégré, ouvert aux capitaux et aux intérêts extérieurs n’est pas nouvelle. Elle renvoie à une période antérieure, celle du Shah, où les ressources énergétiques étaient insérées dans un système international largement structuré par les puissances occidentales. Dans une lecture plus contemporaine, associée aux orientations portées sous Donald Trump, la logique de pression maximale ne visait pas uniquement un changement de posture stratégique, mais une transformation plus profonde du régime et de sa relation à l’économie mondiale. Ce déplacement est essentiel. Il révèle que la finalité du conflit ne se situe pas sur le champ de bataille lui-même, mais dans la capacité à organiser les conditions d’accès à une ressource clé. Le militaire devient un moyen parmi d’autres, au service d’une finalité économique.

L’Iran renverse la grammaire du conflit

Face à une puissance structurée autour de la domination militaire, la réponse attendue aurait été symétrique. Elle ne l’a pas été. L’Iran n’a pas cherché à rivaliser frontalement dans un registre où l’écart de moyens lui était défavorable. Il a engagé une autre logique. Celle-ci a consisté à cibler non pas la force militaire en elle-même, mais l’architecture économique qui la soutenait. Par l’usage de drones à faible coût et de frappes distribuées, l’Iran a visé des bases, des infrastructures et des intérêts américains et alliés à l’échelle régionale, du Golfe jusqu’aux principaux pôles énergétiques. L’objectif n’était pas de gagner une bataille. Il était de rendre chaque point d’ancrage économique incertain, exposé, coûteux à défendre.

Cette inflexion s’est immédiatement traduite dans l’économie même du conflit. Très tôt, la guerre est devenue structurellement asymétrique. Les États-Unis, en soutenant l’effort de guerre israélien, ont vu la facture s’accumuler à un rythme difficilement soutenable, estimée entre 25 et plus de 50 milliards de dollars, dont plus de 11,3 milliards engagés dès les premiers jours. Mais au-delà du volume, c’est la logique qui s’est inversée. Chaque drone iranien, produit à faible coût, imposait l’usage d’intercepteurs valant plusieurs millions. Chaque séquence d’attaque ne visait pas seulement une cible. Elle visait la capacité de financement de la réponse adverse. En saturant les systèmes avec des volumes importants de drones, l’Iran n’a pas seulement cherché à atteindre. Il a cherché à épuiser. La défense devenait, par construction, plus coûteuse que l’attaque.

Ce choix stratégique a introduit un basculement dans la logique même du jeu de guerre, en exposant la vulnérabilité économique de la puissance. Les frappes ne visaient pas une victoire immédiate, mais une désorganisation progressive des équilibres économiques. Les infrastructures énergétiques, les routes logistiques et les espaces de circulation sont devenus des cibles indirectes. Chaque attaque produisait un effet disproportionné, non par sa puissance, mais par son impact sur les anticipations, les marchés et les flux. Le conflit a cessé d’être localisé. Il s’est diffusé dans l’économie régionale, puis dans l’économie mondiale. À ce stade, la guerre n’était plus seulement une affaire de puissance. Elle était devenue une affaire de coût, de résilience et de propagation du risque. L’Iran introduit ainsi une rupture décisive. Il transforme une confrontation militaire en risque économique global, imposant à son adversaire de repenser les termes mêmes du conflit.

Le mouvement décisif s’est inscrit dans cette continuité. En restreignant puis en fermant de facto le détroit d’Ormuz, par lequel transite une part essentielle du pétrole mondial, l’Iran a affecté directement les flux énergétiques internationaux. Le geste ne visait plus un adversaire particulier. Il touchait l’ensemble du système. Les flux se sont contractés, les prix ont réagi, les chaînes logistiques ont été désorganisées à l’échelle globale. La guerre changeait alors de nature. Elle ne se jouait plus sur la capacité à détruire, mais sur la capacité à contraindre les flux. Elle devenait pleinement une guerre économique.

Quand l’économie impose sa loi, du choc systémique à l’inversion stratégique

À partir de ce moment, le conflit cesse d’être contenu. Il déborde, non pas géographiquement, mais économiquement. La simple contrainte exercée par l’Iran sur le détroit d’Ormuz a suffi à produire des effets en chaîne. Les marchés ont anticipé avant même que la rupture ne soit totale. Les prix de l’énergie ont réagi, portés moins par la rareté immédiate que par l’incertitude sur la continuité des flux. Dans un système où une part essentielle du pétrole mondial transite par ce passage, la moindre perturbation agit comme un choc systémique. Les chaînes d’approvisionnement deviennent instables, et ce qui relevait d’un affrontement localisé se transforme en tension globale.

Dans ce contexte, le coût du conflit change de nature. Il ne se mesure plus uniquement en pertes matérielles ou en capacités militaires engagées. Il se diffuse dans l’ensemble du système économique. Inflation énergétique, instabilité des échanges, fragilisation des équilibres commerciaux. Chaque acteur connecté à ces flux devient, à son tour, exposé. La position américaine se complexifie. La supériorité militaire demeure, mais elle ne suffit plus à contenir les effets indirects du conflit. La contrainte ne vient pas d’une incapacité à frapper, mais de l’impossibilité de maîtriser les répercussions économiques d’une escalade. La guerre engagée pour des raisons économiques se retourne progressivement contre celui qui l’a initiée.

La carte jouée par l’Iran produit alors un effet inattendu. Elle ne transforme pas seulement l’économie du conflit. Elle en reconfigure la lecture politique. À mesure que les coûts se diffusent à l’échelle globale, que l’inflation énergétique s’installe et que les chaînes logistiques se désorganisent, une partie croissante de la communauté internationale exprime moins une hostilité envers l’Iran qu’une frustration à l’égard de l’escalade portée par les États-Unis. Des alliés prennent leurs distances, certains refusent de s’aligner, d’autres appellent à la désescalade. À ce stade, le conflit cesse d’être seulement un affrontement. Il devient un problème systémique dont la gestion engage l’ensemble du système international.

C’est dans ce contexte que s’opère un basculement plus profond. Sous la pression combinée des coûts économiques, des tensions politiques et des effets systémiques, les États-Unis suspendent l’intensité de leur engagement militaire direct et s’engagent dans des négociations, y compris dans des cadres inattendus comme le Pakistan. Mais l’échec de ces discussions ne conduit pas à un retour simple à la logique initiale. Au contraire, il entérine une transformation. Même la première puissance militaire mondiale s’inscrit désormais dans une logique de contrainte économique. L’instauration, à son tour, d’un blocage maritime du détroit d’Ormuz par les États-Unis en réponse aux actions iraniennes révèle un tournant difficile à ignorer. La puissance qui imposait jusque-là le tempo militaire se voit contrainte d’entrer dans une logique qu’elle n’avait pas choisie. La guerre change alors définitivement de nature. Elle ne se joue plus sur la capacité à détruire, mais dans un espace où la victoire dépend de l’aptitude à structurer, contrôler et orienter les interdépendances économiques.

Lecture appliquée

Ce qui s’est joué ailleurs éclaire d’un jour plus précis la situation entre la RDC et le Rwanda. Le conflit a été abordé dans un cadre qui en limitait d’emblée les possibilités d’issue. La réponse congolaise s’est organisée autour de deux registres familiers. Une dimension militaire centrée sur la stabilisation du terrain. Une dimension diplomatique fondée sur la sollicitation d’autres États pour imposer des sanctions au Rwanda. Cette posture a installé une dépendance stratégique. Elle a placé l’efficacité de la pression en dehors du contrôle congolais. Ces instruments ont leur utilité mais ils restent inscrits dans une lecture frontale. La réalité du rapport de force se situe ailleurs. Le Rwanda ne se réduit pas à une capacité militaire. Il s’insère dans des circuits régionaux de production, de transformation et d’échanges. C’est à ce niveau que se trouve sa zone de vulnérabilité.

En l’absence d’une stratégie visant directement ces circuits, la pression est restée incomplète. Les échanges ont perduré, les interdépendances ont continué de structurer les relations, les mécanismes régionaux formels comme informels sont restés actifs. Le conflit s’est ainsi prolongé sans altération significative de son équilibre. C’est précisément cette limite que j’avais tenté de signaler. Une réponse strictement militaire ou diplomatique ne pouvait suffire. Il fallait introduire une contrainte économique décidée et appliquée par la RDC elle-même. Une mesure structurante aurait consisté à interdire aux citoyens congolais et aux entreprises enregistrées en RDC toute relation commerciale avec des citoyens rwandais ou des entreprises enregistrées au Rwanda. Ce n’était pas un geste symbolique. C’était une intervention directe sur les échanges qui soutiennent le rapport de force.

Cette contrainte devait s’accompagner d’une recomposition régionale. Le partenariat avec l’Ouganda prenait ici tout son sens. Il ne s’agissait pas uniquement de coopération sécuritaire mais d’une stratégie économique cohérente. Le projet de route entre Bunagana et Goma constituait à cet égard un levier décisif. En consolidant cet axe, la RDC aurait pu capter une part significative des échanges dans cette zone, renforcer son ancrage commercial avec l’Ouganda et réduire progressivement l’influence économique rwandaise. Une telle infrastructure ne relève pas seulement de l’aménagement. Elle redessine les trajectoires commerciales, modifie les incitations et reconfigure les opportunités.

Pourquoi cette approche me paraissait-elle fondée. Parce qu’elle s’appuyait sur une dynamique déjà observable dans la région. L’Ouganda avait lui-même utilisé la contrainte économique pour infléchir le comportement rwandais. En agissant directement sur les échanges et les circuits commerciaux, Kampala avait créé une pression suffisamment forte pour contraindre Kigali à revoir sa posture, au point de rendre Kagame, dans cette séquence, presque docile face aux exigences de Museveni. Cette séquence révélait une réalité que l’on préfère souvent ignorer. Dans cet espace régional, la contrainte économique impose des résultats là où les kalachnikovs et les grenades échouent à produire des effets durables. Il ne s’agissait pas d’une hypothèse. Il s’agissait d’un précédent. Comprendre cela revenait à reconnaître qu’une autre stratégie était possible, une stratégie dans laquelle le rapport de force se construit dans la maîtrise des interdépendances et dans la capacité à orienter les intérêts économiques.

Une telle stratégie aurait introduit une contrainte d’une autre nature. Moins visible, mais plus structurante. Une contrainte capable d’agir sur les incitations, de redessiner les équilibres et d’altérer durablement les conditions mêmes qui rendent le conflit possible.

Un moment stratégique définitivement dissipé ?

En examinant l’approche adoptée par le régime Tshisekedi, un constat s’impose. Il ne renvoie pas à une défaillance ponctuelle, mais à la persistance d’un cadre d’analyse resté inchangé face à une réalité qui appelait une autre lecture. Le conflit continue d’être appréhendé à travers des instruments visibles, militaires et diplomatiques, alors même que sa structuration profonde obéit à une logique différente. Les éléments sont établis, observables, documentés. Les dynamiques économiques à l’œuvre, les interdépendances régionales et les précédents dans l’usage de la contrainte économique constituaient déjà un socle robuste. Ce qui a fait défaut, et fait encore défaut, ne relève pas de la compréhension. Il tient à l’absence de décision d’en tirer toutes les implications.

Une autre lecture était disponible. Elle ne reposait pas sur la seule capacité à contenir ou à dénoncer, mais sur la nécessité d’agir là où se construisent les rapports de force réels. Dans l’organisation des échanges, dans la structuration des circuits économiques, dans la capacité à influencer les incitations qui soutiennent la dynamique du conflit. Une stratégie moderne, à la fois plus structurée et plus en phase avec la nature réelle du conflit, aurait pu émerger, orientée vers la transformation des relations économiques régionales et la redéfinition des opportunités, plutôt que vers une réponse essentiellement réactive.

Une telle orientation aurait permis d’éviter une mobilisation de ressources considérables, dont le coût se chiffre en milliards de dollars. Des ressources qui, si elles avaient été mieux allouées, auraient pu contribuer à la croissance de l’économie nationale congolaise. Mais au-delà du coût financier, l’enjeu est plus profond. Il concerne des vies. Des vies congolaises, souvent celles de jeunes hommes et de jeunes femmes exposés directement sur les lignes de front. À cela s’ajoute une réalité plus silencieuse mais tout aussi tragique, celle des populations déplacées, internes comme externes, dont les trajectoires sont brisées par un conflit qu’elles ne maîtrisent pas.

Dans cette perspective, l’enjeu n’était pas simplement d’affaiblir un adversaire, mais de modifier l’environnement dans lequel il opère. Agir sur les échanges, sur les accès, sur les relations commerciales revient à intervenir directement sur les conditions de possibilité du conflit. Ce type de contrainte agit en profondeur. Il altère les incitations, recompose les équilibres et rend progressivement certaines trajectoires moins soutenables.

Peut-être que l’issue aurait été différente. Peut-être que certaines dynamiques auraient été contenues plus tôt. Peut-être que le coût humain, des deux côtés, aurait été moins lourd, a profit des congolais.

Ce qui demeure, au-delà du regret, c’est une leçon. Les conflits contemporains ne se jouent plus uniquement sur le terrain visible. Ils se structurent dans des espaces plus diffus, plus silencieux, mais décisifs.

Comprendre cela, c’est déjà changer la manière de penser la guerre.

Jo M. Sekimonyo, PhD

Chancelier de l’Université Lumumba

Économiste politique hétérodoxe

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