Actu de la RDC

Tshisekedi a frôlé le vrai diagnostic, mais inversé la hiérarchie des urgences

À écouter le discours présidentiel, on pourrait presque croire que la RDC est déjà une économie arrivée à maturité, avec un chômage faible, une pauvreté extrême devenue marginale et une trajectoire de prospérité suffisamment solide pour que le principal danger soit désormais politique. Comme si l’urgence nationale consistait d’abord à empêcher l’opposition de perturber une prospérité déjà partagée.

C’est précisément ce décalage qui pose problème. La RDC ne protège pas encore une trajectoire économique consolidée. Elle cherche encore à la construire. La question centrale reste celle des capacités productives, monétaires, industrielles et institutionnelles capables de sortir durablement la majorité de la population de la précarité. C’est cette priorité que le dialogue politique va encore reléguer derrière la gestion des équilibres politiques, comme depuis 1960.

Félix Tshisekedi place ainsi la discussion politique avant l’établissement d’un cadre économique national. C’est là que se trouve l’erreur méthodologique.

Avant de demander aux Congolais qui doit gouverner avec qui, il fallait d’abord les réunir autour d’une question plus fondamentale. Avec quelles ressources, quel modèle productif, quelle architecture monétaire et quelle stratégie de développement allons-nous gouverner le Congo ?

Dans ma tribune, « Le dialogue national de Félix Tshisekedi ou le spectre du bégaiement historique », je ne soutenais pas que le dialogue était inutile. Je soutenais qu’il fallait commencer par des assises économiques nationales, définir d’abord un cadre de développement, puis ouvrir un dialogue politique chargé de déterminer comment cette orientation serait mise en œuvre.

Le discours de Félix Tshisekedi procède dans l’ordre inverse. Il lance d’abord un vaste dialogue politique, institutionnel et social, qui commencera par des consultations dans les provinces avant d’aboutir aux assises nationales à Kinshasa. L’économie apparaît bien parmi les sujets à traiter. Le Président évoque les inégalités, les obstacles au développement, les réformes, les entrepreneurs, les agriculteurs et les acteurs économiques. Mais il n’existe aucune assise économique nationale autonome organisée avant le processus politique.

Cette différence n’est pas secondaire. Ma proposition reposait sur une autre architecture.

Le prix Nobel d’économie 2025 Joel Mokyr a précisément montré qu’une croissance soutenue repose sur la capacité d’une société à faire circuler le savoir, à le convertir en innovation et à transformer cette innovation en puissance productive. Il fallait d’abord réunir ceux qui raisonnent l’économie, et non ceux qui se contentent de la penser, avec ceux qui la font.

C’est cette jonction que les assises économiques auraient dû provoquer en RDC. Faire rencontrer le savoir et l’exécution, la conception et la production, l’administration et l’économie réelle, puis trancher la question qui précède toutes les autres. Quel modèle économique voulons-nous bâtir et quelle trajectoire de développement voulons-nous imposer à la nation ? Ceux qui savent devaient d’abord rencontrer ceux qui font, avant que ceux qui gouvernent ne décident de l’ordre politique.

Les responsables politiques pouvaient évidemment participer. Mais ils ne devaient pas arbitrer le diagnostic économique selon les intérêts du moment, les rapports de force électoraux ou les calculs de positionnement.

Il fallait d’abord produire une feuille de route économique nationale fondée sur les capacités réelles du pays, ses besoins productifs, son architecture monétaire, ses infrastructures, son capital humain et ses priorités industrielles.

Cette feuille de route aurait ensuite servi de cadre au dialogue politique.

Le débat ne commencerait donc plus par la question habituelle de savoir qui doit gouverner avec qui, qui doit entrer dans quelle institution ou quelle réforme politique peut satisfaire quel camp. Il commencerait par une contrainte beaucoup plus sérieuse.

Voici ce que le Congo doit construire, produire, financer et transformer. Comment organisons-nous politiquement l’État pour y parvenir ?

Félix Tshisekedi choisit une autre méthode. Dans son discours, c’est le dialogue lui-même qui devra diagnostiquer presque toutes les grandes fractures du pays, notamment l’insécurité, les conflits fonciers et coutumiers, les tensions communautaires, les insuffisances administratives, les inégalités, les obstacles au développement et les réformes nécessaires.

Le danger est précisément là. La question économique risque de devenir une commission parmi d’autres dans un processus fondamentalement politique, alors qu’elle aurait dû constituer le cadre préalable imposé à la politique.

Le plus intéressant est que le Président reconnaît lui-même une partie du problème. Il affirme que nous avons trop souvent répondu aux crises congolaises par « le partage du pouvoir plutôt que par la consolidation de l’État ». Il reconnaît aussi qu’un arrangement politique peut être remis en cause, alors que seules des institutions fortes et durables peuvent protéger la République.

C’est précisément là que son diagnostic rejoint le mien.

Mais il ne va pas jusqu’au remède.

Ma logique était simple.

Assises économiques → pacte national de développement → dialogue national politique → mise en œuvre.

L’architecture retenue par le Président est différente.

Consultations provinciales → dialogue national → Pacte national → réformes économiques, institutionnelles et politiques.

La différence paraît technique. Elle ne l’est pas.

Dans le premier schéma, l’économie impose une discipline à la politique.

Dans le second, la politique décide encore du cadre dans lequel l’économie sera discutée.

C’est exactement le mécanisme qui nous ramène, dialogue après dialogue, à la même table avec de nouveaux participants, de nouveaux slogans et les mêmes problèmes structurels.

Félix Tshisekedi a compris une partie du diagnostic.

Il a simplement choisi d’inverser l’ordonnance, avec pour résultat de nourrir, comme d’habitude, les seuls appétits politiques. Nous connaissons pourtant ce cycle. Les mêmes acteurs reviendront toujours à la table, puisque les problèmes économiques qui fondent leur pertinence politique resteront encore non prioritaires.

Mais je vois déjà venir les applaudissements de circonstance et les louanges intéressées. Les loups, repus comme affamés, reconnaissent toujours une table avant même qu’elle ne soit dressée.

Pleure !

Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe

roi makoko

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