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Starlink RDC : deux mafias qui bluffent avec un mur imaginaire

Une mafia n’est pas nécessairement une bande d’hommes armés réunis dans l’arrière-salle d’un restaurant sicilien. Dans son expression économique la plus élémentaire, c’est aussi une organisation qui réussit à transformer sa position de force en rente, qui prélève pour protéger l’accès à quelque chose, ou qui fait payer cher un service médiocre parce que celui qui paie dispose de trop peu d’alternatives.

À ce compte-là, la RDC offre une curiosité institutionnelle fascinante. D’un côté, un État qui taxe, autorise, homologue, contrôle et prélève avant même d’avoir construit l’infrastructure numérique à la hauteur du territoire qu’il prétend réglementer. De l’autre, des opérateurs comme Airtel qui ont longtemps prospéré derrière les limites physiques de ce même territoire numérique. L’un vend la permission. L’autre vend la pénurie.

Puis quelque chose d’assez insolent est arrivé dans le ciel. La communication satellitaire ne vient pas simplement proposer quelques mégabits supplémentaires au consommateur congolais. Elle introduit dans cette vieille économie une possibilité autrement plus dangereuse : le choix. Et lorsqu’un système entier a été construit autour de la rareté, le choix devient une menace politique autant qu’économique. Voilà pourquoi l’affaire Starlink en RDC mérite mieux qu’un débat sur les antennes, les licences ou les forfaits. Elle pose une question beaucoup plus embarrassante : que deviennent ceux qui vendaient le passage lorsque le progrès découvre soudain qu’il n’a plus besoin de leur route ?

Illustration

Prenons un cas presque banal. J’entre dans un magasin aux États-Unis, j’achète un terminal Starlink comme j’achèterais un téléviseur. Personne ne me demande mon passeport congolais ni la bénédiction d’une quelconque institution. J’ouvre un compte, j’active un abonnement compatible avec mon usage et je paie avec ma carte bancaire. Imaginons maintenant que je passe par l’Ouganda et que je me glisse jusqu’à Jomba par l’une de ces pistes secondaires qui échappent au regard de l’AFC/M23 et des RDF. Croyez-moi, elles ne manquent pas. La frontière terrestre entre l’Ouganda et le Rutshuru est bien trop vaste pour que chaque sentier ait son douanier, son soldat ou son guetteur. Je grimpe sur la colline familiale, je pose mon antenne sous un ciel suffisamment dégagé et je sors mon téléphone. Si le terminal et le forfait sont autorisés par Starlink à fonctionner à cet endroit, me voilà connecté sans avoir demandé la permission ni à l’ARPTC, ni aux forces d’occupation, ni même aux Wazalendo qui pourraient rôder dans les environs. Je peux envoyer un courriel à New York, appeler Kinshasa par Internet ou regarder Netflix depuis une colline que les infrastructures terrestres avaient pratiquement condamnée à la périphérie numérique. Voilà déjà le premier bouleversement : la géographie cesse progressivement d’être une condamnation technologique.

Poussons l’illustration plus loin. À quelques pas se trouve l’école de Jomba, celle par laquelle sont passés le professeur Nyabirungu et tant d’autres enfants du coin. Je pourrais décider de partager gratuitement cette connexion. Soudain, une seule petite antenne transforme une cour d’école en point d’accès au savoir mondial. Les élèves peuvent consulter une bibliothèque numérique, les enseignants télécharger des ressources pédagogiques, le dispensaire voisin transmettre un document, une famille parler à son enfant parti à l’étranger. Je pourrais aussi devenir moins philanthrope. Installer quelques points Wi-Fi, distribuer des codes d’accès et demander 500 ou 1 000 francs pour une heure de connexion. À cet instant, toutefois, je ne suis plus simplement un particulier qui utilise Internet. Je deviens un fournisseur de service.

C’est précisément là que la communication satellitaire attaque l’architecture économique de l’ancien réseau. Une antenne Starlink n’a pas besoin d’attendre qu’un opérateur juge rentable de planter une tour à Jomba, d’étendre une fibre jusqu’à Butembo ou de convaincre Kinshasa qu’un village mérite enfin d’être connecté. Le satellite passe au-dessus de la route, du pylône, du gouverneur et du péage. L’État peut réglementer l’importation, l’utilisation commerciale, la revente ou l’exploitation locale. Une autorité de fait peut saisir physiquement une antenne qu’elle découvre. Starlink lui-même peut géorestreindre ou désactiver un service. Mais aucun de ces acteurs ne retrouve pour autant la vieille maîtrise du tuyau terrestre.

Chez Elon Musk et Jeff Bezos

Aux États-Unis, la scène perd presque tout son drame administratif. J’achète mon antenne Starlink, je souscris au service, je l’installe et le pouvoir public me laisse essentiellement tranquille. Je peux partager ma connexion avec ma famille, mes voisins, une association, une petite école ou une communauté, voire faire payer l’accès dans certaines configurations, sans que le simple fait de connecter plusieurs personnes me transforme automatiquement en opérateur télécom obligé de demander préalablement la permission de l’État. La philosophie est remarquable par sa simplicité. L’État ne me demande pas d’abord pourquoi je veux connecter des gens. Il me laisse faire jusqu’au moment où une raison juridique précise justifie son intervention. La connexion naît d’une présomption de liberté, pas d’une permission administrative préalable.

Le seuil change lorsque mon hotspot devient une véritable entreprise de télécommunications ou que mon activité entre dans un domaine spécifiquement réglementé. Si je déploie un réseau à grande échelle, exploite des fréquences soumises à licence, installe certaines infrastructures ou fournis des services relevant d’obligations particulières, le droit fédéral, étatique ou local entre alors en scène. Voilà toute la différence de philosophie économique. On ne réglemente pas préventivement l’initiative parce qu’elle pourrait un jour devenir une entreprise. On laisse l’entrepreneur, ou même le simple commerçant, expérimenter, trouver ses clients, grandir, puis on réglemente ce qui mérite effectivement de l’être. L’activité économique vient d’abord. L’administration arrive lorsqu’elle a enfin quelque chose de réel à administrer.

Au pays de Patrice Emery Lumumba

En RDC, la philosophie s’inverse. Imaginons que je ne cherche même pas à devenir opérateur national, à concurrencer Airtel ou à bâtir un empire des télécommunications. Je veux simplement installer à Aru une connexion satellitaire et transformer mon accès en hotspot pour les étudiants de l’Université Lumumba. Une antenne, quelques points Wi-Fi, une cour remplie d’étudiants et un peu de bande passante pour accéder aux cours, aux bibliothèques et aux ressources scientifiques. Même cette initiative locale peut me faire entrer dans le périmètre réglementaire dès lors qu’elle relève de la fourniture ou de la revente d’un service au public. Il faut alors regarder du côté de l’ARPTC, de l’autorisation applicable et de ses frais de traitement. Avant même de connecter l’étudiant, l’entrepreneur doit commencer par connecter son projet à l’administration.

C’est là que le contraste devient presque philosophique. L’État congolais ne se contente plus de réglementer une grande entreprise lorsqu’elle acquiert une puissance économique ou déploie une infrastructure majeure. Il peut placer le petit innovateur devant la barrière réglementaire au moment même où celui-ci tente de résoudre, avec son propre argent, une défaillance que l’infrastructure nationale n’a pas résolue. Et la cruauté économique du mécanisme tient précisément à cela. Plus le marché a besoin d’une solution décentralisée, plus celui qui apporte cette solution risque de rencontrer une administration centralisée qui lui demande d’abord la permission et des frais pour traiter sa demande. Le pays ne manque alors ni de technologie ni d’entrepreneurs. Il fabrique lui-même le péage entre les deux.

L’économie politique du poison administratif

Le problème congolais n’est pas l’existence de la réglementation. Un État sérieux réglemente les télécommunications, protège le spectre, impose des normes techniques, combat les abus et prélève légitimement l’impôt. Le poison apparaît lorsque la réglementation devient ex ante par réflexe. Avant d’avoir un client, une permission. Avant d’avoir démontré qu’une activité présente un risque, un dossier. Avant d’avoir généré le premier franc de chiffre d’affaires, des frais de traitement. L’administration ne poursuit plus seulement les externalités négatives produites par le marché, elle exige que l’innovation se présente devant elle avant même d’avoir eu le droit d’exister. Dans une économie où le capital est rare, le crédit difficile et les infrastructures déficientes, chaque autorisation préalable devient alors un petit impôt sur l’expérimentation. On réglemente le risque avant de savoir s’il existe et, ce faisant, on finit par réglementer l’initiative elle-même.

Le plus accablant est que ce diagnostic dépasse largement Starlink. En février 2026, la Banque mondiale célébrait le déploiement de « caravanes » du Guichet unique de création d’entreprise à Bunia, Kananga et Mbuji-Mayi. Pourquoi fallait-il envoyer une caravane ? Parce que, selon son propre récit, des entrepreneurs congolais avaient parfois attendu des années et dépensé des milliers de dollars pour obtenir les documents leur permettant simplement d’entrer dans l’économie formelle. Le programme TRANSFORME, financé à hauteur de 300 millions de dollars, a donc dû déplacer temporairement des agents de Kinshasa vers les provinces pour accomplir ce qui devrait être l’acte administratif le plus banal d’une économie qui prétend vouloir des entreprises. En 2025, 4 613 PME ont ainsi été formalisées à Bunia, Kananga et Mbuji-Mayi, avec certains dossiers en souffrance depuis 2021. Il faut mesurer l’absurdité politique de la scène : l’aide au développement finance désormais des caravanes pour aider le citoyen à franchir les barrières administratives que son propre État a placées devant lui.

Et nous voici revenus à mon antenne sur la colline. Le même réflexe qui transforme la création d’une petite entreprise en parcours administratif veut naturellement précéder le hotspot, la connexion communautaire, le service satellitaire et demain la technologie que nous n’avons pas encore inventée. Pourtant, la Banque mondiale estime qu’une hausse de 10 % de la pénétration du haut débit en RDC pourrait ajouter environ 2,5 % au PIB et générer près de 700 000 emplois. C’est ici que l’excès de contrôle ex ante cesse d’être une simple nuisance bureaucratique pour devenir une mauvaise économie politique. Dans un pays qui manque précisément de connexions, d’entreprises et d’emplois, l’État devrait réserver sa force aux fraudes, aux abus, aux monopoles et aux dommages réels. Lorsqu’il exige au contraire que chaque solution potentielle obtienne d’abord la permission de ceux qui n’ont pas réussi à résoudre le problème, la réglementation ne corrige plus l’échec du marché. Elle commence à protéger l’échec.

La RDC n’étouffe ni faute d’entrepreneurs, ni parce que ses commerçants auraient, par mauvaise foi, choisi l’informel comme mode de vie. Elle étouffe parce qu’elle demande à ceux qui veulent exister dans l’économie formelle un permis pour respirer. Malheureusement, la persistance de l’esprit colonial fait que cette foutaise, cette boulimie administrative de l’État, est non seulement tolérée, mais surtout applaudie par ceux-là mêmes qu’elle étrangle. On les Congolais applaudissent la corde, puis s’étonnent de manquer d’air.

Pendant que l’État veut encore tout faire foirer

Pendant que Kinshasa cherche encore quel formulaire opposer à une antenne, le monde prépare déjà la bataille suivante. La course à l’espace n’est plus seulement celle des fusées, des armées ou des drapeaux plantés sur des astres. Elle devient une course pour contrôler l’infrastructure invisible de la vie numérique. Les constellations en orbite basse rapprochent progressivement Internet du ciel et l’éloignent de sa dépendance historique aux câbles, aux pylônes et même, avec le direct-to-device, aux antennes terrestres classiques. Starlink n’est d’ailleurs qu’un protagoniste parmi d’autres. Amazon Leo, OneWeb et plusieurs initiatives chinoises poursuivent leurs propres constellations. La prochaine bataille des télécommunications ne consiste donc pas simplement à savoir qui possédera le meilleur réseau mobile au Congo. Elle consiste à savoir qui possédera le ciel par lequel passera le réseau.

Nous avons déjà vu ce film. Le téléphone portable a assassiné le téléphone fixe sans lui demander la permission. WhatsApp, WeChat, KakaoTalk et d’autres plateformes ont ensuite déplacé une partie de la valeur économique des opérateurs vers les applications. La télévision avait autrefois concentré le pouvoir audiovisuel autour de l’antenne et du diffuseur. Netflix et le streaming sont maintenant en train de défaire cette architecture à leur tour. La Chine, la Corée du Sud et d’autres puissances ont compris une leçon que nous refusons obstinément d’apprendre en Afrique centrale. Il ne suffit pas d’être connecté au nouveau monde. Il faut posséder une partie des plateformes, des infrastructures et des technologies par lesquelles on y entre. Sans cela, nous remplaçons simplement une dépendance par une autre et appelons cela modernisation. Le piège du monde monopolaire numérique n’est pas que Netflix, WhatsApp ou Starlink existent. C’est que nous nous contentions éternellement d’en être les consommateurs.

C’est précisément pour cela qu’en RDC nous travaillons sur Solola. L’ironie est délicieuse. Une plateforme pensée pour faciliter la communication audio et vidéo congolaise fonctionne déjà très bien lorsque ses utilisateurs se trouvent dans le « premier monde », là où la bande passante est abondante, stable et presque invisible. Le véritable test commence lorsqu’on veut la faire fonctionner là où elle a le plus de sens, en RDC, avec des connexions irrégulières, des coûts élevés, des zones blanches et une infrastructure terrestre profondément inégale. Rumba suivra, avec l’ambition de devenir une plateforme congolaise de télévision et de streaming. Et nous voulons aller encore plus loin en recherchant un accord de distribution avec une solution satellitaire alternative à Starlink. L’objectif n’est pas de fabriquer un faux Starlink congolais avec des slogans patriotiques. Il est de construire progressivement la couche congolaise qui manque entre le satellite dans le ciel, la plateforme numérique et l’utilisateur au sol.

Voilà surtout la preuve que je ne me contente pas d’écrire des longues tribunes (rire), d’accepter de donner gratuitement quelques cours du soir accélérés à ceux qui prétendent avoir l’oreille du Président, de narguer la conscience des Congolais à travers leurs écrans de télévision ou d’appuyer périodiquement sur le bouton d’alarme. Avec des Congolais au pays et dans la diaspora, nous essayons de construire une autre trajectoire pendant qu’il en est encore temps. Connectivité, communication, contenus, éducation, streaming, distribution satellitaire. Toutes ces pièces appartiennent désormais au même échiquier. Le rôle de l’État devrait être de rendre cette expérimentation plus facile, de protéger la concurrence et de sanctionner les abus lorsqu’ils apparaissent, pas de dresser un poste de péage devant chaque idée avant son premier client. Patrick Muyaya et son gouvernement peuvent évidemment essayer de réglementer, d’autoriser, d’interdire ou de ralentir. C’est leur pouvoir. Voyons simplement comment ils comptent m’arrêter cette fois-ci lorsque la prochaine route que nous emprunterons ne passera même plus par leur sol.

La RDC n’a pas besoin de rattraper son retard. Il doit le sauter !

Le gouvernement congolais se plaint régulièrement de la faible pénétration d’Internet comme si la géographie avait condamné le pays à attendre patiemment que la fibre, les pylônes et les investissements traditionnels atteignent enfin ses immensités. Le satellite offre précisément l’occasion de rompre avec cette résignation. La RDC n’est pas obligée de reproduire, avec trente ans de retard, chaque étape infrastructurelle franchie ailleurs. Elle peut en sauter certaines. Nous l’avons déjà vu avec le téléphone mobile, qui a permis à une grande partie de l’Afrique de contourner l’interminable construction du réseau fixe. Le satellite nous offre aujourd’hui la même possibilité avec Internet : ne plus courir derrière le retard, mais passer par-dessus.

L’enjeu dépasse largement Netflix, WhatsApp ou le commerce électronique. Une connectivité abondante et accessible peut devenir une infrastructure de modernisation nationale. Elle peut connecter une école rurale à une bibliothèque mondiale, permettre à une université d’enseigner là où elle ne peut construire immédiatement un campus, soutenir la télémédecine, numériser l’administration, désenclaver une PME et donner à un entrepreneur de Jomba ou d’Aru accès au même espace numérique qu’un entrepreneur de Kinshasa. Mais cette révolution exige une rupture doctrinale. Il faut déréglementer la connectivité satellitaire pour permettre aux audacieux et visionnaires congolais de s’en emparer, de créer des hotspots communautaires, des réseaux éducatifs, des solutions locales et des entreprises capables de transformer une capacité satellitaire importée en valeur congolaise. Si chaque petite expérimentation doit d’abord acheter sa permission d’exister, nous réussirons l’exploit de transformer une technologie conçue pour contourner nos déficits d’infrastructures en une nouvelle victime de nos déficits administratifs.

Je peux d’ailleurs dévoiler aujourd’hui que cette logique constituait l’un des ingrédients gardés jusqu’ici dans la « sauce secrète » du menu que j’avais proposés lors de l’élection présidentielle de 2023 et que je compte remettre sur la table en 2028. Ce n’est pas simplement une politique des télécommunications. C’est une doctrine de rattrapage par le saut technologique : identifier les secteurs dans lesquels notre retard est devenu tellement profond qu’il serait économiquement absurde de reproduire toutes les étapes suivies par ceux qui nous ont précédés, puis utiliser la technologie pour en éliminer certaines. Dans un pays qui a déjà trop attendu, le progrès ne peut plus consister à marcher plus vite sur la même route.

Sans oublier que 2 + 2 = 4.

Rire et pleure !

Jo M. Sekimonyo, PhD

Chancelier de l’Université Lumumba

Économiste politique hétérodoxe

roi makoko

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