Actu de la RDC

Oui, je le veux ! Que l’Ebola explose ? Une nation qui se regarde dans une vitrine plutôt que dans un miroir

En voyant les images de la ministre en charge d’un ministère dont j’ai toujours eu du mal à saisir le sens, Grâce Kutino, marcher les doigts levés en V, signe de victoire, entourée d’une lave de vieux jeunes et de caméras convoquées, j’ai cru un instant à une campagne nationale contre Ebola. Enfin, pensais-je, le virus avait quitté les bulletins épidémiologiques pour entrer dans la conscience nationale. Erreur. Il s’agissait de la Constitution. La scène a néanmoins le mérite de dissiper un doute. Le régime sait mobiliser ses foules, ses micros et ses passions. Ce qui lui manque n’est pas la capacité de mobilisation, mais la hiérarchie de ses urgences.

En face du régime, l’opposition s’agite pour la Constitution, les Églises savent peser sur le destin politique et la société civile sait transformer une controverse en cause nationale. Très bien. Mais qui mobilise cette même puissance sociale contre Ebola ? Où sont les universités, les ordres professionnels, les syndicats, le patronat, les intellectuels et les médias pour arracher l’épidémie au seul ministère de la Santé ? Une société sérieuse ne traite pas toutes ses inquiétudes avec la même intensité. Sa maturité se mesure aussi à sa capacité de distinguer ce qui l’occupe de ce qui la menace.

Le monde nous regarde avec une perplexité que nous devrions avoir nous-mêmes. Un pays qui connaît intimement Ebola continue de le traiter comme une affaire sanitaire, pendant qu’une réforme constitutionnelle devient instantanément une affaire nationale. Voilà notre étrange économie de l’attention. La politique obtient la rue, les micros et les passions. L’épidémie obtient des statistiques. Comme si Ebola devait d’abord devenir un désastre pour mériter de devenir une priorité.

Pendant ce temps, le virus travaille

Ebola, lui, ne participe pas à nos débats. Il n’attend ni la fin de la querelle constitutionnelle, ni la prochaine coalition, ni le prochain remaniement. Il avance avec une indifférence parfaite à notre calendrier politique, de corps en corps, de foyer en foyer, de communauté en communauté. Chaque retard dans la détection, l’isolement, le traçage, la vaccination ou l’information lui cède du territoire. Une épidémie ne devient pas nationale lorsqu’elle atteint la capitale. Elle le devient lorsque sa progression commence à menacer le corps national.

Comment un pays peut-il perdre l’un de ses rares neurochirurgiens à cause d’Ebola et continuer à recevoir cette mort comme une information sanitaire parmi d’autres ? Dans un pays où la médecine hautement spécialisée demeure une ressource rare, un tel décès n’est pas seulement une tragédie humaine. Ce sont des années de formation, d’expérience clinique, de transmission du savoir et de capacité hospitalière qui disparaissent avec un seul homme. Ebola ne prélève donc pas seulement des vies. Il peut dévorer une partie de l’architecture déjà insuffisante qui permet d’en sauver.

Et voici que des soignants menacent de grever. Ceux qui devraient constituer notre première ligne de défense se retrouvent eux-mêmes pris dans un système qui peine à les protéger, les équiper, les rémunérer et les rassurer. On peut demander du courage aux soignants. On ne peut pas transformer indéfiniment leur courage en politique sanitaire. Lorsque la première ligne commence à se fissurer pendant que le reste du pays regarde ailleurs, le danger n’est plus seulement épidémiologique. Il devient institutionnel.

Le risque doit-il venir de loin pour nous effrayer ?

Lorsque le monde commençait à s’agiter autour d’une possible fermeture du détroit d’Hormuz, Kinshasa découvrait soudainement la géographie de l’interdépendance. Pétrole, inflation importée, taux de change, prix à la pompe, réserves, finances publiques, tout devenait matière à inquiétude. À des milliers de kilomètres, un détroit menaçait de se fermer et nous savions déjà tracer le chemin du choc jusqu’au panier de la ménagère congolaise. Même le gouverneur de la Banque centrale, André Wameso, était appelé à jouer au druide pour en deviner les conséquences. Quant à Daniel Mukoko Samba, il nous offrait une fois encore cet étrange usage du doctorat en économie qui consiste à sophistiquer l’analyse d’un risque lointain tout en perdant de vue la structure élémentaire de l’économie que l’on prétend protéger.

Un État sérieux anticipe les chocs, certes, mais il commence par distinguer le risque réel du spectacle du risque. Fallait-il réellement paniquer devant Hormuz dans une économie primitive et déjà étranglée par des contraintes autrement plus immédiates, l’extrême pauvreté, l’insécurité alimentaire, le chômage massif et le sous-emploi chronique ? Plus troublante encore est la disparition de cette intelligence prospective lorsque la menace ne vient plus du Golfe ou de l’Amérique, mais circule déjà dans des corps congolais. Nous savons disserter sur le risque lorsqu’il voyage vers nous. Lorsqu’il est déjà chez nous, notre imagination économique semble curieusement s’arrêter.

Ebola est pourtant une affaire économique avant même de devenir une catastrophe sanitaire. L’épidémie désorganise le travail, les marchés, l’école, la mobilité et le commerce transfrontalier, alourdit la dépense publique et détruit la confiance. Elle frappe surtout l’actif économique le plus fondamental d’un pays, ses êtres humains. Imaginer que l’économie puisse être protégée indépendamment des corps qui produisent, transportent, soignent, vendent, achètent et consomment relève d’une abstraction dont même un doctorat en économie devrait pouvoir nous guérir.

Hormuz est loin et nous calculons ses conséquences. Ebola est chez nous et nous attendons encore de comprendre son coût social et économique.

À force de s’admirer sans se regarder

Un miroir oblige une nation à se voir telle qu’elle est. Une vitrine lui permet de choisir ce qu’elle veut montrer. La RDC semble avoir développé une préférence inquiétante pour la seconde. Sommets, cérémonies diplomatiques, annonces, mégaprojets, slogans, inaugurations et chorégraphie du pouvoir composent le pays que nous aimons exposer. Le miroir est moins flatteur. Il montre l’hôpital qui manque de protection, le soignant qui attend d’être payé, la famille qui ne sait plus si une fièvre est simplement une fièvre, la province qui affronte Ebola pendant que Kinshasa poursuit tranquillement la mise en scène de la normalité. La vitrine raconte nos ambitions. Le miroir en mesure la substance.

Dans une précédente tribune, j’avais déjà appuyé sur le bouton d’alarme, et je ne cesse depuis de pointer la médiocrité de l’aspiration de ce régime, comme je le faisais avec le régime précédent. Il ne s’agit pas de prétendre qu’il ne fait rien. Il s’agit d’alerter sur cette propension à tout faire mal, à sprinter dans toutes les mauvaises directions, avec l’argent du contribuable, notre argent. On peut construire, voyager, annoncer, inaugurer, communiquer énormément et néanmoins aspirer à très peu. La médiocrité de l’aspiration se révèle dans ce que l’État juge digne de mobiliser le meilleur de son intelligence, de son administration et de son pouvoir politique. L’ambition d’un État ne se mesure pas seulement à ce qu’il inaugure devant les caméras. Elle se mesure aussi aux catastrophes qu’il empêche avant que les caméras n’arrivent.

Alors revenons à ce formidable « Oui, je le veux ! ». Ceux qui ont participé à ce cirque ne savent probablement même pas ce qu’ils veulent changer dans la Constitution, ni pourquoi ils veulent le changer. Mais cette République veut-elle arrêter Ebola avec la même intensité ? Veut-elle protéger ses soignants, informer ses communautés, suivre les contacts et étouffer l’épidémie pendant qu’il est encore possible de le faire ? Il ne s’agit pas de demander aux Congolais vivant en RDC de trembler devant Ebola, ni de suspendre la politique, l’économie ou le reste du monde. Il s’agit d’exiger le minimum d’une nation qui prétend se gouverner, savoir reconnaître le danger avant d’en entasser les morts.

Une nation qui se regarde dans une vitrine peut longtemps admirer son reflet arrangé et se laisser distraire par les passants qui lui font de beaux yeux ou des grimaces. Lorsqu’elle se décide enfin à regarder dans le miroir, elle risque de découvrir que le feu avait déjà pris derrière elle.

Jo M. Sekimonyo, PhD

Chancelier de l’Université Lumumba

Économiste politique hétérodoxe

roi makoko

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