Aleksandar Vučić vient de dissoudre le Parlement serbe et de convoquer des élections législatives anticipées pour le 25 octobre 2026, plus d’un an avant l’échéance normale prévue en décembre 2027. Officiellement, il s’agit de répondre aux tensions politiques qui traversent le pays et d’éviter qu’elles ne menacent davantage le fonctionnement démocratique.
Politiquement, l’opération ressemble beaucoup plus à une tentative de reprendre l’initiative après près de deux années de manifestations anticorruption qui ont constitué le défi le plus sérieux à son pouvoir depuis plus d’une décennie. Le Parti progressiste serbe l’a déjà désigné comme candidat au poste de Premier ministre, donnant à cette dissolution une signification beaucoup plus personnelle qu’un simple retour anticipé devant les électeurs.
Vučić gouverne la Serbie depuis douze ans en circulant déjà entre les deux principaux centres du pouvoir exécutif. Premier ministre avant de devenir président, il s’apprête désormais à envisager le trajet inverse. La Constitution limite son maintien à la présidence, mais elle n’efface évidemment ni son parti, ni son appareil politique, ni sa capacité à solliciter un autre mandat depuis une autre fonction. Le problème serbe devient alors moins celui d’un homme refusant formellement les règles que celui d’un système capable d’en respecter la lettre tout en neutralisant progressivement leur esprit. Une alternance de fonctions peut parfaitement coexister avec une permanence du pouvoir lorsque les institutions changent de titulaire beaucoup plus facilement qu’elles ne changent de centre de gravité.
Novi Sad a transformé un accident en jugement sur l’État
Tout commence pourtant loin des calculs électoraux de Belgrade. En novembre 2024, l’effondrement d’un auvent en béton à la gare de Novi Sad tue seize personnes. Dans beaucoup de pays, la catastrophe aurait pu rester un dossier d’ingénierie, de responsabilité administrative ou de justice pénale. En Serbie, elle devient le symbole d’une accusation beaucoup plus vaste. Les étudiants, les manifestants et une partie de l’opposition y voient le produit d’un système dans lequel proximité politique, marchés publics, faiblesse du contrôle et opacité institutionnelle finissent par produire non seulement de la mauvaise gouvernance, mais parfois des morts. Le gouvernement rejette les accusations de corruption systémique et d’abus formulées par ses adversaires, mais il n’est jamais parvenu à empêcher Novi Sad de devenir le nom propre d’une crise de confiance dans l’État.
C’est précisément ce qui rend la séquence actuelle plus dangereuse pour Vučić qu’une contestation partisane traditionnelle. Les manifestations ont été largement portées par des étudiants et ont rassemblé certaines des foules les plus importantes observées depuis la chute de Slobodan Milošević en 2000. Elles ne demandent pas seulement qu’un autre parti gouverne. Elles mettent en cause la manière dont les institutions fonctionnent, la liberté des médias, l’indépendance des mécanismes de contrôle et la porosité supposée entre pouvoir politique et intérêts privés.
Même la Commission de Venise a récemment demandé des améliorations importantes aux réformes judiciaires serbes, notamment pour protéger davantage l’autonomie des procureurs, tandis que l’Union européenne continue de présenter l’État de droit comme une condition essentielle à l’adhésion. Une élection peut départager des candidats. Elle résout beaucoup moins facilement une crise dans laquelle une partie du pays doute de l’arbitre lui-même.
Le pouvoir suit l’homme au lieu de suivre la fonction
La trajectoire de Vučić pose ainsi une question institutionnelle qui dépasse largement la Serbie. Dans une démocratie consolidée, les fonctions doivent limiter les personnes qui les occupent. Dans un système progressivement personnalisé, les fonctions finissent au contraire par s’adapter à la personne qui détient déjà le pouvoir réel. Vučić peut quitter la présidence, devenir Premier ministre, placer un allié à la tête de l’État et continuer à exercer une influence politique déterminante sans qu’aucune règle constitutionnelle spectaculaire ne soit nécessairement violée. C’est souvent ainsi que les démocraties s’affaiblissent au XXIe siècle. Il n’est plus indispensable de suspendre une Constitution lorsque l’on peut conserver ses institutions tout en réduisant progressivement leur capacité à produire une véritable alternance.
Le scrutin du 25 octobre dira donc moins si Aleksandar Vučić est encore populaire que si la Serbie possède encore un système politique capable de fonctionner indépendamment de lui. Ses adversaires devront évidemment faire davantage que manifester. Le mouvement étudiant devra décider s’il soutient une force électorale identifiable, l’opposition devra surmonter sa fragmentation et les électeurs devront choisir entre stabilité, colère et alternance. Vučić, de son côté, tentera probablement de transformer l’élection en référendum sur sa propre capacité à maintenir l’ordre face à ceux qu’il présente comme responsables de l’instabilité.
Toute l’ironie de la situation tient alors dans cette inversion. Après douze années passées au sommet de l’État, l’homme autour duquel le système s’est progressivement organisé se présente désormais comme celui dont ce même système aurait encore besoin pour survivre. La véritable alternance commencera seulement lorsque changer de fauteuil signifiera aussi changer de détenteur du pouvoir.
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