Scott Bessent ne parle plus du Trésor américain comme d’une simple administration chargée des impôts, de la dette et de la stabilité financière. Depuis plusieurs mois, il construit publiquement une doctrine beaucoup plus vaste dans laquelle la puissance économique des États-Unis doit être mobilisée au service direct de la souveraineté, de la sécurité nationale et des intérêts géopolitiques américains.
En juin, devant l’Economic Club of New York, il définissait lui-même l’« economic statecraft » comme l’usage discipliné de la puissance économique américaine au service de la souveraineté nationale. Cette semaine, il est allé plus loin en affirmant que le bilan des États-Unis pouvait servir directement la politique étrangère, notamment pour soutenir des alliés et renforcer l’influence américaine dans l’hémisphère occidental.
La nouveauté ne réside évidemment pas dans la découverte soudaine de la puissance financière américaine. Washington sanctionne des gouvernements, bloque des avoirs, coupe des banques du système dollar et utilise depuis longtemps son poids au FMI, à la Banque mondiale et dans les marchés internationaux pour défendre ses intérêts. La différence tient davantage à l’explicitation de cette puissance et à son élargissement.
Bessent ne décrit plus seulement les sanctions comme une réaction exceptionnelle à un comportement hostile. Il envisage le bilan souverain, l’assistance financière, l’intervention sur les devises, les tarifs commerciaux, l’accès aux marchés et les capacités financières américaines comme différentes pièces d’un même dispositif stratégique. Le Trésor devient ainsi moins le comptable de la puissance américaine que l’un de ses états-majors.
Récompenser les alliés, isoler les adversaires
Le cas argentin fournit déjà une illustration de cette logique. Bessent a présenté l’aide financière américaine à l’Argentine de Javier Milei comme un exemple de la manière dont Washington pouvait stabiliser un partenaire considéré comme stratégiquement important. Reuters rapporte que les États-Unis ont mobilisé plusieurs milliards de dollars pour soutenir la monnaie argentine, dans un contexte où la survie politique du gouvernement Milei et l’orientation géopolitique de Buenos Aires étaient devenues des enjeux directs pour Washington.
Bessent a également évoqué l’intervention conjointe américano-japonaise sur le yen, montrant qu’une opération de change peut désormais être pensée non seulement comme une question de stabilité financière, mais comme une composante d’une relation stratégique entre alliés.
Cette doctrine possède aussi son versant coercitif. En août, Bessent lançait contre l’Iran l’« Operation Economic Outcast », décrite officiellement comme une offensive visant à couper les connexions financières internationales de Téhéran. Le vocabulaire choisi mérite attention. Le Trésor ne se contente plus de parler de restrictions réglementaires ou de sanctions ciblées. Il présente une campagne financière dans le langage presque militaire d’un encerclement économique.
Quelques mois auparavant, Bessent déclarait déjà que la puissance économique américaine devait refléter la force militaire du pays. Lorsque le même gouvernement peut récompenser un allié par son bilan, isoler un adversaire par son système financier et transformer l’accès au marché américain en instrument de négociation, la frontière entre politique économique et politique étrangère devient volontairement plus difficile à distinguer.
Le dollar comme infrastructure géopolitique
La véritable profondeur de cette stratégie apparaît lorsqu’on considère ce qui rend une telle politique possible. Les États-Unis ne disposent pas seulement d’une grande économie. Ils émettent encore la principale monnaie de réserve internationale, possèdent les marchés de capitaux les plus profonds du monde et occupent une position centrale dans une immense partie des paiements, de la dette, des réserves et de l’intermédiation financière mondiales. Bessent lui-même reconnaît que cette position procure aux États-Unis des coûts d’emprunt plus faibles, une influence exceptionnelle sur le système financier et une capacité de sanctions que peu d’autres États peuvent reproduire.
Le dollar n’est donc pas uniquement une monnaie. Il constitue une infrastructure de pouvoir sur laquelle Washington peut greffer des objectifs de sécurité, de commerce, d’investissement et désormais plus ouvertement d’alignement géopolitique.
Cette transformation contient pourtant un paradoxe. Plus les États-Unis utilisent la centralité du dollar comme instrument politique, plus ils donnent aux autres puissances une raison stratégique de réduire leur exposition à cette centralité. La Chine travaille depuis longtemps à internationaliser davantage le renminbi, développe des systèmes de paiement alternatifs et encourage une partie de ses échanges à sortir du dollar. La Russie a accéléré cette logique sous la pression des sanctions occidentales.
Plusieurs pays du Sud global cherchent également à diversifier leurs réserves ou à régler davantage de transactions dans leurs monnaies nationales. Aucun de ces mouvements ne suffit aujourd’hui à remplacer le dollar, dont les avantages institutionnels, financiers et de liquidité restent considérables, mais l’usage géopolitique répété d’une infrastructure mondiale transforme progressivement la diversification monétaire en problème de sécurité nationale pour ceux qui craignent d’en être un jour exclus.
La puissance américaine face à son propre paradoxe
Le pari de Bessent repose donc sur une tension fondamentale entre puissance immédiate et préservation de l’architecture qui produit cette puissance. Le privilège américain est immense précisément parce que le monde accepte d’utiliser les institutions financières américaines à une échelle qui dépasse largement les besoins internes des États-Unis.
Si l’accès à cette infrastructure devient perçu comme de plus en plus conditionnel à l’alignement politique, chaque sanction réussie peut simultanément renforcer l’efficacité américaine à court terme et augmenter l’incitation à rechercher une alternative à long terme. Une arme extrêmement efficace peut conserver sa puissance pendant longtemps, mais son usage répété enseigne également à l’adversaire pourquoi il doit apprendre à vivre sans elle.
La doctrine Bessent mérite ainsi d’être comprise comme davantage qu’un nouvel épisode de la politique économique de Donald Trump. Elle marque une évolution intellectuelle importante de l’État américain. La finance n’est plus simplement mobilisée pour soutenir la diplomatie après que les objectifs géopolitiques ont été décidés ailleurs. Elle devient elle-même une manière de produire des alliances, de discipliner des partenaires, de créer des coûts pour les adversaires et d’organiser l’espace stratégique autour des États-Unis.
Washington semble redécouvrir sous une forme financière une vieille vérité de la puissance impériale selon laquelle contrôler les routes par lesquelles circulent les richesses permet souvent d’influencer ceux qui les empruntent. Au XXIe siècle, certaines de ces routes ne traversent plus des océans. Elles passent par des comptes bancaires, des marchés obligataires, des monnaies de réserve et des lignes inscrites au bilan du Trésor américain.
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