Tribunes Économiques

RDC : Muhindo Nzangi et ce que l’Islande a compris de l’État numérique

Une députée nationale réclame des comptes à un ministre de l’Agriculture sur la gestion de 57 millions de dollars destinés aux jeunes entrepreneurs agricoles. Quelques jours plus tard, des hommes armés se réclamant des Wazalendo apparaissent dans une vidéo pour mettre en garde les parlementaires engagés dans une motion de défiance contre Muhindo Nzangi Butondo.

Cet étrange show qui défie jusqu’à la logique des institutions républicaines expose deux faiblesses de l’État congolais. L’autorité politique reste vulnérable aux rapports de force extérieurs aux institutions, tandis que l’information financière demeure suffisamment fragmentée pour transformer une simple vérification comptable en affrontement politique.

Indéboulonnable ?

Le 23 octobre 2026, la députée Hermione Bolumbe Bakando a déposé une motion de défiance contre Muhindo Nzangi, après des explications jugées insuffisantes sur le Projet d’entrepreneuriat des jeunes dans l’agriculture et l’agro-business (PEJAB). Le ministre conteste les soupçons de détournement et affirme que 1 107 jeunes ont bénéficié d’un financement. Les 57 millions de dollars évoqués représentent l’enveloppe du programme, sans établir qu’une somme équivalente aurait disparu. Les accusations exigent des preuves, et les déclarations ministérielles une vérification indépendante. C’est précisément la fonction du contrôle parlementaire.

L’intervention d’hommes armés se réclamant des Wazalendo introduit une dimension particulièrement troublante. Aucun élément vérifié ne permet d’affirmer que Muhindo Nzangi a sollicité ou organisé leur prise de position. Cette précaution factuelle n’atténue en rien la gravité de leur démarche. Des combattants mobilisés dans un pays confronté à une guerre persistante trouvent matière à intervenir dans la survie politique d’un ministre de l’Agriculture, et non de la Défense. La protection du territoire contre une rébellion et celle d’un portefeuille ministériel contre une motion parlementaire appartiennent à deux univers institutionnels distincts. Des hommes censés défendre la souveraineté nationale s’arrogent ainsi le droit de peser sur l’exercice de cette même souveraineté par les représentants du peuple. Le fusil devient un argument politique précisément là où la Constitution a confié la décision aux élus.

Les propos attribués à Félix Tshisekedi devant l’Union sacrée, invitant à régler les différends « en famille », sont tachés d’une résonance particulièrement troublante. La famille politique serait-elle devenue une juridiction supérieure au Parlement, où les soupçons de détournement de fonds publics se règlent entre proches, sous l’arbitrage du chef de l’État ? L’argent appartient aux Congolais, pas à l’Union sacrée. Le contrôle de son utilisation relève des institutions de la République, pas des arrangements familiaux.

L’argent existe dans les comptes, l’économie attend ses résultats

Le PEJAB a été approuvé en 2016, près de neuf ans avant l’arrivée de Muhindo Nzangi au ministère de l’Agriculture. Son exécution mobilise plusieurs administrations, institutions financières et mécanismes de décaissement. Devant les députés, le ministre a évoqué une enveloppe de 17 millions de dollars transitant par un dispositif impliquant la Banque centrale du Congo et des institutions de microfinance, avec 8 millions encore logés à la BCC selon ses déclarations. Il a également indiqué qu’après sept années d’exécution, seules 11 entreprises avaient été créées sur les 1 200 initialement attendues, avant les mesures de relance qu’il affirme avoir engagées. Ces chiffres exigent une distinction entre les résultats hérités, les fonds disponibles et les réalisations effectivement attribuables à son action.

Un dollar approuvé par un bailleur constitue un engagement financier. Son transfert vers une banque représente une opération comptable. Son versement à un entrepreneur rend une ressource disponible. Son utilisation productive détermine finalement sa contribution économique. L’administration congolaise confond trop facilement ces quatre étapes, transformant parfois la circulation de l’argent en preuve de développement. Un programme peut afficher des millions mobilisés, des centaines de bénéficiaires annoncés et une succession de formations, sans générer les entreprises viables, les capacités de production et les revenus attendus. L’absence de détournement ne constitue pas davantage une preuve de réussite économique. Des fonds parfaitement comptabilisés peuvent rester improductifs pendant des années.

La controverse autour du PEJAB expose ainsi une faiblesse plus profonde que les soupçons visant personnellement Muhindo Nzangi. Le contrôle public reste largement tributaire des explications de responsables auxquels les députés réclament des informations qui devraient déjà être disponibles dans les registres de l’administration. Un ministre supervise un programme, il n’en devient pas le propriétaire informationnel. Les obligations de justification survivent à son départ et existent indépendamment de sa volonté de coopérer. La défaillance commence au moment où l’État connaît le montant qu’il a mobilisé sans pouvoir présenter, avec la même précision et la même rapidité, la richesse productive effectivement créée.

Ce que l’Islande a compris de l’État numérique

L’Islande a développé une infrastructure administrative fondée notamment sur la plateforme Ísland.is et le système d’échange de données Straumurinn, reposant sur la technologie X-Road. Les administrations peuvent communiquer entre elles à travers des mécanismes sécurisés d’authentification et de traçabilité, tout en conservant leurs responsabilités respectives sur les informations gérées. Cette organisation réduit la duplication des procédures, facilite les vérifications et limite la dépendance aux interventions individuelles. L’innovation essentielle réside dans la continuité de l’information entre institutions, indépendamment des changements de dirigeants et des cloisonnements administratifs.

Appliquée au PEJAB, cette logique permettrait de suivre chaque financement à travers un identifiant unique reliant les engagements du bailleur, les décaissements, les mouvements bancaires, les institutions de microfinance et les entreprises bénéficiaires. Les rapprochements automatisés signaleraient les écarts, les auditeurs accéderaient aux justificatifs, les députés consulteraient les informations relevant de leur mission et les citoyens disposeraient de données publiques agrégées. Les vérifications sur le terrain resteraient nécessaires pour confirmer l’existence des entreprises et leurs résultats productifs. Straumurinn n’est pas lui-même un logiciel de comptabilité publique. Son intérêt réside dans une infrastructure permettant de relier des systèmes spécialisés et de documenter leurs échanges. Le passage d’une administration qui demande aux citoyens de croire ses responsables à une organisation capable de produire les éléments nécessaires à leur contrôle est crucial pour la RDC.

Retirer aux individus le monopole de l’information publique

La RDC réduit encore trop souvent sa transformation numérique à l’installation d’équipements, au lancement de plateformes et à la dématérialisation des documents. Cette modernisation de façade peut parfaitement coexister avec les anciennes pratiques administratives. Un registre informatisé reste opaque si les contrôleurs n’y accèdent pas. Un paiement électronique demeure difficile à vérifier si les données bancaires et les décisions administratives ne peuvent être rapprochées. Un dossier numérique peut même renforcer le pouvoir discrétionnaire d’un responsable disposant seul des autorisations nécessaires à sa consultation. Numériser l’opacité ne produit pas de transparence. On obtient simplement une administration capable de dissimuler plus efficacement ses dysfonctionnements derrière des interfaces modernes.

La dimension politique de cette organisation mérite une attention particulière. Dans un système où quelques individus contrôlent l’accès aux informations financières, leur importance dépasse leurs fonctions officielles. Ils deviennent les intermédiaires indispensables à la reconstitution des décisions, des paiements et des engagements de l’administration. Cette dépendance transforme l’information en ressource de pouvoir et permet aux relations personnelles de se substituer partiellement aux procédures. La numérisation intégrée, accompagnée de contrôles indépendants, de garanties d’intégrité et de règles d’accès clairement définies, réduit cette asymétrie. Un ministre perd une partie de son pouvoir informel dès que les institutions peuvent vérifier son action sans passer par lui. C’est précisément cette perte de privilège informationnel qui donne à la réforme numérique sa portée politique.

L’affaire Muhindo Nzangi illustre finalement deux manières de fragiliser les institutions. La première consiste à faire intervenir la force armée dans un processus relevant de l’autorité civile. La seconde entretient une dépendance aux explications individuelles pour reconstituer l’utilisation des ressources collectives. Aucun lien entre ces deux mécanismes n’est établi dans ce dossier. Leur apparition au sein d’une même controverse souligne néanmoins les difficultés rencontrées par les institutions chargées de demander des comptes. La présomption d’innocence protège le ministre contre toute condamnation sans preuve. Elle laisse entière l’obligation de transparence financière et ne réduit en rien l’indépendance constitutionnelle des députés.

L’État ne prête pas allégeance

L’expérience islandaise ne fournit aucune solution mécanique aux défaillances congolaises. Elle démontre qu’une administration peut être organisée autour de données accessibles aux autorités habilitées, de procédures vérifiables et d’une mémoire indépendante des personnes. Au Congo, nous consacrons encore une énergie considérable à défendre ou à renverser des ministres, tout en laissant les informations indispensables à leur évaluation prisonnières des mêmes circuits administratifs.

Muhindo Nzangi peut conserver son portefeuille ou le perdre. Les 57 millions de dollars, les bénéficiaires et les résultats du PEJAB resteront soumis aux mêmes exigences de vérification. La solidité d’un État ne dépend pas de sa capacité à rendre ses dirigeants indispensables. Elle se mesure à la facilité avec laquelle leurs fonctions peuvent changer de titulaire sans interrompre le contrôle de l’argent public. Une administration qui conserve la mémoire de chaque franc dépensé retire aux responsables politiques le privilège de devenir les seuls interprètes de leur propre gestion.

Le progrès institutionnel ne consiste pas seulement à pouvoir remplacer un ministre. Il consiste à rendre son remplacement économiquement et administrativement ordinaire. Un État moderne ne se reconnaît pas à sa capacité de rendre ses ministres indéboulonnables. Il se reconnaît à sa capacité de les remplacer sans perdre la mémoire de l’argent public. Et lorsque les chiffres deviennent vérifiables par les institutions, aucun homme armé n’a besoin d’intervenir pour défendre la version d’un ministre. La présomption d’innocence protège le ministre contre toute condamnation sans preuve. Elle n’annule ni l’obligation de rendre compte ni l’indépendance du contrôle parlementaire.

Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe

roi makoko

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