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La BCC et son gouverneur André Wameso reviennent inlassablement sur le même sujet, la dollarisation des dépôts bancaires. À fin septembre 2026, 87,6 % des dépôts étaient libellés en devises étrangères, contre seulement 12,4 % en francs congolais. Le chiffre est exact. Ce qui m’interpelle, c’est cette insistance à présenter la dollarisation comme un obstacle majeur à notre progrès économique, au point de laisser s’installer l’idée qu’en inversant cette proportion, nous aurions accompli une avancée considérable.
Ce qui me surprend davantage, une fois encore, c’est le silence presque général face à la fragilité du raisonnement. Économistes, analystes et commentateurs reprennent les pourcentages, discutent des moyens de les inverser et semblent rarement éprouver le besoin d’interroger les présupposés économiques qui accompagnent leur interprétation. Et je trouve particulièrement préoccupant de voir une hypothèse de causalité érigée en vérité économique, la dollarisation désignée comme coupable, et une fausseté aussi fondamentale s’imposer aussi longtemps sans que ses évidences apparentes soient sérieusement interrogées. Cette relation de causalité mérite pourtant d’être démystifiée.
L’expérience de pensée – Et si 100 % des dépôts bancaires étaient en francs congolais ?
Imaginons qu’à la faveur d’une décision historique, tous les dépôts bancaires de la République démocratique du Congo soient, dès demain matin, intégralement libellés en francs congolais. La Banque centrale pourrait alors annoncer avec satisfaction que la dollarisation des dépôts est passée de près de 90 % à zéro. Les statistiques afficheraient une transformation spectaculaire, les communiqués officiels célébreraient le triomphe de la monnaie nationale et les autorités monétaires pourraient revendiquer l’accomplissement d’un objectif poursuivi depuis des décennies. Pourtant, au-delà de cette métamorphose statistique, quelle réalité économique aurait fondamentalement changé ?
À valeur initiale équivalente, la conversion de l’ensemble des dépôts modifierait leur dénomination monétaire sans créer automatiquement un seul revenu supplémentaire. Les entreprises ne réaliseraient pas davantage de ventes, les travailleurs ne percevraient pas de meilleurs salaires et les ménages ne disposeraient d’aucun pouvoir d’achat additionnel par le seul effet de cette opération. Le patrimoine financier existant serait désormais exprimé dans une autre unité monétaire, sans augmentation correspondante de la richesse effectivement disponible. Une telle distinction paraît élémentaire en économie, pourtant elle disparaît dès lors que la composition monétaire des dépôts est implicitement traitée comme un indicateur de progrès économique. On confond alors la transformation de l’expression comptable de la richesse avec la transformation des conditions qui permettent de la créer.
Une dédollarisation intégrale aurait certes des conséquences monétaires, notamment sur la transmission des décisions de la Banque centrale, l’exposition des banques aux fluctuations de change et la confiance des déposants. Ces effets valent une analyse économique sérieuse. Aucun ne permet cependant de conclure qu’une modification de la monnaie des dépôts entraîne nécessairement une amélioration des conditions matérielles d’existence. C’est précisément ici que se loge le glissement intellectuel. On transforme un objectif de politique monétaire en promesse implicite de progrès économique, sans établir le mécanisme causal qui relierait l’un à l’autre. Une banque centrale peut parfaitement atteindre son objectif statistique de dédollarisation pendant que le pays conserve intactes les difficultés économiques qui accablent sa population.
Épargner quoi, au juste ?
Il y a quelque chose de profondément déconcertant à voir la politique monétaire congolaise accorder autant d’attention à la monnaie dans laquelle les citoyens déposent leur argent, comme si la question préalable de leur capacité à disposer d’un argent à déposer était déjà résolue. Dans un pays où l’extrême pauvreté touche la majorité de la population, des millions de ménages consacrent l’essentiel de leurs maigres revenus à leur survie quotidienne. L’épargne suppose l’existence d’un excédent après satisfaction des besoins essentiels. Lorsque se nourrir, se loger, se soigner et scolariser ses enfants absorbent presque toutes les ressources disponibles, le choix entre le franc congolais et le dollar devient une préoccupation secondaire face à une impossibilité économique autrement plus fondamentale.
Le taux de dollarisation des dépôts bancaires ne mesure pourtant ni cette capacité d’épargne, ni sa répartition au sein de la population. Il renseigne exclusivement sur la composition monétaire des sommes déjà déposées dans le système bancaire, sans indiquer combien de Congolais disposent effectivement d’une épargne, combien parviennent à l’alimenter régulièrement et quelle proportion des dépôts se concentre entre les mains d’une minorité de particuliers et d’entreprises. Une économie peut ainsi afficher des milliards de dépôts bancaires tout en abritant des millions de citoyens incapables de constituer la moindre réserve financière durable. La statistique peut être parfaitement exacte tout en demeurant profondément insuffisante pour apprécier les conditions économiques de la population.
Cette confusion rend l’obsession pour la dédollarisation si difficile à justifier lorsqu’elle est présentée comme une réponse aux difficultés économiques des Congolais. On s’intéresse à la monnaie choisie par ceux qui disposent déjà de ressources à déposer, pendant que la majorité lutte quotidiennement pour dégager le moindre excédent de revenu. Même si l’intégralité des dépôts bancaires était demain comptabilisée en francs congolais, cette conversion ne donnerait pas aux ménages pauvres les moyens supplémentaires d’épargner. Avant de chercher à déterminer dans quelle monnaie les Congolais doivent conserver leur épargne, encore faut-il se demander pourquoi une si grande partie de la population ne dispose pas de revenus suffisants pour en constituer une.
Pauvres en monnaie nationale
Si la dollarisation des dépôts bancaires constituait un obstacle déterminant à la prospérité, les économies où la monnaie nationale domine largement le système bancaire devraient présenter des conditions de vie sensiblement meilleures. Le Burundi, le Mozambique et le Malawi offrent pourtant une réalité autrement plus instructive. Au Burundi, environ 89 % des dépôts étaient libellés en francs burundais en 2025. Au Malawi, cette proportion atteignait approximativement 88 % en kwachas la même année. Au Mozambique, 78,6 % des dépôts bancaires étaient détenus en meticais en juin 2025.
Le contraste avec les conditions de vie est saisissant. Selon les dernières enquêtes disponibles de la Banque mondiale, 74,2 % des Burundais vivaient sous le seuil international d’extrême pauvreté en 2020, contre 81,4 % des Mozambicains en 2022 et 75,4 % des Malawites en 2019. Les années des enquêtes diffèrent de celles des statistiques bancaires, sans affaiblir l’intérêt de cette comparaison structurelle. Le constat devient encore plus frappant à la lumière de l’Indice de développement humain des Nations unies. Sur 193 pays évalués dans le rapport de 2025, le Burundi occupe le 187e rang, le Mozambique le 182e et le Malawi le 172e. Trois économies où la monnaie nationale prédomine largement dans les dépôts bancaires figurent ainsi parmi les pays présentant les niveaux de développement humain les plus faibles de la planète.
La composition monétaire des dépôts bancaires et les conditions matérielles d’existence correspondent à deux réalités économiques distinctes. Le franc burundais, le metical et le kwacha dominent leurs systèmes bancaires respectifs sans que cette prédominance garantisse une amélioration des rémunérations, un accroissement de la capacité d’épargne ou une réduction des privations matérielles. Ces observations démontrent que la prédominance de la monnaie nationale ne constitue ni une condition suffisante de prospérité, ni un indicateur fiable du développement économique.
Si près de neuf dixièmes des dépôts bancaires peuvent être libellés en monnaie nationale dans des économies où environ trois quarts de la population vivent encore dans l’extrême pauvreté, sur quelle démonstration économique repose l’importance accordée à la dédollarisation dans l’amélioration des conditions de vie des Congolais ? Il ne suffit pas de constater une forte présence du dollar dans les banques pour lui attribuer une responsabilité déterminante dans la pauvreté nationale. Une telle accusation exige des mécanismes causaux identifiables et des preuves empiriques. On peut obtenir une monnaie nationale largement dominante dans les banques et conserver une population massivement pauvre. Le succès d’une politique de dédollarisation ne saurait être confondu avec le progrès économique d’une nation.
Le dollar, cet étrange coupable
Si la prédominance de la monnaie nationale ne garantit pas la prospérité, l’expérience internationale nous réserve une contradiction autrement plus embarrassante pour ceux qui présentent la dollarisation comme un obstacle au développement. L’Uruguay, où près de 70 % des dépôts bancaires demeurent libellés en devises étrangères, a pratiquement éliminé l’extrême pauvreté, réduite à seulement 0,17 % de la population en 2024 selon la Banque mondiale. Cette économie a pourtant conservé une dollarisation bancaire élevée pendant des décennies. Loin de constituer systématiquement une entrave, le dollar y a historiquement offert aux épargnants un instrument de préservation de leur patrimoine face aux épisodes d’inflation et de dépréciation monétaire. L’expérience uruguayenne démontre néanmoins qu’une économie peut atteindre un niveau élevé de développement humain et de prospérité tout en conservant une forte préférence pour le dollar dans son système bancaire.
Le Panama pousse cette contradiction encore plus loin. Depuis 1904, cette économie utilise officiellement le dollar américain, sans banque centrale émettant une monnaie nationale indépendante. Un siècle plus tard, le pays s’est imposé comme un centre financier international majeur, tandis que l’extrême pauvreté ne concernait plus que 3,13 % de sa population en 2024. Le Fonds monétaire international reconnaît que cette architecture monétaire a contribué à maintenir une inflation historiquement faible et relativement stable, favorisant un environnement propice aux échanges et à l’intégration financière internationale. Le développement panaméen résulte également de sa position géographique, de ses infrastructures, de ses activités logistiques et de ses institutions économiques. Il demeure néanmoins difficile de soutenir que l’utilisation d’une monnaie étrangère condamne une nation à la pauvreté lorsqu’une économie entièrement dollarisée parvient à développer un secteur financier aussi important et à atteindre un niveau de revenu largement supérieur à celui de nombreuses économies disposant de leur propre monnaie.
Le Cambodge apporte une dimension historique particulièrement instructive. Après des décennies de conflits et de désorganisation institutionnelle, le pays a connu une dollarisation massive, avec environ 90 % des dépôts bancaires libellés en devises étrangères selon le FMI. Cette adoption du dollar a notamment contribué à restaurer la confiance dans les transactions et à faciliter la reconstitution de l’intermédiation financière, dans un environnement marqué par la fragilité de la monnaie nationale. Entre 2009 et 2019, le taux national de pauvreté est passé de 33,8 % à 17,8 %, tandis que l’économie enregistrait une croissance annuelle moyenne d’environ 7 %. La Banque mondiale attribue essentiellement cette progression à l’augmentation des revenus du travail, à l’industrialisation et à l’expansion des activités exportatrices. La dollarisation a accompagné cette trajectoire et rempli certaines fonctions financières utiles. Le Cambodge demeure confronté à des difficultés économiques importantes, sans que sa forte dollarisation ait empêché les progrès considérables réalisés au cours de cette période.
Ces trois expériences rendent particulièrement fragile toute tentative de faire de la dollarisation un coupable économique universel. Ces trajectoires imposent une conclusion essentielle. La présence du dollar dans une économie ne constitue ni une condamnation à la pauvreté, ni un obstacle insurmontable au développement.
L’architecture derrière la monnaie
Si des économies fortement dollarisées parviennent à améliorer considérablement les conditions de vie de leurs populations, pendant que d’autres, largement dédollarisées, demeurent parmi les plus pauvres du monde, sur quelle démonstration économique repose cette insistance à désigner le dollar comme un coupable majeur de la pauvreté congolaise ?
Cette contradiction trouve son explication dans ce que j’ai conceptualisé sous le nom d’Architecture monétaire (MA), un cadre théorique que j’ai présenté lors de conférences internationales d’économie politique. Mes recherches portent sur les économies du monde et ne sont nullement centrées sur la RDC. Il existe pourtant une certaine ironie à ce que moi, Congolaise, je développe une réflexion sur les fondements monétaires du développement économique à l’échelle internationale, pendant que les responsables de la politique monétaire de mon propre pays semblent encore prisonniers de conceptions que ce cadre théorique permet précisément de dépasser.
L’Architecture monétaire désigne un ensemble historiquement constitué de structures fiscales, monétaires, financières, productives, politiques et réglementaires qui déterminent comment les ressources sont mobilisées, circulent et se transforment en capacités économiques durables. La prospérité d’une nation ne découle pas mécaniquement de la monnaie utilisée dans ses transactions ou ses dépôts bancaires. Elle dépend de la manière dont son architecture institutionnelle permet aux revenus de se former, aux dépenses publiques de se transmettre à l’économie réelle, aux capacités productives de se développer et à la population de bénéficier durablement de cette transformation.
Deux économies utilisant massivement le dollar peuvent ainsi connaître des trajectoires radicalement différentes, tout comme deux économies privilégiant leur monnaie nationale peuvent présenter des niveaux de développement profondément inégaux. La composition monétaire des dépôts constitue une caractéristique du système financier, jamais une explication suffisante de sa capacité à produire et à distribuer la prospérité. Réduire cette complexité à un pourcentage de dollarisation revient à prendre un élément de l’architecture pour l’architecture elle-même.
Le magistère de l’à-peu-près
La constance avec laquelle André Wameso revient à cette lecture de l’économie congolaise me laisse perplexe. Ses explications oscillent, à mes yeux, entre charabia monétaire et concepts économiques manifestement mal maîtrisés dans leur articulation. Certaines interventions évoquent davantage les conversations improvisées au bar du coin ou autour d’un joint dans le quartier, où l’assurance tient lieu de démonstration et la répétition finit par donner à l’absurde les apparences d’une vérité scientifique.
Cette légèreté intellectuelle serait anecdotique si elle restait confinée à ces conversations ordinaires. Elle prend une tout autre dimension lorsqu’elle émane du gouverneur de la Banque centrale d’une nation de plus de cent millions d’habitants. Malheureusement, aux yeux du monde, sa fonction présente ce technicien bancaire comme ce que la RDC aurait de mieux à offrir en matière de pensée économique monétaire. Le préjudice dépasse alors les limites d’un discours individuel. Il consiste à faire passer la maîtrise des opérations bancaires pour celle de l’économie politique de la monnaie, tout en laissant les insuffisances conceptuelles d’un homme projeter leur ombre sur les capacités intellectuelles de toute une nation.
Encore une fois, il paraît qu’une analyse économique ne mérite ce nom qu’à condition d’être accompagnée de quelques calculs. Alors, faisons plaisir aux amateurs de chiffres. 1 + 1 = 3. Voyons maintenant combien comprendront pourquoi le résultat est 3 et non 2, et combien s’empresseront de corriger l’addition sans même comprendre le raisonnement. C’est toute l’essence de cette diatribe cérébrale de quatre pages. Le problème n’est pas de savoir compter jusqu’à deux, c’est de prétendre comprendre l’économie politique en s’arrêtant à l’arithmétique.
Rire et pleure +++ !
Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe
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