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Le projet de budget 2027 arrive au Parlement avec une enveloppe plus lourde et un catalogue devenu familier. Sécurité, souveraineté, infrastructures, éducation, protection sociale, transformation économique. Dans le silence presque général des médias et d’une opposition déjà occupée ailleurs, le scénario parlementaire paraît écrit d’avance. Les deux chambres, depuis longtemps réduites à valider davantage qu’à interroger, s’attarderont probablement sur les montants, quelques arbitrages sectoriels et peut-être quelques maladresses de rédaction. L’essentiel risque pourtant de rester hors champ. Les travaux préparatoires suffisent déjà à révéler la faiblesse centrale de l’exercice.
Le constat le plus sévère ne vient ni de l’opposition ni de critiques extérieures. Le gouvernement reconnaît lui-même une architecture de performance fragile, des indicateurs insuffisamment renseignés, des stratégies capables d’énumérer les difficultés sans toujours identifier les leviers susceptibles de les corriger, ainsi que des équipes publiques qui peinent encore à définir des cibles cohérentes et mesurables.
La question dépasse ainsi la simple répartition des crédits. Elle touche à la manière dont le pouvoir public continue de concevoir son propre fonctionnement. Les constats officiels décrivent une machine qui absorbe une part considérable des ressources et des politiques qui prolongent souvent les structures existantes davantage qu’elles ne reconstruisent les mécanismes capables de produire d’autres résultats. La direction est déjà lisible. La RDC se prépare à ponctionner davantage son économie pour financer une puissance publique dont les moyens de dépense progressent plus vite que son aptitude à se réinventer.
Chaque hausse budgétaire devient alors une médaille que le pouvoir s’épingle lui-même. Le chiffre grossit, les applaudissements suivent, et la performance paraît impressionnante dès qu’on la compare à notre propre médiocrité passée. Le vrai scandale est ailleurs. Presque personne ne demande pourquoi le budget national devrait encore augmenter, quelle transformation précise cet argent supplémentaire doit acheter ni par quel mécanisme elle doit arriver. Sans réponse, un budget plus gros n’est pas une vision. C’est simplement un État plus cher.
L’État se blottit, l’économie suffoque
La première étrangeté du budget apparaît dans ce que l’État pense pouvoir prélever. En 2025, les recettes internes effectivement mobilisées ont atteint environ 27,85 mille milliards de francs congolais. Pour 2026, la loi de finances en prévoit 34,58 mille milliards. L’écart est massif. Sur le papier, Kinshasa découvre une nouvelle capacité fiscale. Dans l’économie réelle, rien n’indique que le commerçant, la PME ou le ménage congolais ait vu progresser au même rythme sa propre capacité à payer davantage.
La justification est connue. Réduire la fraude, récupérer les recettes perdues, élargir l’assiette, faire contribuer ceux qui échappent encore à l’impôt. Le raisonnement devient plus fragile lorsque la mobilisation fiscale tient lieu de politique économique. Une administration plus efficace peut prélever davantage. Elle ne crée pas, à elle seule, davantage de production, de marges, d’investissements ou de revenus. On peut améliorer le rendement du fisc tout en comprimant celui de l’économie.
Cette pression serait plus défendable si les ressources supplémentaires servaient d’abord à élargir la base productive. Les propres données gouvernementales rendent cette lecture difficile. Plus de 60 % des crédits ministériels restent regroupés dans l’« administration générale », tandis que 54,5 % des indicateurs mesurent encore des moyens, des activités ou des produits et seulement 0,5 % l’efficience de gestion du point de vue du contribuable. L’État cherche ainsi à prélever davantage sur une économie étroite alors que sa propre architecture révèle une machine encore largement occupée à se financer et à se mesurer elle-même.
La question centrale du budget 2027 devient alors simple. Que cherche-t-on à faire grandir en premier, l’économie congolaise ou la capacité de l’État à la ponctionner ? Une base productive qui s’élargit finit naturellement par générer davantage de recettes. Inverser cette logique revient à alourdir la machine avant d’avoir renforcé ce qui doit la porter. Il devient alors difficile d’expliquer pourquoi un pays qui concentre l’une des masses les plus importantes d’extrême pauvreté au monde continue de financer un appareil public qui grandit plus vite que l’économie censée le soutenir. Naïveté économique, paresse institutionnelle ou simple incapacité à imaginer l’État autrement que comme une machine à prélever et à dépenser ? Quelle que soit la réponse, le contribuable congolais, lui, en paie déjà le prix.
Réparer des infrastructures n’est pas reconstruire le territoire
La lettre d’orientation budgétaire pour 2027 aligne routes nationales, voiries urbaines, aéroports, ports, chemins de fer et infrastructures du Corridor de Lobito. Elle cite la RN1 de Banana à Lubumbashi via Kinshasa, Kananga et Mbuji-Mayi, la RN2, la RN4, plusieurs aéroports, le port en eau profonde de Banana, ainsi que les axes ferroviaires Matadi-Kinshasa, Banana-Kinshasa, Ilebo-Lubumbashi et Kindu-Kabalo-Kamina. Le problème reste l’absence visible d’une logique d’ensemble capable de relier ces ouvrages.
Je le répète encore une fois. Dans un pays aux dimensions de la RDC, le rail ne devrait pas être traité comme une infrastructure parmi d’autres. Il devrait constituer l’ossature autour de laquelle s’articulent routes, ports, villes, bassins agricoles, zones minières et centres industriels. Réhabiliter un tronçon remet souvent en service une ligne conçue sous une autre époque, pour une autre géographie économique et d’autres priorités politiques. Concevoir un réseau national exige au contraire de dessiner les circulations correspondant aux ambitions actuelles du pays, de décider comment les territoires échangent, comment la production atteint les marchés et comment les populations se déplacent. Restaurer l’héritage entretient un réseau. Le repenser organise le pays.
Le désenclavement est également économique, social et politique. Un territoire relié permet aux travailleurs de changer de bassin d’emploi, aux étudiants de circuler, aux entreprises de dépasser leur marché provincial et à l’État d’exercer réellement sa présence. Le gouvernement affirme vouloir réduire les inégalités territoriales et soutenir la croissance. Reste à identifier le système capable de transformer cette ambition en intégration nationale.
Le budget 2027 donne ainsi l’image d’un État capable de nommer de nombreux ouvrages sans encore montrer clairement le territoire qu’ils doivent produire ensemble. La RDC continue de budgétiser ses infrastructures comme une collection de chantiers alors qu’elle devrait les penser comme les instruments d’une recomposition économique et territoriale du pays.
Construire des écoles sans construire une politique du capital humain
Dans l’enseignement supérieur, les documents insistent sur les infrastructures des EESU, les laboratoires, les ateliers, les bibliothèques, les plateformes technologiques et la connectivité numérique. Ce n’est pourtant pas encore une politique du capital humain. La fonction stratégique de l’État n’est pas de bâtir directement chaque amphithéâtre, résidence, laboratoire ou nouvelle université. Dans un écosystème moderne, elle consiste surtout à garantir à chaque Congolais la possibilité d’accéder aux études supérieures et à créer les conditions permettant aux établissements publics, privés, confessionnels ou communautaires capables de répondre à cette demande de se développer.
Les bourses prévues dans la formation professionnelle, accompagnées de mécanismes d’insertion et de kits, restent enfermées dans une logique coloniale. Il faudrait plutôt faire émerger un véritable système national d’aide financière aux études supérieures, accessible à chaque Congolais et utilisable dans tout établissement agréé. L’argent suivrait l’étudiant. La demande financerait alors l’expansion de l’offre, permettant aux institutions de recruter, investir, ouvrir de nouvelles filières et renforcer leurs équipements. Autour d’elles se développeraient logement, transport, restauration, commerce, internet, services financiers et petites entreprises. Financer l’étudiant ne finance pas seulement sa formation. Cela fait croître l’écosystème qui l’accueille.
La question ne porte pas uniquement sur le nombre de diplômés, mais sur les compétences que le pays veut produire. Ingénierie ferroviaire, énergie, métallurgie, transformation minière, génie civil, économie verte, intelligence artificielle, logistique, médecine, technologies numériques ou maintenance industrielle devraient bénéficier d’incitations renforcées. La recherche devrait suivre la même logique, à travers des financements compétitifs ouverts aux institutions capables de produire les meilleures solutions. Les textes officiels reconnaissent déjà qu’elle doit répondre aux problèmes socio-économiques et environnementaux, soutenir les priorités nationales, produire des innovations et favoriser l’émergence de start-ups. Elle ne devrait pas évoluer à côté de la politique industrielle, mais en devenir l’un de ses moteurs.
Cette articulation devient décisive au moment de financer les grands travaux. Un milliard consacré à une voie ferrée, une centrale ou un port ne devient pas automatiquement un milliard de valeur ajoutée congolaise. Lorsque les ingénieurs, les entreprises, les technologies, les équipements et une partie des matériaux viennent de l’étranger, une part importante de la dépense publique produit ailleurs revenus, emplois et compétences. Le véritable enjeu n’est donc pas seulement de trouver l’argent pour construire. Il est de former les Congolais capables de capter la valeur créée par cet investissement. Sans cette politique du capital humain, la RDC peut multiplier les universités et annoncer des milliards d’infrastructures pendant qu’une part considérable de la richesse générée par cette dépense quitte le pays presque aussi vite qu’elle y entre.
Un Registre Social Unique et un recensement sans identifiant réellement unique
Le gouvernement veut renforcer le Registre Social Unique pour la protection sociale, tandis que l’Intérieur conserve parmi ses indicateurs le taux d’octroi de cartes d’identité et que l’état civil reste rattaché à la Population et à l’ONIP. Pris séparément, chaque chantier peut se défendre. Ensemble, ils révèlent une faiblesse beaucoup plus profonde. L’État veut recenser, identifier, taxer, protéger et administrer sa population sans avoir encore généralisé la fondation qui permettrait de savoir, partout et durablement, que la personne enregistrée aujourd’hui est exactement celle que l’administration retrouvera demain. Ce principe n’a pourtant rien de révolutionnaire.
La France attribue le NIR, couramment appelé numéro de sécurité sociale, dès l’enregistrement de la personne dans son système national. La Chine repose sur un numéro d’identité citoyenne unique et permanent. Le Brésil utilise le CPF comme identifiant individuel durable, tandis que le Royaume-Uni rattache fiscalité, cotisations et prestations au National Insurance number. Les systèmes diffèrent, le principe reste banal. Un État moderne doit pouvoir reconnaître administrativement une même personne tout au long de sa vie.
La RDC devrait disposer d’un identifiant national permanent, un Numéro unique d’identification du citoyen, attribué dès la naissance et conservé à vie, autour duquel puissent dialoguer état civil, recensement, fiscalité, santé, éducation, protection sociale, retraite et autres services publics. Une carte peut expirer ou être remplacée. Une personne peut déménager, devenir déplacée interne, changer de province ou entrer tardivement dans un programme public. Son existence administrative ne devrait jamais repartir de zéro. Sans cette clé commune, chaque ministère finit par fabriquer sa propre version du citoyen et chaque nouveau registre ajoute une couche supplémentaire à un État qui ne sait toujours pas avec certitude qu’il parle de la même personne.
Il faut aussi mesurer l’absurdité de programmer un recensement national alors qu’une partie du territoire échappe encore au contrôle effectif de l’État. Un recensement ne sert pas à produire une belle statistique nationale. Il sert à planifier la République, répartir les infrastructures, organiser les services publics, mesurer les besoins et orienter les ressources. Recenser un pays dont certaines portions demeurent politiquement ou administrativement inaccessibles revient à prétendre planifier la nation avec une carte amputée. Ce n’est plus de la planification. C’est de la fiction administrative.
L’ordre devrait être exactement inverse. Définir un identifiant national permanent, lui donner une base légale, l’ancrer dans l’état civil, rendre les systèmes interopérables, puis construire autour de cette clé commune le recensement, le Registre Social Unique et les autres politiques publiques. Procéder à l’envers relève presque de l’absurde administratif. On ne modernise pas un État en multipliant les bases de données avant d’avoir créé l’identifiant qui leur permet de parler de la même population. Numériser cette confusion ne produit pas un État moderne. Cela produit simplement une confusion plus rapide, mieux classée et beaucoup plus coûteuse.
Élus pour gouverner, financés pour redemander la direction
La démocratie congolaise possède déjà son mécanisme de clarification. Les citoyens choisissent leurs représentants, une majorité parlementaire se dégage, le Président nomme en son sein un Premier ministre qui dirige le Gouvernement, le Parlement contrôle l’action gouvernementale et le Chef de l’État exerce les fonctions d’arbitrage que lui confère la Constitution. Puis, au terme du mandat, les citoyens jugent de nouveau l’ensemble de cette mécanique politique.
Le budget 2027 prévoit désormais des moyens pour le dialogue national voulu par le Président de la République, présenté comme un instrument de paix, de cohésion et de refondation de l’État. La dépense soulève pourtant une question difficile à contourner. À quel moment une majorité élue pour gouverner transforme-t-elle en charge publique le besoin de redéfinir la direction qu’elle avait précisément reçu mandat de porter ?
Le paradoxe apparaît encore plus nettement à la lecture du Programme d’Actions du Gouvernement 2024-2028. La Primature le présente comme la traduction de la vision politique du Président issue de son programme électoral et comme le cadre destiné à orienter l’action économique, sociale et politique du quinquennat. Son coût dépasse 277 000 milliards de francs congolais. Le pouvoir dispose ainsi d’un mandat, d’un programme, d’une majorité et d’une programmation financière. On ne demande pas au pays cinq années de pouvoir et des centaines de milliers de milliards de francs de programme pour revenir, à mi-mandat et aux frais du contribuable, lui demander quelle direction emprunter.
La contradiction devient plus sérieuse dès lors que le pouvoir juge nécessaire de rechercher, hors de sa majorité institutionnelle, un consensus capable de redonner une direction nationale à son action. Le problème n’est plus simplement celui d’une table de discussion. Il touche à la représentation elle-même. À partir du moment où le pouvoir estime devoir chercher ailleurs une légitimité politique que son mandat et sa majorité étaient censés lui fournir, la question d’un retour devant les électeurs finit elle aussi par se poser. La Constitution encadre la dissolution de l’Assemblée nationale et les élections législatives anticipées, notamment par les conditions prévues à son article 148.
Le mandat électoral n’est pas une avance de cinq ans destinée à financer l’indécision. Il confère le pouvoir de choisir, l’obligation d’agir et la responsabilité d’assumer les choix effectués. À partir du moment où une majorité disposant déjà d’un mandat, d’un programme et des institutions nécessaires à son exercice doit encore financer un mécanisme parallèle pour redéfinir la direction nationale, le problème n’est plus le coût du dialogue. Il est de comprendre ce que le mandat électoral, la majorité parlementaire et le Programme d’Actions du Gouvernement sont encore censés signifier.
Les chiffres ne feront que confirmer le diagnostic
Les chiffres définitifs viendront bientôt préciser les enveloppes et alimenter les commentaires. Ils changeront peu ce que les orientations révèlent déjà. Le problème du budget 2027 ne tient pas seulement au niveau de la dépense, mais à ce que l’État semble encore incapable de repenser. Une administration lourde, une fiscalité perfectionnée plus vite que l’appareil productif, des infrastructures sans cohérence territoriale suffisante, une politique du capital humain encore trop liée aux bâtiments, des registres déclarés uniques avant l’identification réellement commune du citoyen et des fonds publics consacrés à rediscuter une direction que le mandat électoral et le programme gouvernemental étaient censés avoir fixée. Les montants préciseront l’ampleur. Ils modifieront peu le diagnostic.
L’ambition de cet exercice est plus modeste, et peut-être plus utile. Donner à quelques élus assez courageux, ou assez amateurs de scène pour vouloir exister autrement qu’en levant la main, de quoi rendre l’examen parlementaire moins soporifique, et aux électeurs de quoi regarder derrière les milliards annoncés. Un budget révèle ce qu’un État comprend de ses problèmes, ce qu’il choisit de financer et ce qu’il s’obstine à ne pas remettre en cause. Les chiffres de 2027 vont détailler combien cette direction coûtera. Tout indique déjà que les Congolais s’apprêtent encore à payer très cher la continuité des mêmes réflexes institutionnels, des mêmes impasses et des mêmes mauvais choix.
Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe
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