Analyses

La plupart des gens seraient prêts à sacrifier une partie de leur satisfaction dans la vie en échange d’une société plus égalitaire

Dans quel type de société préféreriez-vous vivre : une société égalitaire où chacun peine à joindre les deux bouts ? Ou une société inégalitaire où la plupart des gens s’en sortent bien mieux, mais où un petit groupe est constamment laissé pour compte ? Imaginez maintenant devoir choisir cette société avant même votre naissance, sans savoir où vous vous situerez.

Considérée sous cet angle, l’inégalité devient une question de risque. Les gens prendraient-ils le risque de vivre dans un monde inégalitaire, sachant qu’ils pourraient faire partie des rares malchanceux ? Ou se contenteraient-ils d’une vie simple mais décente pour tous ?

Au XVIIIe siècle, le philosophe et réformateur social Jeremy Bentham aurait probablement pris ce risque. Deux cents ans plus tard, le philosophe égalitariste John Rawls, à l’origine de cette expérience de pensée (qu’il appelait le « voile d’ignorance » ), s’y est opposé.

Les économistes parlent d’un compromis entre efficacité et équité : trouver un équilibre entre l’équité et la priorité, parfois concurrente, d’optimiser l’utilisation des ressources limitées de la société. Les politologues considèrent ces attitudes face aux inégalités comme une différence fondamentale entre la gauche et la droite . Pourtant, il s’avère que la plupart des gens souhaitent davantage de précisions avant de se prononcer. Quels sont les gains potentiels ? L’ampleur des pertes ? Et quelle est leur probabilité ?

Pour quantifier ce phénomène, nos travaux (menés en collaboration avec notre collègue Tommaso Reggiani ) ont mesuré le bien-être à travers la satisfaction subjective de la vie. Ces mesures ont été largement utilisées dans les politiques publiques au cours des 20 dernières années, reflétant un changement plus général qui s’éloigne des mesures purement économiques pour adopter une vision plus complète de la manière dont les individus vivent réellement leur vie.

L’ Office for National Statistics interroge les citoyens sur leur satisfaction de vie sur une échelle de zéro à dix : au Royaume-Uni, 94 % des personnes évaluent leur satisfaction de vie à cinq ou plus, la moyenne se situant autour de 7,5.

Nous avons demandé à des personnes d’évaluer différentes situations hypothétiques afin de mieux comprendre comment chacun utilise l’échelle de zéro à dix. Nous avons ainsi pu quantifier les risques que Rawls nous invitait à envisager. Supposons que vous souffriez d’une maladie invalidante. Accepteriez-vous un traitement risqué qui améliorerait votre satisfaction de vie d’un point neuf fois sur dix, mais la diminuerait d’un point dans l’autre cas ?

Nous avons également approfondi ces questions. Et si vous étiez un décideur politique, chargé de décider au nom de toute la population ? Leveriez-vous un confinement lié à une pandémie, améliorant ainsi le bien-être de la plupart des gens, mais entraînant la mort d’une personne sur 10 000 ?

Les mathématiques de l’empathie

Comme prévu, nous avons constaté que les décisions des individus se répartissaient naturellement sur un large spectre, allant de la prise de risque à l’aversion au risque. Il est toutefois encourageant de constater que la plupart des gens se montraient plus prudents envers la vie d’autrui qu’envers la leur. De plus, 87 % étaient prêts à sacrifier une partie de leur satisfaction personnelle en échange d’une plus grande égalité.

Grâce à un modèle informatique simulant les choix des individus, nous pouvons évaluer des situations existantes et nouvelles. Nous avons comparé la répartition inégale de la satisfaction de vie au Royaume-Uni avec le cas hypothétique d’une société où chacun bénéficierait de la même satisfaction. Les résultats indiquent que, pour atteindre cet objectif, un individu moyen serait prêt à accepter une baisse d’environ un point de sa satisfaction de vie moyenne.

Bien qu’une telle situation extrême soit impossible en pratique (voire dystopique), ce chiffre d’un point nous donne tout de même une mesure utile de l’importance que les gens accordent à une plus grande égalité en matière de bien-être.

Ces résultats suggèrent qu’une politique fondée uniquement sur le bien-être est insuffisante ; elle doit également tenir compte de l’équité. La politique du gouvernement britannique le fait déjà dans une certaine mesure, en accordant une importance accrue aux gains des plus défavorisés.

Nos recherches offrent une méthode plus précise pour quantifier l’équité. Ces valeurs devraient être intégrées aux décisions concernant tous les domaines, des transports au système de santé, et éclairer les systèmes d’IA de plus en plus utilisés pour assister les décideurs (la communauté de l’IA reconnaît déjà la pertinence du voile d’ignorance). Les gouvernements pourraient ainsi évaluer dans quelle mesure leurs compromis entre bien-être et équité correspondent aux valeurs du public.

Ces recherches sont loin d’être terminées. Nous souhaitons notamment explorer comment parvenir à un meilleur consensus entre les preneurs de risques et les personnes réticentes au risque.

Le plus encourageant, c’est que ces différences ne semblent pas être d’ordre politique. Dans notre échantillon représentatif de la population britannique, les risques que les individus ont acceptés, pour eux-mêmes comme pour autrui, étaient étonnamment peu liés à leurs votes ou à leurs opinions politiques générales. En ce sens, le modèle saisit ce que l’on pourrait qualifier d’empathie partagée.

Cela remet en question un discours bien établi. L’inégalité est souvent perçue comme un clivage politique, la gauche mettant l’accent sur la redistribution et l’équité, tandis que la droite privilégie les incitations et la récompense individuelle.

Mais lorsqu’on examine les résultats – la qualité de vie réelle des gens –, on constate un consensus bien plus large qu’on ne pourrait le croire. Le désaccord porte moins sur les aspirations que sur la manière d’y parvenir.

Crispin Cooper

Maître de conférences, Département d’informatique, Université de Cardiff

Ana Fredrich

Département d’informatique et de sciences de l’information, Université de Cardiff

Wouter Poortinga

Professeur de psychologie environnementale, Université de Cardiff

roi makoko

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