Tribunes Économiques

RDC : Nicolas Kazadi, les failles derrière la prétendue vision économique

Nicolas Kazadi semble découvrir, après son passage au ministère des Finances, une liberté intellectuelle qu’il manifestait moins volontiers lorsqu’il fallait arbitrer, décaisser, assumer les marchés publics et répondre des contradictions du pouvoir. À mesure que les controverses financières entourant son passage au gouvernement s’estompent, sa parole se fait plus doctrinale, presque comme si quelques cours du soir en économie politique avaient suffi à transformer l’ancien argentier en professeur de ce qu’il faut faire. Au moins n’éprouve-t-il pas encore le besoin de s’offrir, à grand renfort d’entourage et de mise en scène académique, l’un de ces doctorats de prestige dont certains responsables publics aiment aujourd’hui se parer.

Pour installer ce nouveau magistère, Kazadi choisit une cible commode, Doudou Fwamba. Faible dans l’incarnation publique de sa fonction, constamment décevant dans la défense de ses choix et régulièrement contesté, Fwamba offre à son prédécesseur le canard boiteux idéal. L’Eurobond et les débats sur l’endettement permettent ainsi à Kazadi de construire un contraste flatteur entre celui qui gouverne difficilement et celui qui, après avoir gouverné, peut désormais expliquer ce qu’il aurait fallu faire.

Le problème apparaît lorsqu’on examine la substance de cette prétendue vision. Produire davantage, transformer localement, mieux investir, développer les infrastructures et mobiliser les financements concessionnels sont des prescriptions présentables, mais ni originales ni véritablement à la hauteur des impasses structurelles de la RDC. La faiblesse de Doudou Fwamba ne suffit pas à transformer la banalité de Nicolas Kazadi en pensée économique.

Le vide prend des airs de doctrine

La « vision économique » de Nicolas Kazadi impressionne surtout par son absence de risque intellectuel. Produire davantage, transformer localement, mieux investir, développer les infrastructures et mobiliser davantage de financements concessionnels sont des objectifs que personne de sérieux ne conteste. C’est précisément pourquoi ils constituent de mauvaises candidates au statut de vision. Une pensée économique ne se distingue pas par la justesse générale de ses verbes, mais par sa capacité à expliquer pourquoi ces résultats ne se produisent pas déjà et par quelle architecture ils pourraient devenir systématiquement possibles.

Dire à la RDC qu’elle doit produire davantage revient à rappeler qu’une économie doit être productive. Dire qu’elle doit mieux investir revient à constater qu’un mauvais investissement gaspille des ressources. Préférer des financements moins coûteux lorsqu’ils existent relève davantage de la bonne gestion que de l’innovation économique. Kazadi énumère des destinations souhaitables sans répondre à la question décisive. Comment une économie où le capital domestique reste rare, l’intermédiation financière limitée et l’État institutionnellement fragile organise-t-elle la formation du capital nécessaire à cette production supplémentaire ?

L’absence de réponse transforme rapidement le diagnostic en tautologie. Il faut produire pour créer davantage de richesse, mieux investir pour obtenir de meilleurs résultats et construire des infrastructures pour accroître la productivité. Tout cela est juste, mais ne constitue pas encore un modèle. Le développement économique n’échoue pas en RDC parce que personne n’avait pensé à conseiller de « produire davantage ». Il échoue parce que les mécanismes capables de financer, sélectionner, discipliner et reproduire l’investissement productif restent institutionnellement mal soudés ou défectueusement conçus.

Mis à part le problème idéologique que posent les financements concessionnels, leur cas illustre parfaitement cette faiblesse. Kazadi souligne l’absurdité d’un État qui envisage des ressources plus coûteuses alors que des financements moins chers restent disponibles. Mais si ces fonds ne sont pas décaissés faute de préparation, de capacité d’absorption ou d’exécution, le problème n’est déjà plus le prix de l’argent. Il devient celui de l’architecture institutionnelle capable de convertir une disponibilité financière en capital productif durable.

La distinction entre objectif de politique économique et architecture économique est ici fondamentale. Une politique peut décider de construire une route, soutenir une industrie ou mobiliser un prêt. Une architecture détermine comment le capital est créé, qui le détient, par quels circuits il est orienté, selon quels critères les projets sont sélectionnés, comment les pertes sont sanctionnées et comment les gains sont réinvestis.

Le problème n’est donc pas que Nicolas Kazadi dise des choses fausses. Il est qu’il présente comme une rupture ce qui ressemble davantage à une bonne fiche de révision en économie du développement. Une vision commence précisément là où cessent les évidences.

Ce qui me donne toujours une nausée intellectuelle

Il faudrait « transformer localement ». La formule paraît si évidente qu’elle échappe presque toujours à l’examen. Raffiner, découper, conditionner, assembler ou ajouter une étape sur place devient aussitôt synonyme d’industrialisation. Pourtant, toute transformation locale ne constitue pas une transformation économique.

Prenons une image simple. Dans un grand restaurant, le plongeur lave les assiettes, les casseroles et les ustensiles. Son travail est utile, mais il demeure peu rare et faiblement créateur de pouvoir économique. Il ne conçoit ni le menu, ni la marque, ni la clientèle, ni le modèle d’affaires. Il rend simplement plus efficace une architecture imaginée, organisée et possédée par d’autres.

Voilà précisément le risque contenu dans l’obsession de la transformation locale. Une économie peut concasser, raffiner, emballer ou assembler davantage tout en restant dépendante du capital étranger, de la technologie importée, des marchés extérieurs et des marges décidées ailleurs. Elle travaille davantage dans la chaîne sans nécessairement en contrôler davantage la logique, la propriété ou les revenus.

Le raccourci apparaît alors clairement dans la formule de Kazadi comme dans le discours d’une multitude de beaux parleurs. Passer de l’exportation brute à une première transformation locale peut être utile, mais ne constitue pas en soi une stratégie de puissance économique. La question décisive porte sur ce que cette transformation fait naître à l’intérieur de la RDC. Transformer du lithium ne devient stratégique que si cette capacité nourrit demain des entreprises congolaises produisant des cellules, des batteries, des systèmes de stockage ou des véhicules électriques. Le même raisonnement vaut pour le cobalt. Le purifier avant de l’insérer dans l’industrie d’un autre pays améliore notre position dans sa chaîne sans transformer fondamentalement la nôtre.

Chercher systématiquement la « valeur ajoutée » devient ainsi une ambition étonnamment basse. Ajouter une opération peut réduire un coût, augmenter une marge ou améliorer une chaîne existante sans modifier celui qui la possède ni celui qui en capte l’essentiel des revenus. Créer de la valeur, au sens stratégique, consiste à faire émerger des produits, des technologies, des entreprises, des industries et des marchés dont l’architecture elle-même nous appartient.

Une économie peut donc devenir un plongeur plus efficace sans jamais devenir chef cuisinier ni propriétaire du restaurant. La RDC a besoin d’esprits affranchis du complexe du « petit nègre », cette disposition à croire que notre avenir doit nécessairement être construit autour de ce qui se trouve sous nos pieds ou autour de la seule question de savoir comment mieux remplir nos ventres. Les activités à hauts revenus se construisent aussi avec la tête. Notre ambition ne devrait donc pas se limiter à récupérer quelques étapes supplémentaires dans les chaînes de valeur des autres, mais à utiliser nos ressources comme point d’appui pour faire émerger nos propres industries, organiser nos propres chaînes et créer les activités dans lesquelles, demain, les autres viendront travailler.

Une destination présentée comme une stratégie

Le deuxième problème du raisonnement de Nicolas Kazadi tient aux causalités qu’il suppose. Produire davantage, mieux investir, mobiliser des financements concessionnels et développer les infrastructures sont présentés comme si leur succession dessinait déjà une stratégie. Or entre une destination souhaitable et sa réalisation se trouvent précisément les mécanismes que son discours laisse indéterminés.

Produire davantage ne dit rien de la formation du capital nécessaire à cette production. Mieux investir ne précise ni qui sélectionne les projets, ni selon quels critères, ni quelles sanctions suivent une mauvaise allocation. Mobiliser des financements concessionnels ne garantit ni leur affectation productive ni leur capacité de transformation. Une économie peut emprunter à faible coût tout en approfondissant sa dépendance si ces ressources alimentent des importations, des actifs improductifs ou des programmes qui disparaissent avec le bailleur.

L’enjeu décisif n’est donc pas seulement le coût du capital, mais sa conversion une fois entré dans l’économie. Devient-il capacité productive, consommation, rente, importations, actifs improductifs ou fuite de capitaux ? Un financement concessionnel mal orienté peut produire moins de développement qu’un capital plus coûteux dirigé vers une activité capable d’élargir durablement la base productive.

La même exigence vaut pour les infrastructures. Une route ne produit aucun développement par sa seule existence. Sa valeur dépend de ce qu’elle relie, des activités qu’elle rend possibles, des marchés qu’elle ouvre et des capacités productives qu’elle permet de faire émerger. Une infrastructure ne devient productive qu’à l’intérieur d’une architecture capable d’exploiter les possibilités qu’elle crée.

La faiblesse du raisonnement apparaît alors clairement. Kazadi énonce des destinations souhaitables comme si elles contenaient déjà les moyens de les atteindre. La RDC sait depuis longtemps qu’elle doit produire davantage, mieux investir et réduire le coût de son financement. Une stratégie commence précisément là où cessent les évidences, lorsqu’il faut expliquer par quels mécanismes ces ambitions deviennent le fonctionnement ordinaire de l’économie.

Ce qu’une véritable architecture aurait exigé

Le discours de Nicolas Kazadi devient particulièrement révélateur lorsqu’il décrit lui-même une culture de gestion où, lorsqu’un financement arrive, « l’on préfère se partager avant tout de l’argent, et réfléchir en aval ». Cette observation devrait pourtant conduire bien au-delà de son propre diagnostic. Dès lors que l’argent peut être capturé, consommé ou détourné de sa finalité avant même que l’investissement ne prenne forme, l’enjeu essentiel ne porte plus seulement sur le volume des ressources mobilisées, mais sur les mécanismes qui déterminent ce qu’elles deviennent.

Le principe se trouve au cœur de Monetary Architecture. La monnaie ne décide pas de ce qu’elle devient. Une capacité monétaire supplémentaire peut se convertir en production, capital, inflation, importations, rente, consommation ou fuite de capitaux selon les institutions, les incitations et les canaux qui organisent sa circulation. Un milliard obtenu à faible taux ne constitue donc pas encore du développement. Sans traçabilité, responsabilité, sanctions, critères de décaissement et affectation productive, ce financement demeure une simple capacité de dépense injectée dans l’architecture existante.

Le raisonnement de Kazadi bute précisément sur cette limite. Son insistance sur les financements concessionnels laisse entendre que la transformation de la RDC devrait commencer par l’argent que d’autres consentent à lui prêter. Beaucoup moins interrogé demeure le droit souverain d’un État à organiser sa propre capacité monétaire pour structurer sa société et développer sa base productive. Une République disposant de sa monnaie ne devrait pas concevoir chaque investissement stratégique comme s’il fallait préalablement obtenir l’autorisation financière de Washington, Paris, Pékin ou des marchés internationaux. La question décisive porte sur les limites productives, les règles institutionnelles et les actifs vers lesquels cette capacité peut être dirigée sans se convertir en inflation, en importations ou en prédation.

Le Capitalisme Congolisé déplace également le problème. Il ne se contente pas d’appeler à produire davantage. Il cherche à déterminer comment une économie pauvre en capital domestique peut fabriquer progressivement son propre capital, élargir la propriété congolaise des actifs productifs et construire les institutions capables de reproduire cette accumulation. La participation de l’État y devient temporaire, attachée à des actifs productifs identifiables, à des critères de performance, à une gouvernance définie et à une stratégie de sortie vers les investisseurs domestiques, les fonds de pension, les véhicules de capitalisation et les marchés financiers.

Une véritable architecture économique ne consiste donc pas à recevoir de l’argent puis à le redistribuer selon les arbitrages du moment. Elle organise en amont la conversion de la capacité monétaire et financière en fonction productive précise, avec des garde-fous et des conséquences lorsque les ressources s’en écartent. Sans sanction, une règle reste une recommandation. Sans architecture, l’argent ne corrige pas le système dans lequel il entre. Il en reproduit les comportements.

Kazadi décrit justement une partie du mal lorsqu’il évoque cet argent que l’on commence par « se partager ». Son diagnostic s’arrête toutefois avant la question essentielle. Comment organiser la monnaie pour qu’elle produise du capital, puis encadrer l’argent destiné à l’investissement afin que sa conversion en jouissance, rente ou prédation devienne institutionnellement difficile ? Là commence une véritable architecture économique.

La République des sophistes

La RDC connaît déjà ce scénario. Sous Joseph Kabila, alors même que je dénonçais déjà le bluff, Augustin Matata Ponyo avait été élevé au rang de technocrate d’exception, homme des chiffres, incarnation de la rigueur, presque remède personnel aux faiblesses de l’État. Des discours bien calibrés avaient suffi à fabriquer le récit du gestionnaire devenu génie économique. Matata Ponyo a depuis été condamné pour détournement de fonds publics et vit aujourd’hui en exil, tandis que sa défense et son camp concentrent leur contestation sur la compétence et la légitimité de la juridiction qui l’a condamné, bien davantage que sur le fond des accusations financières. Pourtant, avant cette chute, il avait bénéficié d’un prestige considérable et ne manquait jamais de vanter les supposées réussites de son passage à la Primature, alors que son principal accomplissement avait surtout consisté à stabiliser l’extrême pauvreté.

Nicolas Kazadi semble aujourd’hui réactiver la même mécanique. Hors du gouvernement, une fois certains scandales financiers relégués à l’arrière-plan, sa parole prend des accents de plus en plus messianiques. Le dossier de l’Arena de Kinshasa résume le problème. Kazadi insiste sur les économies qu’il affirme avoir obtenues sur son coût. Mais négocier une mauvaise priorité à meilleur prix ne transforme pas cette priorité en bonne politique publique. Dans un pays marqué par une pauvreté extrême massive, la vraie question n’est pas combien l’Arena a coûté, mais pourquoi autant de capital public a été immobilisé dans ce bâtiment plutôt que dans un investissement susceptible d’élargir durablement la base économique du pays. Réduire le prix d’une mauvaise allocation ne corrige pas l’allocation elle-même. Voilà précisément le coût d’opportunité que le discours technocratique escamote.

Kazadi n’est d’ailleurs pas devenu un simple observateur. Il siège encore comme député national et conserve un pouvoir institutionnel pour proposer, légiférer, contrôler et interpeller. La posture de l’intellectuel extérieur au système impressionne beaucoup moins lorsqu’on appartient encore à l’institution capable de transformer certaines de ces idées en règles. Une République sérieuse devrait donc confronter ses prescriptions d’aujourd’hui aux décisions prises lorsqu’il détenait les leviers de l’État, puis aux actes qu’il pose encore dans les fonctions qu’il occupe.

En RDC, cette exigence disparaît trop facilement. La mémoire institutionnelle s’efface, les bilans se blanchissent et le commentaire finit par remplacer la compétence. Ceux qui n’ont pas convaincu par leurs résultats reviennent convaincre par le récit qu’ils fabriquent sur eux-mêmes.

Ainsi se fabriquent les oracles d’aujourd’hui avec les mauvais gestionnaires d’hier. Pleins les poches, entourés de relais médiatiques trop facilement acquis et rarement inquiétés par les conséquences de leurs propres choix, ils expliquent avec assurance ce qu’il aurait fallu faire, oublient opportunément ce qu’ils ont eux-mêmes fait ou laissé faire, puis distribuent des leçons depuis les ruines de leur propre bilan. Le plus troublant n’est pas qu’ils tentent de réécrire leur histoire. C’est que nous acceptions cette réécriture, que nous leur rendions l’autorité que leurs résultats auraient dû leur retirer et que, finalement, nous les applaudissions.

Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe

roi makoko

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