André Mbata a-t-il menti ? Et surtout, est-ce pertinent ?

André Mbata a-t-il dit la vérité lorsqu’il a affirmé être le premier professeur noir de droit public à l’Université d’Afrique du Sud (UNISA) ? Depuis sa sortie médiatique, les débats se sont enflammés. Une fois encore, me voilà sommé par WhatsApp de jouer les arbitres. Dans une époque dominée par les réseaux sociaux, les polémiques et la méfiance généralisée, cette passion pour une distinction académique traduit surtout une profonde soif de vérité.

La réponse courte est oui. André Mbata n’a donc pas inventé cet épisode de sa carrière. Mais la véritable question n’est peut-être ni de savoir s’il a menti, ni de comprendre pourquoi, pour un nombre considérable de Congolais, cette vérité est suspecte. Une affirmation peut être exacte sans pour autant épuiser toute la vérité.

Une mise en perspective s’impose.

Faisons la lumière

Pour comprendre cette histoire, il faut d’abord distinguer l’obtention d’un diplôme d’une nomination professorale. André Mbata n’a jamais été le premier Noir à obtenir un Doctor of Laws (LLD) à l’UNISA. Plusieurs juristes noirs l’avaient précédé. En 1974, Edison Sithole devint le premier Noir à décrocher ce diplôme, allant jusqu’à rédiger sa thèse depuis une prison rhodésienne. En 1989, Digby Sqhelo Koyana obtint le même titre. Les lois de l’apartheid l’empêchaient toutefois encore d’enseigner à l’UNISA, alors réservée aux Blancs. Comme tant d’autres noirs, il poursuivit sa carrière universitaire au sein de l’Université du Transkei, l’une des institutions créées pour les populations noires dans le cadre du système des bantoustans.

La singularité du parcours de Mbata se situe ailleurs. Son accession à un poste de professeur de droit public à l’UNISA en 2002 s’inscrivait dans le contexte de transformation des institutions sud-africaines après la fin de l’apartheid. Cela ne signifie ni qu’il était le plus brillant de tout le temps, ni qu’il était plus intelligent que tous les autres. Il s’est simplement trouvé au bon endroit à un moment charnière de l’histoire sud-africaine. Il s’agit d’une page importante de l’histoire universitaire sud-africaine. Rien de plus. Rien de moins.

Vu depuis l’Afrique du Sud, cette nomination représentait une rupture avec un héritage institutionnel marqué par l’apartheid. Vu depuis la RDC, elle revêtait une signification différente. Des juristes congolais noirs occupaient déjà les amphithéâtres et les facultés de droit plusieurs décennies auparavant. Marcel Antoine Lihau, connu sous le nom d’Ebua Libana la Molengo Lihau durant la période de l’authenticité, avait obtenu son doctorat en droit à l’Université catholique de Louvain en 1962 avant de devenir le premier doyen de la Faculté de droit de l’UNAZA. De son côté, Félix Vundwawe te Pemako enseignait déjà le droit public et contribuait à l’édification du droit administratif congolais dans les années 1970. Ce qui constituait une conquête historique dans l’Afrique du Sud post-apartheid correspondait depuis longtemps à une réalité établie dans l’univers académique congolais.

Un deuxième point appelle également quelques clarifications. André Mbata affirme avoir « formé plus de vingt-cinq professeurs d’université ». Dans le langage courant, l’expression se comprend. Dans le langage académique, elle appelle davantage de nuances. On ne forme pas un professeur d’université. Plus exactement, André Mbata a dirigé ou accompagné plusieurs doctorants qui, au fil des années, ont poursuivi leur propre parcours intellectuel jusqu’à accéder au professorat. Le professorat ne se transmet pas. Il se conquiert. Cela n’enlève rien à son rôle de directeur de thèse ou de mentor. Mais il existe une différence entre avoir accompagné des chercheurs et présenter leurs carrières comme le prolongement naturel de la sienne.

Cela n’enlève rien à son parcours. Cela permet simplement de distinguer les faits de la légende.

Les deux Mbata

Observer André Mbata aujourd’hui, c’est être confronté à un contraste saisissant entre l’universitaire respecté d’hier et l’acteur politique d’aujourd’hui. Pendant des décennies, son identité intellectuelle fut profondément ancrée dans une forme de purisme constitutionnel. Dans des travaux largement cités, notamment son article de 2014 sur l’inconstitutionnalité d’un troisième mandat présidentiel, il se présentait comme l’un des défenseurs les plus rigoureux des garde-fous démocratiques. Les limitations du pouvoir et les dispositions constitutionnelles apparaissaient alors comme des compromis essentiels destinés à protéger des États africains fragiles contre les dérives autocratiques. Sous les cieux académiques africains, André Mbata incarnait l’idée selon laquelle le droit devait demeurer un rempart face aux intérêts des gouvernants.

Pourtant, dès que l’on quitte les amphithéâtres pour les couloirs du pouvoir à Kinshasa, ce discours semble avoir considérablement évolué. Député national et secrétaire permanent de l’Union sacrée de la Nation, André Mbata figure aujourd’hui parmi les principaux promoteurs d’une révision de la Constitution de 2006. Celui qui consacrait ses travaux à la protection des équilibres institutionnels explique désormais que la Constitution n’est pas intangible et que même la Bible ne l’est pas. Le contraste entre le juriste d’hier et le responsable politique d’aujourd’hui ne peut être ignoré.

Cette évolution apparut avec encore plus de netteté lorsqu’il fut confronté publiquement à ses propres écrits. Au lieu de développer une argumentation juridique destinée à justifier ce changement de position, André Mbata répondit avec une franchise déconcertante : « Nous voulions le départ de Kabila. » Cet aveu saisissant met surtout en lumière une contradiction fondamentale. Ses travaux académiques sur la permanence de l’ordre constitutionnel ne constituaient manifestement pas, à ses yeux, une vérité absolue ou un impératif moral intangible. Ils apparaissent rétrospectivement comme un instrument politique circonstanciel destiné à obtenir le départ d’un adversaire. Un instrument qu’il ne semble éprouver aucune difficulté à remettre en cause aujourd’hui, alors que sa propre famille politique détient les leviers du pouvoir.

Un tel virage laisse un goût amer. Il nourrit inévitablement l’impression d’un certain opportunisme intellectuel, projette une ombre sur la cohérence entre l’universitaire et l’homme politique et fait naître un profond doute sur son intégrité académique.

La marche arrière académique est permise

Dans le monde universitaire, changer d’avis n’a rien de scandaleux. Encore faut-il être en mesure d’en expliquer les raisons. Une évolution intellectuelle sérieuse s’accompagne généralement de nouveaux travaux, de nouveaux arguments ou d’un cadre d’analyse renouvelé.

C’est précisément là que la défense académique d’André Mbata rencontre ses limites. Depuis ses écrits de 2014 sur l’inconstitutionnalité d’un troisième mandat présidentiel, il n’a pas proposé à la communauté scientifique un nouveau cadre théorique susceptible de justifier son revirement. Au lieu d’une démonstration juridique articulée autour de nouveaux arguments, il a préféré une formule d’une remarquable franchise : « Ce que j’ai dit hier, je peux le corriger aujourd’hui. » En substituant l’affirmation politique à l’argumentation académique, André Mbata n’a pas véritablement réfuté ses anciens travaux. Il les a simplement dépassés au nom d’autres considérations.

Le scientifique corrige ses hypothèses à la lumière des faits. À ce titre, j’invite André Mbata à publier une rétractation explicite de ses travaux antérieurs ou, à tout le moins, un texte doctrinal exposant les fondements intellectuels de son changement de position. Sans cela, étudiants, chercheurs, magistrats et praticiens continueront naturellement à se référer à des positions qu’il semble lui-même ne plus considérer comme valides.

Un péché académique par omission.

Une leçon à méditer

En RDC, le drame des élites intellectuelles n’a jamais été l’absence de compétence. Le problème a plus souvent été celui de l’indépendance. Sous Mobutu, des esprits brillants furent progressivement absorbés par l’État-parti afin de fournir une caution intellectuelle au régime. Sous Joseph Kabila, le même phénomène réapparut lorsque des sorciers académiques élaborèrent des constructions juridiques destinées à justifier le report des élections et la prolongation des mandats. La période Tshisekedi ne semble guère avoir marqué une rupture. Au fil des régimes, les campus ont davantage ressemblé à des annexes du palais présidentiel qu’à des contre-pouvoirs intellectuels.

En mettant son badge académique au profit des caprices et folies du pouvoir en place, André Mbata ne fait que suivre un sentier déjà balisé par d’autres avant lui. Le danger réside moins dans les humains que dans les précédents qu’ils créent. Dès lors que les présumés « grands professeurs » d’une nation laissent entendre que les règles fondamentales peuvent être réécrites au gré des circonstances politiques, ou plus généralement qu’une société en vient à confondre l’autorité acquise dans une discipline avec une compétence dans ce domaine, le terrain est déjà préparé pour les dérives de demain. Les illusions d’opulence et d’orgueil survivent rarement aux mauvais paris sur l’histoire. Les régimes passent. Les textes changent. Les réputations aussi. Les institutions, elles, mettent parfois plusieurs générations à se reconstruire.

Malheureusement, il est des périodes où les élites intellectuelles abandonnent leur mission d’éclairer la nation pour se mettre au service des princes, voire pour endosser le rôle de fous du roi. Ce n’est alors plus seulement leur réputation qui est en jeu. C’est la crédibilité même du savoir qui se trouve fragilisée. L’expérience congolaise nous rappelle malheureusement que ces compromissions ne se paient pas seulement en institutions affaiblies ou en réputations compromises. Elles ont parfois eu un coût humain et se sont payées en vies innocentes. Pire encore, des toges universitaires souillées par l’opportunisme partisan privent peu à peu toute une nation de sa boussole morale. Une telle dérive ne fait que perpétuer une tradition empoisonnée.

Est-ce vraiment pertinent ?

André Mbata pouvait bien être le premier homme à avoir franchi une barrière raciale au monde. Il pouvait également avoir « formé » des dizaines de milliers de professeurs à travers la planète. Rien de cela n’est sans importance. Mais une question demeure. En quoi cette distinction académique répond-elle aux défis les plus urgents de la RDC ? Une brillante carrière consacrée à l’enseignement et à l’écriture du droit ne constitue pas, à elle seule, une expertise dans le domaine qui préoccupe le plus les Congolais, celui du développement économique.

André Mbata n’est même pas un économiste politique constitutionnel. Son domaine relève davantage de l’interprétation et de l’exégèse des textes que de la conception de nouvelles architectures économiques. Si l’on voulait simplifier, on pourrait dire qu’il ressemble davantage à un traducteur qu’à un auteur. La preuve est simple. On chercherait en vain dans ses travaux une doctrine originale sur l’industrialisation, la politique monétaire, la transformation structurelle de l’économie ou les mécanismes susceptibles de sortir des millions de Congolais de la pauvreté.

Le culte des magiciens

La fascination pour les titres académiques révèle une faiblesse plus profonde de notre culture politique, dont les racines plongent dans l’ancienne logique coloniale des « évolués ». Rien d’étonnant, dès lors, dans un pays qui a cru bon de nommer un pilote au poste de directeur général de la compagnie aérienne nationale au seul motif qu’il savait faire décoller un avion. Piloter un appareil et diriger une entreprise relèvent pourtant de compétences différentes. Je reste perplexe lorsque l’on me présente quelqu’un en me disant simplement qu’il est diplômé de Harvard. Et après ? De la même manière, nous peinons souvent à distinguer les expertises nécessaires aux défis auxquels le pays est confronté. À chaque crise, un titre prestigieux suffit à faire taire le débat. On applaudit le curriculum vitae. On oublie d’examiner les idées.

Cette cécité intellectuelle prospère dans un environnement où les personnes comptent davantage que les arguments. Nous préférons débattre des diplômes, des lignées ou des exploits personnels plutôt que de la cohérence et des conséquences des propositions avancées. Prisonniers d’une culture de la personnalité, nous finissons par juger les femmes et les hommes avant d’évaluer leurs idées.

Je dois d’ailleurs avouer qu’il y a peu de choses qui me mettent plus mal à l’aise que d’être arrêté sous le soleil de Kinshasa ou abordé dans les toilettes d’un bar par quelqu’un qui m’explique vouloir « être comme moi » ou m’assure qu’il est « derrière moi ». Une telle démarche m’a toujours paru profondément troublante. J’aurais infiniment préféré entendre que l’on adhère à certaines de mes idées ou que l’on partage une partie de ma vision.

Les êtres humains sont mortels. Les idées, elles, ont vocation à être discutées, contestées et, au besoin, rejetées.

Le problème n’est pas les êtres comme André Mbata. Il vient de nous tous. À force de célébrer les magiciens, nous avons fini par oublier d’examiner leurs tours.

Jo M. Sekimonyo, PhD

Chancelier de l’Université Lumumba

Économiste politique hétérodoxe

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