En 2018, un dirigeant bancaire étranger explorant le marché ouzbek devait transporter des sacs remplis de billets pour régler certaines dépenses courantes. Huit ans plus tard, le même pays attire des investisseurs internationaux, développe les paiements numériques et fait entrer ses entreprises sur la Bourse de Londres. En mai 2026, son Fonds national d’investissement a levé 690 millions de dollars, attirant plus de 2,8 milliards de dollars d’ordres de souscription. Une transformation remarquable pour une économie longtemps enfermée dans le contrôle des changes et la domination des entreprises publiques.
L’histoire de l’Ouzbékistan intéresse particulièrement les économies émergentes. Ce pays d’Asie centrale, peuplé de près de 40 millions d’habitants, démontre comment la transformation des règles monétaires et financières peut modifier la perception internationale d’une économie. Son expérience expose également une contradiction moins visible. Les investisseurs étrangers commencent à faire confiance à un marché dont les institutions restent largement contrôlées par l’État. La réussite des premières réformes ouvre ainsi une nouvelle épreuve, celle de transformer une libéralisation conduite par le pouvoir présidentiel en un système économique capable de fonctionner indépendamment des personnes qui le dirigent.
Des sacs de billets aux marchés financiers
Pendant plusieurs décennies, l’Ouzbékistan a fonctionné avec une monnaie administrée, des restrictions sur les mouvements de capitaux et un système bancaire largement dominé par l’État. L’accès aux devises demeurait contraint et les cartes bancaires internationales étaient peu utilisées. Cette organisation limitait les échanges avec l’extérieur et augmentait les coûts des transactions commerciales. Après son arrivée au pouvoir en 2016, le président Shavkat Mirziyoyev a engagé une série de réformes, notamment la libéralisation du taux de change, l’assouplissement des contrôles financiers et l’ouverture progressive du pays aux capitaux internationaux.
Les résultats commencent à apparaître dans les chiffres. L’économie ouzbèke a enregistré une croissance moyenne proche de 6 % par an au cours des cinq dernières années. Les investissements directs étrangers sont passés de 2,3 milliards de dollars en 2021 à 4,4 milliards en 2025. En mai 2026, l’introduction à Londres du Fonds national d’investissement, regroupant des participations minoritaires dans plusieurs entreprises publiques, a constitué une nouvelle étape dans l’accès du pays aux marchés financiers internationaux.
Le groupe bancaire géorgien TBC, déjà présent en Ouzbékistan, envisage désormais une introduction en Bourse de ses activités locales. Le 19 octobre, les autorités ouzbèkes ont également discuté avec la société financière américaine Auerbach Grayson d’une accélération des privatisations bancaires. D’autres rencontres ont associé la Banque centrale à des représentants de Citi, Visa, Nasdaq, StoneX et Franklin Templeton. Ces discussions témoignent d’un intérêt international croissant, sans constituer à elles seules des engagements d’investissement ou des implantations bancaires supplémentaires.
L’argent étranger ne s’intéresse plus seulement à ce que l’Ouzbékistan possède. Il commence à s’intéresser aux activités économiques que ses nouvelles règles rendent possibles. Cette évolution rappelle une dimension essentielle de la richesse nationale. Les ressources naturelles et la taille du marché comptent, tandis que l’architecture monétaire et institutionnelle détermine largement la facilité avec laquelle elles peuvent être mobilisées.
Le paiement numérique ne suffit pas à libérer le crédit
Depuis le 1er avril 2026, plusieurs catégories de transactions doivent être effectuées par des moyens de paiement électroniques, notamment certains services publics, les achats immobiliers et automobiles, ainsi que les paiements dans les stations-service. Les autorités cherchent à réduire les transactions non déclarées, à renforcer la traçabilité et à développer l’utilisation du système bancaire.
Cette réforme introduit une modification importante dans les relations entre l’argent, les entreprises et l’État. Une transaction en espèces laisse relativement peu de traces dans les infrastructures financières. Un paiement numérique peut être enregistré, rapproché d’une facture et intégré aux systèmes comptables. Pour les entreprises, cette traçabilité facilite certaines opérations commerciales et peut améliorer l’information disponible pour les établissements de crédit. Pour l’administration fiscale, elle élargit les possibilités de contrôle.
Toutefois, faire circuler l’argent électroniquement ne signifie pas que les institutions financières savent désormais l’orienter vers les activités productives. Un commerçant peut encaisser ses ventes sur une application sans obtenir le crédit nécessaire pour agrandir son entreprise. Un agriculteur peut posséder un compte bancaire tout en restant exclu du financement de ses équipements. La sophistication des paiements améliore la circulation monétaire, sans garantir une meilleure allocation du capital.
Cette distinction devient décisive en Ouzbékistan. Selon les données de la Banque centrale au 1er avril 2026, les établissements à participation publique contrôlaient encore 63 % des actifs bancaires et 67 % des crédits. La croissance des services financiers numériques intervient donc dans un système où l’État conserve une influence déterminante sur les conditions de financement. Les institutions internationales recommandent une amélioration de la gouvernance bancaire, une réduction des prêts administrés et une concurrence plus effective.
La transformation du secteur dépendra ainsi de la capacité des nouvelles institutions financières à soutenir l’investissement productif, particulièrement dans les petites et moyennes entreprises. Une économie peut moderniser ses paiements tout en conservant une structure de crédit qui reproduit les anciennes hiérarchies économiques.
Le marché s’ouvre, le pouvoir reste concentré
L’expérience ouzbèke présente un paradoxe institutionnel. Les réformes économiques ont été engagées sous l’autorité d’un pouvoir présidentiel fortement centralisé. Leur mise en œuvre repose encore largement sur des décrets et des décisions administratives. Cette méthode a facilité certaines transformations rapides, tout en soulevant des interrogations sur la stabilité des règles et la protection des investissements à long terme.
Les investisseurs internationaux s’intéressent désormais à la capacité du pays à maintenir ses engagements indépendamment des changements politiques et des résistances bureaucratiques. Des projets rencontrent encore des retards administratifs, tandis que la présence de l’État reste considérable dans les banques, l’énergie et les industries extractives. L’ouverture financière avance ainsi plus rapidement que certaines transformations de la gouvernance économique.
La création annoncée d’un centre financier international à Tachkent, avec un régime juridique inspiré du droit anglais et des avantages fiscaux spécifiques, illustre cette volonté d’attirer davantage de capitaux. Ces dispositifs peuvent faciliter l’implantation d’investisseurs étrangers. Leur portée économique dépendra des relations établies entre ces investissements, les entreprises locales et les capacités productives du pays. Une place financière prospère ne garantit pas automatiquement une économie nationale mieux financée.
L’enjeu concerne également la nature des institutions qui émergeront de cette transition. Une banque étrangère peut apporter des capitaux, des technologies et de nouvelles pratiques de gestion. Elle conserve ses propres objectifs commerciaux. Les conditions de concurrence, la réglementation prudentielle et les priorités de financement nationales continuent de déterminer la contribution du secteur financier au développement.
L’Ouzbékistan a commencé par libérer sa monnaie et ouvrir son marché. La prochaine transformation consiste à libérer l’activité économique de sa dépendance excessive aux décisions individuelles du pouvoir.
Son expérience offre une leçon particulièrement intéressante aux économies qui confondent encore souveraineté monétaire et multiplication des contrôles administratifs. La maîtrise nationale d’une monnaie ne se mesure pas au nombre d’autorisations nécessaires pour l’utiliser, ni à la quantité de transactions surveillées par l’État. Elle se traduit également par la capacité des institutions financières à faciliter la production, l’investissement et les échanges.
En moins d’une décennie, l’Ouzbékistan est passé d’une économie où les investisseurs transportaient des sacs de billets à un marché capable de mobiliser des centaines de millions de dollars sur une place financière internationale. Il lui reste à démontrer que cette nouvelle circulation de l’argent se traduira par une transformation durable de la production nationale. Le passage du billet à l’application bancaire est déjà considérable. Celui de la finance modernisée à une économie plus productive sera autrement décisif.
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