Afrique du Sud : La Banque centrale met fin au monopole bancaire sur les paiements et ouvre la voie au mobile money

L’Afrique du Sud vient d’engager une transformation majeure de son architecture financière. Le 16 octobre 2026, la Banque centrale sud-africaine (SARB) a annoncé son intention d’ouvrir, à partir de 2027, l’accès direct au système national de paiement aux entreprises non bancaires, notamment les opérateurs téléphoniques, les sociétés de technologie financière et les grandes enseignes commerciales. Jusqu’à présent, ces acteurs devaient obligatoirement passer par une banque pour accéder aux infrastructures de compensation et de règlement des transactions.

Le gouverneur Lesetja Kganyago a confirmé cette orientation le 20 octobre, en présentant les prochaines étapes de la modernisation des paiements. Cette décision marque une rupture institutionnelle importante dans un pays où les banques commerciales ont longtemps contrôlé les principaux circuits de circulation de la monnaie électronique. Elle reconnaît qu’une entreprise capable de fournir des services de paiement fiables ne doit plus nécessairement dépendre d’un établissement bancaire pour accéder à l’infrastructure financière nationale.

Privilège historique

La portée de cette réforme dépasse la simple autorisation accordée à de nouveaux opérateurs. Elle remet en question une conception historique du système financier qui associait l’accès aux infrastructures de paiement au statut bancaire. Les banques continueront d’exercer leurs fonctions de collecte des dépôts et de financement de l’économie, avec les exigences prudentielles liées à ces activités. Les entreprises spécialisées dans les paiements pourront, sous un régime d’autorisation adapté, exercer certaines fonctions sans supporter l’ensemble des obligations propres aux établissements de crédit.

Cette distinction repose sur une réalité économique fondamentale. Assurer la transmission d’un paiement et transformer des dépôts à court terme en crédits à long terme constituent deux activités différentes, avec des responsabilités et des vulnérabilités distinctes. En choisissant de réglementer les activités exercées, la SARB entend élargir la concurrence tout en maintenant les exigences relatives à la sécurité des fonds, à la gouvernance et à la continuité des opérations.

L’ouverture annoncée s’accompagne d’une réorganisation plus profonde des infrastructures financières sud-africaines. La Banque centrale a acquis une participation de 50 % dans PayInc, anciennement BankservAfrica, afin de contribuer à la création d’une infrastructure nationale de paiement ouverte à davantage d’acteurs. Le programme prévoit également le renforcement de PayShap, le développement d’un système interopérable de paiement par code QR et l’introduction progressive d’une identité numérique destinée aux transactions. Le cadre d’autorisation doit être publié d’ici la fin novembre 2026, avant les premières étapes opérationnelles prévues en 2027.

L’État sud-africain intervient ainsi au niveau de l’organisation même du marché financier. Il cherche à faire des infrastructures de paiement un réseau commun accessible aux opérateurs autorisés, sous une surveillance publique renforcée, afin que la concurrence puisse se développer sans compromettre la sécurité du système.

Le mobile money au cœur d’une nouvelle répartition du pouvoir financier

Chaque transaction électronique mobilise plusieurs fonctions économiques, depuis l’identification du client jusqu’à la transmission des instructions, la compensation, le règlement et la conservation des données. Les entreprises qui contrôlent ces fonctions peuvent percevoir des commissions et imposer des conditions d’accès aux autres prestataires. Lorsque les banques constituent le passage obligatoire vers l’infrastructure nationale, elles disposent d’un avantage institutionnel qui dépasse leur seule capacité à offrir de meilleurs services. L’ouverture directe aux opérateurs de mobile money et aux fintechs modifie cette organisation. Elle permet à de nouveaux acteurs de concurrencer certaines prestations bancaires et de négocier leur place dans la chaîne de valeur. Le changement touche donc simultanément les coûts des transactions, les possibilités d’innovation et la distribution des revenus entre institutions financières.

Cette redistribution ne garantit toutefois aucune réduction automatique des frais supportés par les utilisateurs. Les banques peuvent perdre certains privilèges sans que les consommateurs bénéficient immédiatement des gains correspondants. Les opérateurs téléphoniques disposent eux-mêmes d’avantages considérables liés à leurs réseaux, à leur clientèle et aux données accumulées sur les transactions. Une concentration excessive du marché autour de quelques grandes plateformes pourrait reproduire les contraintes que la réforme cherche précisément à réduire.

Le rôle de la Banque centrale devient alors déterminant. L’ouverture des infrastructures doit s’accompagner de règles transparentes concernant les tarifs, l’interopérabilité, la portabilité des services et la protection des données personnelles. Une concurrence effective suppose également que les nouveaux entrants puissent accéder aux réseaux techniques dans des conditions équitables. Sans ces garanties, le transfert de pouvoir des banques vers les grandes entreprises technologiques pourrait simplement déplacer les sources de domination économique.

L’intérêt du mobile money se mesure également à sa capacité d’intégrer les transactions quotidiennes dans un système financier plus accessible. Pour les petits commerçants, les travailleurs indépendants et les ménages éloignés des agences bancaires, des paiements moins coûteux peuvent réduire les dépenses liées au transport d’espèces, accélérer les échanges et faciliter la conservation d’une partie des recettes. Ces effets deviennent particulièrement importants lorsque les solutions numériques permettent de payer des fournisseurs, de recevoir des revenus et de régler des services dans un environnement interopérable.

Toutefois, la multiplication des portefeuilles électroniques ne constitue pas en elle-même un développement financier complet. Une économie peut enregistrer des millions de transactions numériques sans améliorer sensiblement l’accès au crédit productif, la formation de l’épargne ou l’investissement des petites entreprises. L’enjeu consiste à transformer l’efficacité des paiements en capacité économique supplémentaire, en reliant progressivement les circuits de circulation monétaire aux activités qui produisent des biens, des services et des revenus durables.

Une transformation qui interpelle directement la RDC et sa Banque centrale

L’expérience sud-africaine mérite une attention particulière en République démocratique du Congo, où le mobile money occupe déjà une place importante dans les échanges quotidiens. Les services proposés notamment par M-Pesa, Airtel Money et Orange Money ont permis à une partie de la population d’effectuer des transactions sans disposer d’un compte bancaire traditionnel. La RDC ne part donc pas d’une situation où les entreprises non bancaires seraient exclues de l’émission de monnaie électronique. L’instruction n° 24 de la BCC encadre déjà cette activité.

La Banque centrale du Congo dispose également d’instruments institutionnels qui auraient dû permettre d’accélérer cette intégration. Le switch monétique national MOSOLO, mis en place en décembre 2020, a précisément été conçu pour favoriser l’interopérabilité entre les prestataires de services de paiement. Combien d’opérateurs sont effectivement interconnectés, quelle proportion des transactions circule entre réseaux distincts, combien coûte un transfert interopérable et quels délais les utilisateurs supportent-ils ? Ces indicateurs doivent permettre d’apprécier les progrès accomplis. La BCC doit rendre publiques des données permettant de mesurer l’utilisation effective de MOSOLO, les frais appliqués et les obstacles persistants à son déploiement. Une infrastructure nationale acquiert sa portée économique lorsque ses bénéfices deviennent perceptibles dans les transactions ordinaires des ménages et des entreprises.

La réforme sud-africaine souligne finalement une dimension de la politique monétaire congolaise qui mérite davantage d’attention. La stabilité du franc congolais ne dépend pas uniquement des interventions sur le marché des changes ou des décisions relatives aux taux d’intérêt. La fiabilité des circuits de paiement, leur accessibilité et les conditions dans lesquelles les agents économiques utilisent la monnaie nationale participent également à son environnement institutionnel. Une infrastructure interopérable peut faciliter les transactions en francs congolais, sans suffire à elle seule à résoudre la dollarisation ou les faiblesses productives de l’économie. La question congolaise se situe désormais dans la capacité à organiser ces différents prestataires au sein d’un système national réellement intégré, accessible et concurrentiel.

NBSInfos.com

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