En deux années consécutives, le prix Nobel d’économie a récompensé des travaux qui devraient obliger les dirigeants congolais à reconsidérer leur manière de concevoir la politique économique. En 2025, Joel Mokyr, Philippe Aghion et Peter Howitt ont été distingués pour leurs contributions à la compréhension de la croissance portée par l’innovation. Le 12 octobre 2026, Robert E. Hall et Michael Woodford ont reçu la même distinction pour leurs travaux sur les fondements microéconomiques de la stabilisation macroéconomique.
Ces contributions abordent des questions différentes, tout en éclairant une même préoccupation fondamentale. Comment une économie fonctionne-t-elle réellement, comment peut-elle être stabilisée et quelles conditions lui permettent de développer durablement ses capacités productives ?
Ces distinctions interviennent alors que la RDC continue de confondre trop souvent la gestion de ses indicateurs macroéconomiques avec la transformation de son économie. Les autorités célèbrent les réserves de change, les ajustements du taux directeur, les variations du franc congolais et les prévisions de croissance, pendant que les difficultés de financement des entreprises, la faiblesse des infrastructures productives et les obstacles à l’intégration économique d’une grande partie de la population persistent. Les décisions publiques donnent parfois l’impression que l’économie nationale se résume aux mouvements observés sur les tableaux de bord de la Banque centrale et du ministère des Finances.
Je propose d’examiner ces distinctions scientifiques à la lumière de mes propres recherches sur l’architecture monétaire et la participation socialement nécessaire, ou Socially Necessary Participation (SNP). Les travaux des lauréats de 2026 permettent de repenser la stabilisation monétaire en partant des comportements économiques. Ceux de Mokyr éclairent les conditions du développement productif. La SNP, que je développe avec Tara V. Casimir, introduit une interrogation complémentaire concernant les conditions sociales et institutionnelles qui permettent aux capacités existantes de participer effectivement à la production. Ensemble, ces approches permettent de formuler une critique de l’action économique congolaise et d’identifier les conditions nécessaires à sa réorientation.
Robert Hall, Michael Woodford et la BCC. Une banque centrale ne dirige pas une économie à travers ses seuls agrégats
L’attribution du prix Nobel d’économie 2026 à Robert E. Hall et Michael Woodford devrait susciter une réflexion approfondie au sein de la Banque centrale du Congo. Leurs travaux ont contribué à transformer la manière dont les économistes analysent les fluctuations de l’activité, l’inflation et les effets des interventions monétaires. Ils montrent que les décisions des banques centrales n’agissent pas directement sur une économie abstraite. Leurs effets passent par les comportements des ménages, les décisions des entreprises, les anticipations de revenus, les conditions de financement et les mécanismes de fixation des prix. Une modification du taux directeur n’a donc de signification économique qu’à travers les canaux qui transmettent cette décision aux agents économiques. Lorsque ces canaux sont incomplets, fragmentés ou faiblement développés, les résultats observés peuvent différer considérablement de ceux anticipés à partir des modèles conventionnels.
Michael Woodford a notamment contribué à formaliser une approche dans laquelle les taux d’intérêt, les anticipations et la crédibilité de la politique monétaire occupent une place centrale. Robert Hall a approfondi la compréhension des décisions de consommation des ménages, particulièrement leur relation avec les revenus futurs anticipés et les contraintes de financement. Leurs contributions ont permis de construire des modèles macroéconomiques davantage fondés sur le comportement des acteurs économiques. Ces travaux ne constituent cependant pas une recette universelle applicable indépendamment des structures nationales. Leur utilisation exige de comprendre les institutions financières, les conditions de crédit et les comportements effectifs des ménages et des entreprises propres à chaque économie.
La BCC continue officiellement de s’appuyer sur une stratégie de ciblage des agrégats monétaires, tout en envisageant une évolution vers un cadre de ciblage de l’inflation. En juillet 2026, elle a abaissé son taux directeur de 13,5 % à 12,5 %, niveau maintenu lors de sa réunion du 8 octobre. Ces décisions s’inscrivent dans une politique destinée à préserver la stabilité des prix et du taux de change. Elles ne permettent cependant pas, à elles seules, de déterminer dans quelle mesure les entreprises congolaises bénéficient effectivement de conditions de financement plus favorables. Un taux directeur peut diminuer sans provoquer une expansion proportionnelle du crédit productif lorsque les banques anticipent des difficultés de remboursement, que les garanties demeurent insuffisantes ou que les entreprises ne disposent pas des conditions nécessaires pour investir. La politique monétaire doit donc être évaluée à partir des transformations qu’elle provoque dans les comportements économiques, et non exclusivement selon la conformité de ses instruments aux objectifs intermédiaires annoncés.
La dollarisation renforce cette difficulté. Une partie importante des transactions, de l’épargne et du financement s’effectue en devises étrangères, ce qui limite la portée de certains instruments monétaires nationaux. Contraindre les agents économiques à utiliser davantage le franc congolais ne suffit pas à créer une demande durable pour cette monnaie. Les entreprises choisissent leurs moyens de paiement et leurs instruments de financement en fonction des coûts, des revenus, de la disponibilité du crédit et de leurs anticipations. Une politique de dédollarisation qui néglige ces déterminants peut accroître les contraintes administratives sans modifier les fondements économiques des préférences monétaires. La confiance ne résulte pas uniquement des déclarations officielles ou des obligations réglementaires. Elle se construit à travers des institutions financières capables de soutenir les transactions, l’épargne et l’investissement dans la monnaie nationale.
J’ai défendu à plusieurs reprises la nécessité de repenser le mandat et les instruments de la BCC afin d’articuler plus explicitement la stabilité monétaire, le développement financier et le plein emploi. Cette proposition suppose une réforme institutionnelle et ne signifie aucunement que la Banque centrale devrait financer indistinctement les dépenses publiques ou se substituer à la politique industrielle. Elle repose sur une conviction économique précise. La stabilité des prix constitue une condition importante du développement, sans déterminer à elle seule l’existence d’entreprises productives, d’emplois et de revenus suffisants. Une politique monétaire qui parvient à stabiliser les indicateurs nominaux sans améliorer la capacité de financement des activités productives doit être interrogée sur ses mécanismes de transmission. Le premier enseignement des Nobel 2026 pour la BCC consiste précisément à rétablir le lien analytique entre les instruments de stabilisation et l’économie dans laquelle ces instruments sont censés produire leurs effets.
La microéconomie nourrit la macroéconomie. Le développement commence dans les décisions quotidiennes
La deuxième leçon de Hall et Woodford concerne une erreur de perspective particulièrement répandue dans les débats économiques congolais. On discute du taux de croissance, de l’inflation, du budget et des réserves de change comme si ces indicateurs constituaient des réalités indépendantes de la vie économique quotidienne. Pourtant, la production nationale résulte d’activités réalisées par des entreprises, des exploitations agricoles, des travailleurs et des organisations. La consommation agrégée se construit à partir des décisions des ménages, tandis que l’investissement dépend de perspectives de rentabilité, des conditions d’accès au financement et des possibilités de production. Les agrégats macroéconomiques décrivent les résultats de ces activités et de leurs interactions. Ils ne remplacent pas l’analyse des mécanismes qui les produisent.
Cette distinction devient décisive dans une économie dont la croissance est fortement influencée par le secteur extractif. Selon les estimations de la Banque mondiale, la croissance réelle de la RDC a atteint 5,5 % en 2025, portée principalement par les activités minières, tandis que les secteurs non miniers ont progressé plus lentement. Ces résultats peuvent traduire une augmentation importante de la production nationale sans correspondre à une transformation comparable des conditions économiques de l’ensemble des ménages. Une entreprise minière peut accroître ses exportations grâce à des investissements intensifs en capital sans générer proportionnellement des emplois, des marchés pour les producteurs locaux ou une diversification des activités. Les chiffres nationaux enregistrent l’augmentation de la valeur ajoutée, sans révéler immédiatement la distribution des possibilités économiques qui ont accompagné cette progression.
Considérons une entreprise congolaise de transformation alimentaire. Sa décision d’investir dépendra du coût de l’électricité, de la régularité des approvisionnements, de l’état des routes, de l’accès au crédit et de la capacité des consommateurs à acheter sa production. Une réduction du taux directeur de la BCC peut améliorer certaines conditions de financement si les banques transmettent effectivement cette réduction aux emprunteurs concernés. Elle ne fera pas disparaître les coupures d’électricité, les difficultés de transport ou l’incertitude sur les débouchés commerciaux. De même, une appréciation du franc congolais peut réduire le coût de certains intrants importés sans garantir une amélioration équivalente de la compétitivité des producteurs nationaux. Les comportements microéconomiques répondent à plusieurs contraintes simultanées, dont certaines dépassent directement le champ de la politique monétaire.
Les travaux de Hall et Woodford invitent à comprendre ces mécanismes plutôt qu’à supposer une relation automatique entre une décision institutionnelle et son résultat macroéconomique. Il faut néanmoins aller au-delà de la simple addition des décisions individuelles. Les marchés, les institutions, les réseaux de production et les rapports de pouvoir déterminent la manière dont ces décisions interagissent. Une multitude d’entreprises désireuses d’investir ne constitue pas une capacité nationale d’investissement lorsque les infrastructures, les financements et les débouchés nécessaires à leur coordination font défaut. La transformation microéconomique en performance macroéconomique dépend ainsi des structures qui organisent les relations entre les agents.
Pour la RDC, cette observation commande une réorientation de l’évaluation économique. La question pertinente n’est plus seulement de savoir si la croissance annuelle atteint les prévisions gouvernementales ou si le taux d’inflation se rapproche de l’objectif annoncé. Il faut également établir combien d’entreprises accèdent à des financements productifs, combien d’activités agricoles peuvent alimenter des chaînes de transformation, combien de travailleurs trouvent des emplois correspondant à leurs compétences et quelle proportion des investissements génère des capacités économiques durables. Les résultats macroéconomiques doivent être confrontés aux conditions concrètes de la production et de la formation des revenus. Une économie ne devient pas prospère parce que ses indicateurs paraissent satisfaisants. Ses indicateurs deviennent significatifs lorsqu’ils rendent compte d’une prospérité effectivement construite.
Joel Mokyr et le développement. La RDC doit enfin réunir ceux qui savent et ceux qui font
Le prix Nobel d’économie 2025 a récompensé Joel Mokyr, Philippe Aghion et Peter Howitt pour leurs contributions à la compréhension de la croissance économique alimentée par l’innovation. Mokyr a particulièrement étudié les conditions historiques qui ont permis au progrès technique de devenir un processus cumulatif et durable. Ses travaux soulignent l’importance de la rencontre entre les connaissances scientifiques permettant d’expliquer le fonctionnement des phénomènes et les connaissances pratiques nécessaires à leur utilisation. Une société peut disposer d’inventions, d’artisans compétents et de ressources naturelles sans parvenir à organiser une dynamique durable de transformation productive. Le développement dépend de la circulation des connaissances, de leur application et de la capacité des institutions à favoriser leur accumulation et leur renouvellement.
Cet enseignement devrait occuper une place centrale dans les discussions congolaises sur l’industrialisation. Le pays possède des ressources minières considérables, des établissements d’enseignement supérieur, des professionnels qualifiés, des entrepreneurs et des savoir-faire techniques répartis dans de nombreux secteurs. L’existence simultanée de ces ressources ne garantit pas leur combinaison productive. Les universités peuvent former des ingénieurs sans que les entreprises disposent des infrastructures nécessaires pour employer leurs compétences. Les artisans peuvent maîtriser des techniques de fabrication sans accéder aux équipements permettant d’augmenter leur production. Les chercheurs peuvent produire des connaissances sans trouver les mécanismes institutionnels ou financiers nécessaires à leur application industrielle. La difficulté ne réside donc pas exclusivement dans le manque de connaissances. Elle concerne également les relations économiques et institutionnelles permettant de transformer ces connaissances en capacités productives.
La contribution de Mokyr donne une profondeur historique à ce problème. Le progrès technique soutenu exige que les découvertes scientifiques rencontrent les expériences des producteurs et que les améliorations pratiques nourrissent à leur tour de nouvelles connaissances. Cette interaction suppose des institutions ouvertes à l’expérimentation, des réseaux de transmission du savoir et des possibilités concrètes d’application. Elle permet de comprendre pourquoi l’accumulation de diplômes ou la multiplication des conférences économiques ne suffit pas à produire l’industrialisation. Une nation doit organiser les relations entre ceux qui savent et ceux qui font, entre les chercheurs et les producteurs, entre les ingénieurs et les entrepreneurs, entre les institutions publiques et les acteurs qui affrontent quotidiennement les contraintes de la production.
Philippe Aghion et Peter Howitt complètent cette perspective à travers leur théorie de la croissance par destruction créatrice. L’innovation transforme les structures productives, ouvre de nouvelles possibilités économiques et remet en cause certaines activités existantes. Ce processus exige des institutions capables d’encourager l’expérimentation, de favoriser l’entrée de nouveaux acteurs et de gérer les conflits associés au changement technologique. Dans une économie comme celle de la RDC, où une grande partie des capacités industrielles reste à construire, l’enjeu immédiat concerne aussi la création des entreprises, des infrastructures et des marchés indispensables au développement futur. L’application mécanique d’une théorie élaborée pour expliquer le renouvellement de structures productives existantes serait insuffisante sans examen des conditions nécessaires à l’émergence de ces structures.
J’ai déjà proposé que les grandes orientations économiques du Congo soient construites à partir d’une rencontre organisée entre les connaissances scientifiques, les administrations publiques et les expériences concrètes des producteurs. Des assises économiques réunissant économistes, chercheurs, industriels, agriculteurs, ingénieurs, entrepreneurs et institutions financières pourraient servir à définir un pacte national de développement fondé sur les capacités existantes et celles qu’il faudra constituer. Une telle démarche ne devrait pas devenir une nouvelle conférence consacrée aux déclarations d’intention. Son utilité dépendrait de sa capacité à identifier les obstacles techniques, financiers et institutionnels, à déterminer les responsabilités de chaque acteur et à organiser des engagements susceptibles d’être évalués. Le développement exige une coordination durable entre savoir, investissement et production, plutôt qu’une succession de projections ambitieuses déconnectées des moyens nécessaires à leur réalisation.
Mokyr rappelle ainsi que la croissance soutenue repose sur des conditions historiques, institutionnelles et intellectuelles qui rendent possible l’accumulation du progrès. Pour la RDC, l’objectif consiste à transformer les ressources disponibles en un système national capable d’apprendre, d’innover et de produire continuellement. Cela suppose de considérer l’éducation, la recherche, l’énergie, les infrastructures et les capacités industrielles comme les composantes interdépendantes d’une stratégie productive. La richesse minérale peut financer cette transformation. Elle ne peut se substituer au processus qui permet de la réaliser.
La participation socialement nécessaire. Ma contribution à une économie qui laisse ses capacités productives inutilisées
Les travaux des lauréats de 2025 et 2026 apportent des contributions essentielles à la compréhension de la stabilisation et du développement. Ils laissent néanmoins ouverte une question que j’examine avec Tara V. Casimir PhD., mon épouse, dans notre théorie de la Socially Necessary Participation (SNP), ou participation socialement nécessaire. Qu’est-ce qui détermine qu’une capacité productive existante puisse effectivement être mobilisée au sein d’une organisation économique ? Une personne peut posséder les compétences nécessaires à une activité, une entreprise peut disposer de technologies appropriées et un territoire peut réunir des ressources importantes sans qu’une production économiquement viable puisse être organisée. La possession de capacités productives et leur utilisation effective constituent deux réalités distinctes. Entre les deux interviennent des conditions d’accès, d’autorisation, de contrôle et de coordination qui déterminent quelles combinaisons deviennent possibles.
La SNP distingue les moyens de participation (Means of Participation, Mπ), comprenant les connaissances, les compétences, l’expérience, la santé et les autres capacités productives des individus, des moyens de production (Means of Production, Mp), constitués des ressources matérielles, technologiques, financières et organisationnelles mobilisées dans l’activité économique. L’existence de ces deux ensembles ne garantit pas leur combinaison. Les relations sociales et institutionnelles déterminent dans quelles conditions une personne peut accéder à une ressource productive, être autorisée à l’utiliser, exercer une responsabilité et coordonner son activité avec celle des autres. La SNP désigne précisément cette relation socialement constituée qui transforme certaines possibilités techniquement réalisables en activités effectivement accessibles et organisables. Elle intervient analytiquement avant l’exécution de la production et avant la réalisation de la valeur économique, laquelle dépend ensuite également de la demande, des coûts et des conditions d’échange.
Cette distinction est particulièrement pertinente pour la RDC. Un diplômé en ingénierie peut posséder des compétences techniques sans accéder aux équipements ou aux organisations dans lesquelles elles pourraient être employées. Un agriculteur peut maîtriser les techniques de culture tout en restant privé des infrastructures de stockage, du financement ou des circuits de commercialisation nécessaires à l’expansion de son activité. Une entreprise peut disposer d’un potentiel de transformation industrielle sans obtenir les autorisations, l’approvisionnement énergétique ou les ressources complémentaires permettant d’organiser sa production. Ces situations ne se réduisent pas à un déficit individuel de compétences. Elles révèlent des contraintes dans les arrangements sociaux et institutionnels qui gouvernent la mobilisation des capacités productives.
La portée économique de la SNP réside dans cette différence entre le potentiel disponible et les possibilités réellement ouvertes par les institutions. Deux économies disposant de ressources matérielles et de capacités humaines comparables peuvent présenter des niveaux très différents d’activité productive si leurs règles d’accès, leurs organisations et leurs mécanismes de coordination diffèrent. Une modification institutionnelle peut élargir les possibilités de production sans exiger immédiatement une augmentation des ressources matérielles ou des compétences disponibles. À l’inverse, l’accumulation d’équipements et de qualifications peut produire des résultats limités lorsque les conditions nécessaires à leur combinaison demeurent inchangées. Cette approche conduit à examiner le sous-emploi des capacités économiques à partir de leurs conditions structurelles, plutôt que de l’attribuer systématiquement à une insuffisance de capital, de formation ou d’effort individuel.
La SNP permet également de relier les enseignements des deux derniers prix Nobel à une question centrale de l’économie congolaise. Hall et Woodford expliquent comment les comportements des ménages et des entreprises contribuent aux fluctuations macroéconomiques et comment la politique économique peut agir sur ces comportements. Mokyr examine les conditions de production et de diffusion des connaissances qui soutiennent l’innovation et la croissance. La SNP porte sur les conditions qui rendent effectivement possible la participation productive des individus et la mobilisation des ressources disponibles. Ces approches ne répondent pas à la même question et ne constituent pas les éléments d’un modèle théorique unique. Leur confrontation permet néanmoins de distinguer trois exigences économiques que la politique congolaise devrait traiter conjointement, la stabilisation de l’activité, le développement des capacités productives et l’organisation institutionnelle de leur mobilisation.
Cette perspective modifie également la manière de concevoir les interventions publiques. Construire une université ne suffit pas si les compétences formées ne peuvent accéder à des activités productives. Financer des équipements ne suffit pas si les institutions empêchent leur utilisation effective. Faciliter le crédit ne suffit pas si les organisations économiques ne peuvent réunir les autres conditions nécessaires à la production. Chaque investissement public devrait donc être accompagné d’une analyse des possibilités concrètes de participation qu’il ouvre. L’évaluation du développement ne devrait pas uniquement enregistrer les infrastructures construites, les financements mobilisés ou les personnes diplômées. Elle devrait également déterminer dans quelle mesure ces ressources permettent l’émergence de nouvelles activités productives et l’exercice effectif des capacités disponibles.
La RDC doit apprendre à poser des questions économiques plus exigeantes. Les réserves de change sont importantes, à condition de comprendre comment l’architecture financière contribue au financement des activités productives. La stabilité monétaire est nécessaire, sans suffire à garantir l’investissement et l’emploi. L’innovation stimule le développement lorsque les connaissances peuvent rencontrer les moyens nécessaires à leur application. La formation des individus développe des capacités dont la valeur économique dépend également des conditions permettant de les exercer.
Les travaux des Nobel de 2026 enseignent comment mieux comprendre et stabiliser les fluctuations d’une économie. Ceux des Nobel de 2025 expliquent pourquoi l’innovation peut soutenir durablement sa croissance. La participation socialement nécessaire introduit une question supplémentaire qui concerne directement les possibilités économiques offertes aux individus et aux organisations. Avant de demander combien une économie produit, il faut aussi comprendre qui peut effectivement participer à sa production, avec quels moyens et sous quelles conditions institutionnelles.
La RDC ne manque ni de discours sur la stabilité, ni de projections de croissance, ni de programmes annoncés au nom du développement. Son défi consiste à établir les relations économiques et institutionnelles qui permettront de transformer ses ressources, ses connaissances et ses capacités humaines en possibilités productives effectives.
Une nation ne se développe pas simplement parce qu’elle possède des richesses, stabilise sa monnaie ou forme des citoyens. Elle se développe lorsqu’elle organise les conditions permettant à ces richesses, à cette monnaie et à ces capacités humaines de contribuer durablement à la production.
Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe





















