Un gouvernement qui travaille réellement n’a pas besoin de consacrer autant d’énergie à expliquer qu’il travaille. L’affirmation paraît sévère jusqu’au moment où l’on distingue communication publique et performance publique.
Un exécutif financé par le contribuable doit naturellement rendre compte de son action, publier ses résultats, expliquer ses choix et répondre de l’usage de l’argent public. La difficulté commence lorsque la redevabilité ne vient plus compléter le résultat, tandis qu’elle semble progressivement tenter de le suppléer. À force de voir les ministres défiler à la RTNC pour exposer leurs réalisations, leurs déplacements, leurs réunions, leurs programmes et leurs ambitions, une question plus embarrassante finit par s’imposer. Pourquoi faut-il autant raconter aux Congolais que le gouvernement travaille alors qu’ils devraient en rencontrer les effets avant même d’allumer leur télévision ?
L’efficacité publique possède une propriété assez simple. Elle finit par se rendre visible sans effort particulier de persuasion. Une route praticable modifie la circulation, un hôpital fonctionnel réduit les délais et améliore la prise en charge, une alimentation électrique fiable transforme l’activité économique, tandis qu’une chaîne de froid opérationnelle change la manière dont le pêcheur conserve et commercialise sa production. Lorsque les services publics fonctionnent, leurs effets deviennent observables dans les coûts, les délais, les comportements et les conditions de vie bien avant qu’un ministre n’apparaisse à l’écran pour en faire le récit.
La communication gouvernementale devrait alors documenter, contextualiser et rendre vérifiable ce que la population constate déjà. Lorsqu’elle précède systématiquement l’expérience ou occupe l’espace laissé par des résultats encore peu perceptibles, elle cesse progressivement d’informer sur l’action et commence à persuader que cette action produit déjà ce que le citoyen peine encore à rencontrer.
Preuve télévisée d’existence ?
La redevabilité moderne ne consiste pas à faire défiler des ministres devant les caméras afin qu’ils récitent leur activité. Dans les démocraties dotées de mécanismes de contrôle plus robustes, les responsables exécutifs répondent devant des institutions capables de vérifier, contester, enquêter et sanctionner. Les administrations produisent des budgets, des données et des rapports, tandis que les commissions parlementaires, les organes d’audit, les médias et les juridictions disposent de moyens indépendants pour confronter le discours gouvernemental aux faits. La télévision couvre parfois cet exercice. Elle n’en constitue pas le substitut.
L’émission de la RTNC consacrée à la redevabilité expose au contraire une confusion institutionnelle plus profonde. Le ministre vient expliquer qu’il a travaillé, énumère ses réunions, ses projets, ses déplacements et ses réformes, puis quitte le plateau après avoir été à la fois acteur principal du bilan et premier interprète de sa propre performance.
Le problème ne réside pas dans sa présence à l’écran, mais dans le poids accordé à cette présence lorsque les résultats ne disposent pas encore d’une force empirique suffisante pour parler indépendamment de lui. L’État finit alors par utiliser le média public, financé par les citoyens, pour convaincre ces mêmes citoyens que les responsables qu’ils financent accomplissent les missions pour lesquelles ils sont déjà rémunérés. La redevabilité devrait exposer le pouvoir au contrôle. Sous cette forme, elle risque plutôt de transformer le contrôle en mise en scène du pouvoir.
Le langage administratif congolais facilite cette dérive en faisant glisser l’activité vers le résultat. Une réunion devient une action, une convention devient une réalisation, un lancement prend la valeur d’une exécution et l’existence d’un programme commence parfois à tenir lieu de preuve de son efficacité. L’État accumule ainsi les signes de mobilisation sans produire avec la même intensité des preuves de transformation. La redevabilité perd alors sa fonction d’évaluation pour mesurer l’agitation institutionnelle.
Un ministre qui détaille longuement son bilan ne modifie pourtant en rien la substance de ce bilan. Sa parole ne possède de valeur démocratique que lorsqu’elle éclaire des résultats déjà vérifiables, des engagements mesurables et des écarts documentés entre objectifs et exécution.
Les bateaux de pêche ont donné la démonstration parfaite
L’affaire des bateaux de pêche rend cette distinction beaucoup plus concrète. Le ministre actuel a publiquement expliqué que certains choix effectués lors de l’acquisition des navires avaient rencontré des difficultés liées aux réalités opérationnelles congolaises, notamment le type de navires, la chaîne de froid, certains équipements et les infrastructures nécessaires à leur exploitation. Son prédécesseur a contesté cette interprétation et défendu les études réalisées au moment de la commande. Il n’est pas nécessaire de trancher à la télévision entre les deux versions pour identifier la question essentielle.
Les bateaux existent, l’argent a été engagé et les explications se sont accumulées. La mesure qui devrait finalement dominer reste pourtant beaucoup plus élémentaire. Les navires pêchent-ils suffisamment et produisent-ils le résultat économique pour lequel le contribuable les a financés ? Le citoyen n’avait pas payé pour obtenir une controverse entre deux ministres sur la qualité de l’appel d’offres. Il avait payé pour renforcer la capacité nationale de pêche. Lorsque plusieurs années après l’investissement l’État doit encore expliquer les conditions nécessaires au fonctionnement correct de l’équipement, le problème ne relève plus seulement de la communication. Il concerne l’écart entre acheter quelque chose et obtenir le résultat pour lequel l’achat avait été décidé.
Ce dossier révèle également une autre faiblesse de la culture administrative congolaise. La dépense est encore trop facilement présentée comme accomplissement. Cent millions de dollars annoncés deviennent une preuve de volontarisme alors qu’ils ne représentent encore qu’une somme engagée. Un bateau de cinq millions qui reste sous-utilisé vaut économiquement moins qu’un bateau moins coûteux qui pêche quotidiennement. Un hôpital moderne sans personnel, médicaments ou maintenance n’est pas encore une réalisation sanitaire complète. Une route coûteuse qui ne supporte pas le trafic attendu ne devient pas performante parce que sa facture était élevée.
L’État aime compter les inputs parce qu’ils sont faciles à annoncer. Le citoyen, lui, vit dans les outputs.
La conséquence reste le mot absent
Le cas des bateaux soulève enfin une question que l’émission de redevabilité traite beaucoup moins bien que la communication elle-même. Que se passe-t-il après l’explication ? Lorsqu’un ministre affirme publiquement qu’un investissement public a rencontré des difficultés de conception, d’adaptation ou de mise en œuvre, la redevabilité ne devrait pas s’arrêter au récit de ces difficultés. L’État possède les contrats, les études, les appels d’offres, les validations techniques, les paiements et les procès-verbaux. Il lui appartient d’établir ce qui s’est réellement passé, de documenter l’écart entre ce qui avait été prévu et ce qui fonctionne aujourd’hui, puis de corriger les procédures lorsque des erreurs sont identifiées.
Aucune administration ne fonctionne parfaitement et toute décision imparfaite ne mérite ni sanction ni scandale. Une administration sérieuse se distingue néanmoins par sa capacité à apprendre. Une erreur identifiée produit une nouvelle règle, un meilleur contrôle, une responsabilité lorsqu’elle est établie et une mémoire institutionnelle qui réduit le risque de répétition. Sans cette mécanique, la redevabilité devient seulement le droit de venir expliquer publiquement pourquoi l’argent du contribuable n’a pas encore produit ce qu’il devait produire. La conséquence administrative compte alors davantage que la confession télévisée.
La RTNC n’a aucune raison d’abandonner ce type d’émission. Elle gagnerait en revanche à les rendre beaucoup plus exigeantes. Moins de narration, davantage de preuves. Moins de bilans racontés, davantage de tableaux de résultats. Engagement initial, délai annoncé, montant prévu, montant exécuté, résultat obtenu, écart constaté et correctif appliqué. Une émission construite ainsi cesserait d’être une vitrine et deviendrait enfin un outil de contrôle public.
Le gouvernement lui-même devrait accueillir cette évolution. Une administration réellement performante possède intérêt à être mesurée parce que les chiffres finissent par lui épargner une partie du travail de persuasion. Les résultats deviennent alors leur propre communication. Lorsque cette communication doit au contraire être soutenue en permanence par les responsables eux-mêmes, la question change de nature. Il ne s’agit plus de savoir pourquoi le gouvernement communique autant. Il faut commencer à se demander pourquoi ses résultats parlent encore si peu à sa place.
Un gouvernement ne devrait pas avoir besoin de convaincre quotidiennement sa population qu’il travaille. Lorsqu’un résultat est réellement palpable, le citoyen ne l’apprend pas à la RTNC. Il le rencontre dans sa propre vie.
NBSInfos.com





















