La RDC demeure un pays où l’accès à l’électricité reste incertain, où des quartiers subissent des coupures prolongées et où des ménages organisent encore une partie de leur quotidien autour d’un service qui n’a rien de garanti. Et cela décrit déjà le sort des privilégiés, ceux qui vivent dans les espaces raccordés. Pour une immense partie du territoire, le problème commence bien avant la coupure, dans l’absence même du réseau, des lignes, des postes, des transformateurs et de cette architecture sans laquelle toute promesse de puissance reste théorique.
Face à ce désastre banal, Teddy Lwamba avance précédé d’un carton de badges académiques, Professeur, Docteur, Ingénieur.
Rien de condamnable dans les titres, tout devient troublant lorsqu’ils impressionnent davantage que le diagnostic. Le professeur expose alors une faiblesse plus embarrassante que celle de la SNEL, celle d’une culture nationale qui confond encore trop facilement accumulation de diplômes, autorité savante et intelligence de l’action publique. Le savoir n’acquiert sa valeur politique ni dans la longueur d’un curriculum vitae ni dans la solennité des titres placés devant un nom, mais dans sa capacité à identifier correctement le problème avant d’en proposer la solution.
Un modèle déjà éprouvé, déjà contesté
Karpowership n’arrive pas en RDC avec une invention, mais avec un modèle déjà largement testé en Afrique. Sénégal, Gambie, Mozambique, Gabon et d’autres pays y ont eu recours pour obtenir rapidement de la capacité supplémentaire sans attendre la construction d’une centrale classique. L’attrait est évident, quelques mois suffisent là où une infrastructure permanente exige souvent des années. La séduction commence précisément là, dans cette possibilité de donner très vite l’apparence d’un système qui se redresse. Le navire fournit des mégawatts immédiats et permet au pouvoir de montrer quelque chose de concret, visible, quantifiable, là où les chantiers de fond restent lents, ingrats et politiquement moins photogéniques.
Les expériences africaines ont toutefois révélé l’envers de cette facilité. En Gambie, la sortie de Karpowership a obligé l’opérateur à réorganiser son approvisionnement autour d’interconnexions et d’autres sources. Au Gabon, le coût des centrales flottantes et les tensions autour des paiements ont nourri le débat sur une dépendance devenue lourde. Au Sénégal, les interrogations ont porté sur le coût, la transparence contractuelle et la vulnérabilité créée lorsqu’une part importante de l’approvisionnement repose sur une seule unité flottante. Le problème ne vient donc pas seulement du prix du kilowattheure. Il apparaît lorsqu’une réponse conçue pour combler un déficit ponctuel acquiert progressivement le statut de colonne vertébrale, au point que la solution temporaire finit par organiser elle-même la dépendance qu’elle devait seulement traverser.
Le modèle Karpowership révèle ainsi une distinction que beaucoup de gouvernements préfèrent brouiller, celle entre gagner du temps et construire l’avenir. Là où le réseau se renforce, où les interconnexions progressent et où les capacités nationales montent réellement, le bateau reste un pont. Là où ces investissements n’avancent pas au même rythme, le pont devient résidence permanente. Toute la cruauté du modèle tient là, une centrale flottante peut produire de l’électricité très vite, elle peut aussi offrir à un État un show politique suffisamment spectaculaire pour repousser encore un peu la vraie réforme. Et Teddy Lwamba donne déjà davantage que des indices sur son intention d’en faire précisément cet usage.
Le dépannage
Les 135 MW annoncés impressionnent surtout lorsqu’on les laisse flotter seuls dans un communiqué. La RDC affiche environ 2 600 à 2 700 MW de capacité installée, presque entièrement hydroélectrique. Le chiffre rassure jusqu’au moment où l’on regarde ce qui est réellement disponible. Une capacité inscrite dans un inventaire ne signifie ni puissance effectivement mobilisable, ni courant effectivement livré. Entre équipements sous-performants, réhabilitations inachevées et contraintes techniques, la Banque mondiale situe encore le déficit autour de 2 750 MW. La première ironie tient déjà là, le pays dispose de plusieurs gigawatts sur le papier et en manque presque autant dans la réalité.
L’horizon 2030 rend l’annonce encore plus étroite. La Banque mondiale estimait à environ 4 900 MW de capacité disponible ce qu’il faudrait simplement pour maintenir l’accès au réseau à 14 % de la population. Pas pour électrifier la RDC, pas pour soutenir une industrialisation sérieuse, seulement pour conserver un niveau d’accès qui resterait scandaleusement bas. Dans ce décor, les 135 MW de Karpowership représentent à peine 2,8 % de la capacité, je le répète, requise pour maintenir l’accès au réseau de ces seuls 14 % de la population. Le chiffre présenté comme spectaculaire finit alors par produire l’effet inverse, il donne surtout la mesure de ce qui manque.
La « centrale flottante » prend ainsi sa véritable dimension. Elle ne change pas l’échelle du problème, elle la contourne momentanément. À force de rhabiller le secours en stratégie, on finit par transformer une powerbank géante en politique énergétique. Le procédé impressionne davantage par la mise en scène que par la rupture qu’il promet. Un pays dont le déficit se compte déjà en milliers de mégawatts ne bascule pas avec un appoint de cent trente-cinq, il achète simplement un peu de temps et appelle cela une avancée.
Le fleuve et le vase troué
Teddy Lwamba traite encore la crise électrique comme une pénurie de mégawatts alors que la panne congolaise est d’abord celle d’un système. La RDC manque de puissance, certes, elle manque surtout de lignes, de postes, de transformateurs, de distribution et, sur une immense partie du territoire, du réseau lui-même. La Banque mondiale a déjà situé les pertes de transport et de distribution de la SNEL autour de 30 %, assez pour rappeler qu’une part significative de ce qui est produit se dissipe avant de devenir service. Injecter davantage dans ces conditions ne remplit pas un vase, cela accélère seulement ce qu’il laisse fuir.
Appliqué mécaniquement aux 135 MW annoncés, cet ordre de grandeur représenterait environ 40,5 MW perdus et seulement 94,5 MW arrivant utilement au bout du système. Ce calcul n’est pas une prévision du trajet Matadi–Kinshasa, il donne simplement la mesure du vase troué dans lequel Teddy Lwamba veut verser davantage. Reste alors une question que le contrat devra trancher sans ambiguïté, les usagers paieront-ils l’électricité effectivement consommée ou l’État paiera aux Turcs celle qu’ils auront produite, y compris la part disparue en chemin ?
Même le fleuve impose à l’annonce sa propre limite. Le navire ne remontera pas jusqu’à Kinshasa, les rapides et les chutes du Bas-Congo brisent cette continuité fluviale. La gigantesque powerbank restera à Matadi, puis son courant devra rejoindre la capitale par les infrastructures terrestres précisément au cœur de la fragilité du système. On choisit ainsi une solution flottante pour contourner le déficit de production, avant de confier ce qu’elle produit au maillon que l’on n’a pas encore suffisamment consolidé.
Le paradoxe se referme avec une précision presque cruelle. Le bateau s’arrête là où le fleuve cesse d’être navigable, son courant entre ensuite dans un réseau qui sait déjà perdre une partie de ce qu’on lui injecte. Le fleuve bloque la coque, le réseau rogne la puissance, le contrat dira qui paie la différence. À la fin, le chiffre sérieux ne sera pas celui annoncé à Matadi, il sera celui qui survivra jusqu’à la prise.
Un aspirateur turc à devises branché sur notre maigre économie
Le navire n’apportera pas seulement des mégawatts à Matadi, il y installera aussi une obligation de paiement étrangère. Karpowership ne viendra ni pour des francs congolais ni pour la beauté du fleuve. Dans les pays où son modèle a déjà été utilisé, les règlements se font en devises fortes et finissent par peser directement sur les finances publiques lorsque l’opérateur national ne couvre plus la facture. En Gambie, les paiements à Karpowership étaient libellés en dollars et les autorités ont reconnu que l’appréciation des devises étrangères alourdissait le coût de l’électricité importée. En 2024, les seules factures impayées envers Karpowership atteignaient encore 8,4 millions de dollars pour trois mois, tandis qu’un économiste gambien estime que plus de 200 millions de dollars auraient été versés à l’entreprise entre 2018 et 2024 pour une capacité d’environ 30 MW.
Le Gabon donne une autre mesure de cette mécanique. Pour 70 MW, la SEEG s’est engagée à verser environ 1,8 milliard de FCFA par mois, hors carburant, soit autour de 3,1 millions de dollars mensuels au taux actuel, plus de 36 millions de dollars par an avant même d’ajouter le fuel fourni par l’État. Transposé mécaniquement à 135 MW, ce rapport donnerait un ordre de grandeur proche de 5,9 millions de dollars par mois, soit environ 70 millions de dollars par an, toujours hors carburant et uniquement à titre illustratif. La RDC ne connaît encore publiquement ni le tarif, ni la durée, ni la formule de paiement, ni les garanties exigées. On célèbre donc déjà la puissance avant de savoir combien de dollars devront quitter le pays pour la maintenir à quai.
Dans une économie où les réserves en devises servent déjà à financer carburants, médicaments, équipements et intrants productifs, chaque contrat énergétique payé en monnaie forte ajoute une pression supplémentaire sur cette réserve. Le bateau turc ressemble alors moins à une simple centrale qu’à une caisse étrangère branchée sur une économie congolaise maigre en devises. Le courant entrera dans le réseau, les dollars en sortiront. La vraie facture ne se lira pas seulement en mégawatts livrés, elle se lira aussi en devises sacrifiées, en années d’engagement et en valeur réellement laissée au pays lorsque le navire repartira.
Une réponse visible à un problème sans plan directeur
Le malaise commence moins avec Karpowership qu’avec Teddy Lwamba lui-même. Un directeur général bardé de titres, déjà familier du secteur et revenu à la tête de la SNEL ne peut sérieusement gouverner à coups d’annonces dispersées sans exposer la faiblesse de sa propre doctrine. Sous sa conduite, aucune trajectoire nationale clairement publiée ne permet encore de lire un véritable plan directeur du transport et de la distribution, avec kilomètres de lignes à construire, postes à renforcer, provinces à raccorder, pertes à réduire, investissements à séquencer et échéances à respecter. À la place, Lwamba offre ce que l’administration congolaise maîtrise le mieux, une solution immédiatement visible, facile à commenter et suffisamment spectaculaire pour occuper l’espace laissé vide par l’absence d’une stratégie lisible.
Cette manière de diriger finit par confondre agitation et orientation. Lwamba répond au symptôme le plus bruyant, présente l’intervention comme preuve d’action, puis laisse intacte la question essentielle de la trajectoire. Où conduit-il réellement la SNEL dans cinq, dix ou quinze ans, avec quel réseau, quelle capacité de transport, quelle discipline d’investissement et quels indicateurs permettant de juger son passage autrement qu’à travers les communiqués ? À ce niveau de responsabilité, le dépannage n’est plus une excuse technique. Lorsqu’il devient répétitif, il commence à ressembler à une méthode de gestion, puis à un aveu d’impréparation.
Karpowership agit alors comme un révélateur particulièrement cruel. Teddy Lwamba donne à voir un dirigeant qui trouve plus facilement une solution disponible qu’une direction durable, qui montre ce qu’il ajoute avant d’expliquer ce qu’il construit, et qui semble demander au spectaculaire de compenser ce que la planification ne rend pas encore visible. Le défaut n’est plus seulement énergétique, il devient intellectuel et managérial. Empiler des réponses n’a jamais constitué une stratégie. Chez un professeur, docteur et ingénieur placé à la tête de la SNEL, l’absence de hiérarchie claire entre urgence, réseau et transformation devient moins une lacune qu’une accusation portée par son propre curriculum vitae.
L’apprentissage sans la maîtrise
On retrouve bien sous le nom de Teddy Lwamba quelques travaux techniques sur la mise à la terre, les bases de données appliquées au réseau ou la valorisation énergétique des déchets, ainsi que des entretiens consacrés à la réhabilitation et aux investissements. Ce qui demeure étonnamment difficile à trouver est une doctrine énergétique qui lui appartienne vraiment, une architecture pensée de la RDC électrique, couchée noir sur blanc, avec ses priorités, son séquençage, ses arbitrages et sa vision à dix ou quinze ans. Voilà une faiblesse que la RDC académique connaît trop bien, l’accumulation de diplômes, d’articles, de colloques et de titres finit parfois par documenter un parcours sans jamais démontrer une maîtrise capable d’ordonner le réel.
La maladie dépasse Lwamba. Les universités congolaises ont perfectionné l’art de prolonger l’apprentissage sans toujours exiger le passage décisif vers la pensée propre. On lit, on cite, on enseigne, on soutient, on publie, puis on continue trop souvent à emprunter ailleurs jusqu’à la structure même des solutions. Le savoir devient alors une collection de validations plutôt qu’une capacité à produire une doctrine, à choisir, à renoncer, à hiérarchiser et à assumer une direction. Le drame commence lorsque cet apprentissage sans maîtrise quitte l’amphithéâtre pour entrer dans l’État, parce qu’un étudiant perpétuel peut encore se tromper à ses frais, un professeur devenu décideur fait payer ses hésitations à tout un pays.
UDPS et les cadres qui découvrent l’État après l’avoir conquis
Teddy Lwamba n’est pas un accident solitaire de l’ère UDPS, il en concentre plutôt une faiblesse embarrassante. Son parcours lui a offert successivement l’accès technique, politique et exécutif au même problème, DGA de la SNEL, ministre des Ressources hydrauliques et de l’Électricité, puis DG de la SNEL. Peu de responsables reçoivent une telle continuité de pouvoir dans un même secteur.
Son cas renvoie alors à une interrogation plus vaste sur le pouvoir issu de l’UDPS. Après des décennies passées à dénoncer l’État de l’extérieur, ce parti disposait d’un privilège rare, le temps de préparer ses doctrines, ses équipes, ses priorités sectorielles et ses hommes et femmes avant d’accéder aux commandes. Trop souvent, l’impression inverse domine, des cadres découvrent la profondeur de l’État après l’avoir obtenu, apprennent en gouvernant, hiérarchisent les urgences en cours de route, puis présentent leurs corrections successives comme des avancées. Lwamba ne résume pas cette génération de pouvoir, son parcours la rend simplement plus difficile à excuser.
Un parti ne démontre pas sa préparation par le nombre de postes qu’il occupe, il la démontre par les systèmes que ses cadres transforment. L’UDPS a longtemps exigé qu’on lui confie l’État, plusieurs de ceux qui gouvernent sous son pouvoir donnent encore l’impression de chercher quoi en faire une fois qu’ils l’ont entre les mains. Entre-temps, le contribuable finance les contrats d’urgence, les réparations tardives, les pertes tolérées et les dépenses répétées pour corriger ce qui aurait dû être pensé avant d’être exécuté. Le luxe de l’essai-erreur appartient au pouvoir, la facture reste chez les Congolais.
Parlement silencieux, rendez-vous 2028
L’affaire Teddy Lwamba dépasse désormais la SNEL. Elle expose une manière de gouverner où l’exécutif annonce, l’entreprise publique exécute, la Banque centrale protège ses équilibres, puis l’Assemblée nationale et le Sénat interviennent trop souvent lorsque l’essentiel est déjà engagé. Les deux chambres disposent pourtant des questions orales, commissions, enquêtes et pouvoirs de contrôle sur le gouvernement comme sur les entreprises publiques. Lorsqu’une décision énergétique engage des devises, des finances publiques, le réseau électrique et une dépendance contractuelle extérieure, la surveillance fragmentée devient une forme sophistiquée d’absence de surveillance. Un Parlement qui découvre le prix après signature ne contrôle plus, il constate.
La responsabilité ne s’arrête pas à la majorité. L’opposition sait organiser des marches, mobiliser ses militants et occuper la rue lorsque ses propres intérêts politiques sont directement menacés. Elle devient beaucoup moins bruyante lorsqu’il faut disséquer un contrat énergétique, décortiquer le budget national, mesurer la part réellement consacrée à la sécurité sociale et économique, suivre la sortie des devises ou imposer un contrôle sérieux avant que les décisions ne deviennent des faits accomplis. Une opposition qui réclame demain le pouvoir doit déjà démontrer aujourd’hui ce qu’elle fait de son pouvoir de contrôle. Faute de cela, elle ressemble moins à une alternative qu’à une majorité en attente.
Le rendez-vous de 2028 commence donc bien avant les affiches et les meetings. Les électeurs ne doivent pas juger seulement ceux qui gouvernent, ils doivent juger avec la même sévérité ceux qui étaient chargés de les surveiller. Les premiers prennent les décisions, les seconds sont censés empêcher qu’elles deviennent des chèques en blanc. Lorsque l’exécutif improvise, que la majorité accompagne et que l’opposition réserve son énergie aux batailles qui servent directement son avenir politique, le contribuable reste le seul acteur obligé de payer immédiatement. En 2028, la question ne doit pas seulement porter sur celui qui promet de mieux gouverner, elle doit aussi porter sur ceux qui, au Parlement, auront réellement empêché de mal gouverner.
Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe





















