Quelque chose d’étrange est en train de se produire dans le débat politique congolais. À mesure que 2028 devrait se rapprocher et que la préparation des prochaines élections devrait gagner en précision, le calendrier électoral semble au contraire se dissoudre derrière une succession de nouvelles urgences politiques.
À Kinshasa, le pouvoir parle de dialogue national, de paix, de cohésion et de refondation de l’État. Dans l’Est, l’AFC/M23 refuse ce cadre et privilégie le processus de Doha. L’opposition réclame d’autres garanties, d’autres médiations, d’autres conditions. Les institutions, elles, parlent de réformes électorales, de référendum et d’architecture politique. Les camps s’opposent sur presque tout, leurs agendas produisent pourtant un effet commun : 2028 devient progressivement moins visible dans la conversation nationale, tandis que 2026, lui aussi, disparaît derrière les batailles autour de demain.
Le problème n’est pas le dialogue en lui-même. Un pays en guerre doit chercher une issue politique. Un pays traversé par la défiance institutionnelle doit créer des espaces de discussion. Un État confronté à une rébellion armée doit défendre son intégrité territoriale, négocier lorsque cela sert ses intérêts et reconstruire une autorité publique crédible. Le problème apparaît lorsque chaque nouvelle architecture politique repousse silencieusement la question précédente. Hier, la priorité était la réforme électorale. Ensuite est venue la guerre. Puis Washington. Puis Doha. Puis le dialogue national. Puis le débat sur ceux qui doivent y participer, les conditions de leur participation, la neutralité de la médiation, les garanties réclamées par l’opposition et la refondation de l’État. À chaque étape, un nouvel objet politique s’installe devant le précédent, et pendant ce temps 2028 avance sans que le citoyen sache avec la même précision comment son prochain scrutin sera préparé, sécurisé et financé.
Cette disparition progressive de 2028 serait déjà préoccupante à elle seule. Elle devient plus dérangeante encore lorsqu’elle contribue à reléguer les urgences de 2026 à l’arrière-plan. La politique congolaise finit alors par produire une double distraction. La prochaine élection disparaît derrière la prochaine négociation, tandis que les problèmes du présent disparaissent derrière les débats sur l’avenir politique. La RDC se retrouve ainsi pris entre un pouvoir qui veut imposer son propre cadre de dialogue, une rébellion qui veut maintenir Doha au centre du règlement, une opposition qui cherche un autre dispositif et une population dont les urgences quotidiennes n’attendent ni conférence, ni médiation, ni arrangement institutionnel.
La RDC réel
Au Sud-Kivu, le choléra a déjà touché plus de 12 700 personnes depuis le début de l’année et provoqué 175 décès, selon des données de l’UNICEF rapportées le 30 septembre. À l’échelle nationale, plus de 30 400 cas et près de 700 décès avaient été recensés. Les déplacements de population, les inondations et l’accès insuffisant à l’eau potable continuent d’alimenter la transmission. Dans un pays où l’eau salubre reste inaccessible à une partie importante de la population, une maladie évitable continue ainsi de tuer, non parce que la RDC manquerait de discours sur le développement, mais parce que l’exécution la plus élémentaire demeure incomplète.
En Ituri, la question quotidienne n’est pas celle de la prochaine coalition politique. Au moins 43 civils auraient été tués entre le 27 août et le 1er septembre dans des attaques attribuées aux ADF dans le territoire de Mambasa, selon la société civile et des organisations locales citées par Radio Okapi. Quinze villages auraient été attaqués et la rentrée scolaire perturbée dans plusieurs localités. Au Nord-Kivu et au Sud-Kivu, les affrontements liés à l’AFC/M23 continuent parallèlement de structurer la situation sécuritaire nationale. Le gouvernement affirme contenir certaines offensives, tandis que le conflit demeure actif, les déplacements persistent et l’autorité publique reste disputée dans plusieurs zones.
Le contraste devient encore plus brutal lorsqu’on quitte les communiqués politiques pour regarder l’assiette. L’analyse publiée en mai par la FAO et le Programme alimentaire mondial estimait à 26,5 millions le nombre de personnes confrontées à des niveaux élevés d’insécurité alimentaire aiguë, près d’un Congolais sur quatre. Plus de 3,6 millions se trouvaient dans une situation qualifiée d’urgence. Dans l’un des pays les plus riches du monde en ressources naturelles, des millions de personnes vivent ainsi avec une préoccupation plus immédiate que la prochaine architecture de dialogue : manger aujourd’hui, nourrir leurs enfants demain et traverser la semaine suivante sans basculer davantage dans la précarité.
C’est là que la hiérarchie des urgences congolaises devient difficile à défendre. La politique nationale consacre une énergie considérable à savoir qui doit parler avec qui, sous quelle médiation, dans quel format, avec quelles garanties et dans quelle perspective institutionnelle, alors que des millions de citoyens attendent encore des réponses sur l’eau potable, l’électricité, la sécurité, l’alimentation, la santé, l’école et les routes. Le problème ne réside pas dans le fait que les responsables politiques parlent de dialogue. Dans un pays traversé par la guerre, la défiance institutionnelle et des fractures profondes, parler vaut mieux que préparer une nouvelle confrontation. Le problème commence lorsque la politique devient presque entièrement autoréférentielle, lorsque les politiciens parlent des politiciens, des places des politiciens, des garanties exigées par les politiciens, de l’avenir électoral des politiciens et des règles selon lesquelles les politiciens se disputeront prochainement le pouvoir.
Pendant ce temps, à Shabunda, Fizi, Mambasa, Masisi ou dans des territoires beaucoup moins présents sur les plateaux de télévision de Kinshasa, l’urgence possède une autre grammaire. Elle s’appelle manger, survivre à une attaque, trouver de l’eau potable, accéder à un centre de santé, envoyer un enfant à l’école ou rejoindre un marché par une route praticable. Même l’accès à l’eau et à l’électricité demeure suffisamment déficient pour que le gouvernement ait annoncé cet été la préparation d’un programme d’urgence destiné aux zones enclavées, avec une attention particulière portée au Sankuru et à la Tshuapa. Ce simple fait résume une partie du paradoxe congolais. En 2026, alors que la quatrième décennie du XXIe siècle approche, l’État doit encore concevoir des « programmes d’urgence » pour apporter des infrastructures élémentaires à des portions entières de son propre territoire.
Une distraction chasse l’autre
Le danger n’est pas seulement que 2028 devienne flou. Le danger réside dans la manière dont cette confusion électorale absorbe l’attention et rend les échecs de 2026 moins visibles. À force de parler de dialogue, de médiation, de format, de participation, de rébellion, de refondation et de futures règles institutionnelles, le pays parle moins de ce qui doit être exécuté maintenant. La guerre est réelle et exige une réponse. Les élections sont réelles et exigent une préparation. La faim est réelle, l’absence d’eau potable est réelle, les routes impraticables sont réelles, les écoles défaillantes sont réelles, les hôpitaux insuffisants sont réels, et le chômage, la pauvreté ainsi que l’enclavement ne deviennent pas moins urgents parce que Kinshasa et Doha occupent les manchettes.
La RDC souffre depuis longtemps d’une tendance à transformer chaque crise concrète en débat institutionnel. Une guerre devient une conférence, une crise électorale devient un dialogue, une faiblesse de l’État devient une réforme, une incapacité à exécuter devient une nouvelle architecture politique, puis le pays recommence à discuter de la prochaine architecture avant d’avoir évalué les résultats de la précédente. À force, la conversation publique cesse de demander ce que l’État a accompli cette année. Elle demande ce que les acteurs politiques négocieront l’année suivante. Le bilan disparaît derrière la transition suivante, l’urgence sociale disparaît derrière l’urgence institutionnelle, et la responsabilité disparaît derrière la négociation.
Le danger ne réside pas uniquement dans un éventuel retard électoral. Il réside aussi dans l’habitude de vivre dans une exception permanente. La guerre justifie une négociation exceptionnelle, la négociation justifie une nouvelle architecture, la nouvelle architecture exige du temps, le temps repousse les élections, les élections retardées produisent une nouvelle crise, puis la nouvelle crise appelle un nouveau dialogue. Pendant que ce cercle tourne, le développement attend, l’administration attend, les infrastructures attendent et la population continue de payer le prix d’un État qui discute beaucoup plus vite qu’il n’exécute.
Kinshasa et l’AFC/M23 ne poursuivent pas le même objectif politique et leurs responsabilités ne sont pas équivalentes. L’un exerce le pouvoir constitutionnel de l’État, l’autre est une rébellion armée contrôlant des territoires et contestant l’autorité de Kinshasa. Les confondre effacerait des différences fondamentales. Leur confrontation produit néanmoins un brouillard politique commun. Kinshasa veut imposer son dialogue, l’AFC/M23 veut maintenir Doha au centre du règlement, l’opposition réclame d’autres garanties, les institutions parlent de réformes et les médiateurs internationaux multiplient les cadres. Plus ces cadres s’accumulent, plus deux questions simples deviennent difficiles à entendre : que reste-t-il réellement du calendrier de 2028 et qu’a concrètement amélioré l’État pour les Congolais en 2026 ?
La RDC devrait répondre aux deux questions en même temps. Elle doit chercher la paix et préparer les élections, défendre son territoire et construire des routes, négocier avec ses adversaires et fournir de l’eau, réformer ses institutions et faire fonctionner ses hôpitaux. Un État sérieux ne choisit pas entre son avenir politique et la vie quotidienne de sa population, il gouverne les deux. À force de déplacer le regard des Congolais vers la prochaine négociation, Kinshasa et la rébellion risquent pourtant de produire le même effet politique : 2028 devient flou pendant que les échecs de 2026 sortent eux aussi du champ de vision.
NBSInfos.com





















