Cuba : 176 réformes pour sauver une économie que l’État ne parvient plus à porter seul

Cuba n’annonce pas officiellement la fin de son modèle socialiste, mais les 176 mesures approuvées en juin racontent une histoire beaucoup plus troublante que le vocabulaire officiel. La banque privée peut désormais entrer dans un territoire longtemps réservé à l’État, les entreprises privées peuvent dépasser la limite de cent travailleurs, des capitaux étrangers peuvent accéder plus directement au secteur privé et des investisseurs, y compris des Cubains établis à l’étranger, obtiennent de nouvelles possibilités d’entrer dans l’économie nationale.

Même certaines entreprises publiques peuvent désormais accueillir des participations privées. Pour un système construit pendant plus de six décennies autour de la propriété étatique, le déplacement n’est plus marginal.

Le socialisme commence à manquer d’État

La rupture devient encore plus visible lorsque La Havane accepte d’ouvrir des espaces autrefois considérés comme politiquement sensibles, notamment l’immobilier, le financement privé, l’exploitation de certaines terres et la transformation d’entreprises publiques en structures commerciales capables d’accueillir du capital extérieur. Le gouvernement continue pourtant de présenter cette ouverture comme une adaptation du socialisme plutôt que comme son recul. Le vocabulaire permet de protéger la doctrine pendant que l’économie commence à chercher ailleurs les ressources que l’État n’arrive plus à fournir.

Le problème cubain n’est donc plus seulement celui d’un État qui veut réformer son économie. Il est celui d’un État qui semble découvrir les limites matérielles de sa capacité à tout posséder, tout administrer, tout financer et tout distribuer. Lorsque les entreprises publiques manquent de capitaux, que les infrastructures vieillissent, que les devises deviennent rares et que la production nationale ne répond plus aux besoins essentiels, l’idéologie peut continuer à proclamer la centralité de l’État, tandis que les réformes reconnaissent progressivement qu’il ne peut plus porter seul l’économie.

Cuba entre ainsi dans une phase étrange où le marché n’est pas officiellement appelé à remplacer l’État, mais à réparer les espaces que celui-ci n’arrive plus à maintenir.

Les 176 réformes ne proclament pas une conversion doctrinale, elles matérialisent quelque chose de plus embarrassant pour le système, la nécessité de faire appel à des mécanismes longtemps combattus afin de prolonger un modèle qui ne réussit plus à produire seul les moyens de sa propre continuité.

Le capital privé revient par la porte que la révolution avait fermée

Pendant des décennies, le pouvoir cubain a construit sa légitimité économique autour de l’idée que l’État devait contrôler les secteurs essentiels et empêcher qu’une classe privée puisse retrouver une influence dominante sur la production.

Le nouveau dispositif réduit cette frontière en autorisant une présence privée beaucoup plus importante, y compris dans des secteurs financiers et dans certaines opérations autrefois réservées aux structures étatiques. La réforme ne supprime pas le contrôle du Parti communiste, mais elle introduit davantage de marché à l’intérieur même de l’économie qu’il prétend continuer à diriger.

La présence annoncée de banques privées possède à elle seule une portée symbolique considérable. Une économie socialiste peut tolérer des restaurants privés, des petites boutiques ou quelques entrepreneurs sans remettre profondément en cause son architecture. Autoriser des acteurs privés à entrer dans le financement signifie cependant reconnaître que l’allocation du capital ne peut plus rester exclusivement entre les mains des banques publiques. Le marché cesse alors d’être seulement autorisé à vendre, il commence à pouvoir participer à la décision de savoir qui reçoit de l’argent pour produire.

La même contradiction apparaît avec les entreprises publiques. Permettre à des investisseurs cubains ou étrangers d’entrer au capital de certaines structures revient à reconnaître que la propriété publique ne garantit ni financement suffisant, ni efficacité, ni capacité d’expansion. L’État reste présent, mais il commence à partager avec des intérêts privés le risque, le capital et éventuellement les bénéfices d’activités qu’il considérait auparavant comme devant lui appartenir.

La transformation peut sembler technique, mais elle touche au cœur du système. Cuba n’abandonne pas le socialisme dans ses textes politiques, tandis qu’elle commence à abandonner l’idée que la propriété publique constitue nécessairement la meilleure réponse économique.

La révolution avait construit un État suffisamment grand pour remplacer largement le propriétaire privé. Six décennies plus tard, cet État commence à rechercher ce propriétaire pour maintenir en mouvement une partie de ce qu’il n’arrive plus à financer.

La diaspora redevient utile au moment où les devises manquent

Le retour du capital privé prend une dimension encore plus paradoxale lorsque Cuba se tourne vers sa diaspora. Les nouvelles mesures permettent davantage d’investissements provenant de Cubains établis à l’étranger et envisagent de nouvelles possibilités autour de la propriété, de l’entreprise et du financement. Une population longtemps regardée avec suspicion politique devient ainsi une source potentielle de devises, de capital et de capacité entrepreneuriale.

L’intérêt économique est évident. Les Cubains de l’extérieur disposent de ressources financières, de compétences professionnelles, de réseaux commerciaux et d’un accès aux marchés internationaux dont l’économie insulaire manque profondément. Pourtant, cette ouverture produit une ironie difficile à ignorer. L’État qui a consacré des décennies à organiser l’économie autour de son propre contrôle sollicite désormais ceux qui ont bâti leurs patrimoines dans des économies de marché pour injecter une partie de ces ressources dans le système cubain.

Cette dépendance potentielle envers la diaspora pourrait également transformer les inégalités internes. Les familles disposant de proches capables d’investir depuis Miami, Madrid ou ailleurs pourraient accéder beaucoup plus facilement au capital, aux commerces et au patrimoine que celles qui dépendent uniquement des salaires locaux. L’ouverture au marché peut apporter des investissements sans nécessairement produire une ouverture identique des opportunités.

Cuba risque alors de reconstruire par l’extérieur une stratification économique que son système prétendait avoir éliminée à l’intérieur. Le capital reviendrait, mais il ne serait pas distribué uniformément.

Ceux qui disposent déjà d’un lien avec l’étranger pourraient devenir les principaux bénéficiaires d’une économie plus ouverte, tandis que ceux qui possèdent seulement leur salaire cubain resteraient spectateurs d’un marché dont ils n’ont pas nécessairement les moyens de devenir acteurs.

Réformer pendant que le pays s’éteint par intermittence

Les 176 mesures arrivent surtout au milieu d’une crise qui ne laisse plus beaucoup de temps aux expériences économiques lentes. Le réseau électrique cubain s’est encore effondré à l’échelle nationale en septembre, le sixième effondrement général depuis janvier.

Des millions de personnes ont été privées d’électricité, tandis que certaines régions vivent déjà avec des coupures pouvant dépasser une journée. Le manque de carburant se combine au vieillissement des centrales et des infrastructures pour produire un pays où l’économie peut être libéralisée sur le papier pendant que l’électricité nécessaire pour la faire fonctionner disparaît régulièrement.

Les sanctions et les restrictions américaines aggravent incontestablement cette situation, particulièrement depuis le durcissement de la pression sur les approvisionnements pétroliers. Washington possède ainsi une responsabilité extérieure qui ne peut être effacée de l’équation cubaine. Cette pression ne suffit cependant pas à expliquer toutes les faiblesses structurelles accumulées par une économie dont la productivité, les infrastructures et les capacités d’investissement souffraient déjà de problèmes profonds avant les mesures les plus récentes.

La Havane se retrouve alors devant une contradiction que 176 réformes ne pourront pas résoudre simplement par décret. Autoriser une banque privée ne produit pas automatiquement une économie capable de financer des milliers d’entreprises, ouvrir l’investissement ne reconstruit pas immédiatement le réseau électrique et donner davantage d’espace au marché ne crée pas soudainement les institutions nécessaires pour qu’il fonctionne avec prévisibilité. Après avoir longtemps limité l’initiative privée, l’État doit maintenant construire rapidement les règles qui permettront à cette initiative de devenir suffisamment forte pour contribuer à sauver l’économie.

Cuba ne privatise pas nécessairement son système, mais elle privatise progressivement une partie de la responsabilité de le maintenir debout. L’État conserve le pouvoir politique, garde le Parti communiste au centre des institutions et continue de revendiquer le socialisme, tandis qu’il demande désormais davantage au capital privé, aux investisseurs étrangers et à la diaspora.

Les 176 réformes peuvent alors être lues moins comme la victoire du marché que comme l’aveu silencieux d’une limite, celle d’un État qui veut continuer à diriger presque tout après avoir découvert qu’il ne possède plus les moyens économiques de tout porter.

NBSInfos.com

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