Pendant plusieurs années, le Brexit a fonctionné comme une frontière politique autant qu’économique. Les conservateurs défendaient la sortie de l’Union européenne, tandis que les travaillistes évitaient soigneusement de donner l’impression qu’ils voulaient revenir sur le référendum de 2016. Même ceux qui considéraient le Brexit comme une erreur préféraient parler de nouveaux accords commerciaux, de coopération ou de rapprochement avec Bruxelles plutôt que d’évoquer directement un retour britannique dans l’Union.
Cette prudence commence à se fissurer. Le Premier ministre Andy Burnham n’a pas exclu que la question d’un retour dans l’Union européenne puisse réapparaître dans un futur programme travailliste, tout en maintenant que la priorité immédiate consiste à approfondir les relations commerciales et politiques avec Bruxelles. Tony Blair pousse plus loin encore et appelle Londres à envisager des négociations dans lesquelles aucune option, y compris le marché unique, l’union douanière ou même une adhésion future, ne serait définitivement écartée.
Sortir de l’Union européenne n’est plus un sujet politiquement fermé
La différence avec les années qui ont immédiatement suivi le Brexit tient moins à l’existence d’un grand mouvement officiel pour rejoindre l’Union qu’à la disparition progressive du tabou entourant la discussion. Parler d’une relation beaucoup plus étroite avec Bruxelles n’entraîne plus automatiquement l’accusation de vouloir annuler le référendum. Plusieurs responsables politiques peuvent désormais reconnaître publiquement les coûts économiques ou stratégiques du Brexit sans considérer que cette position rend leur discours politiquement impossible.
Le changement se mesure également dans l’opinion. Une enquête publiée en septembre indique que 46 % des personnes interrogées choisiraient de rejoindre l’Union contre 29 % préférant rester en dehors, même si un quart demeure indécis. Plus significatif encore, 56 % se disent favorables à une relation avec l’Union allant au-delà des anciennes lignes rouges travaillistes sur le marché unique, l’union douanière ou la libre circulation. Ces chiffres ne constituent pas un mandat automatique pour réintégrer l’Union, mais ils montrent que la marge politique permettant de discuter d’un rapprochement s’est considérablement élargie.
Le commerce ramène Bruxelles là où la politique voulait tourner la page
Le Brexit devait permettre au Royaume-Uni de reprendre davantage de contrôle sur sa réglementation et sa politique commerciale, mais la géographie économique n’a pas disparu avec la sortie de l’Union. L’Europe demeure un partenaire commercial essentiel du pays, tandis que les entreprises britanniques continuent de composer avec les formalités douanières, les divergences réglementaires et les difficultés d’accès à certaines chaînes de valeur européennes.
Cette réalité devient plus sensible au moment où l’Union cherche elle-même à protéger davantage sa production. Les discussions autour d’une politique privilégiant les biens fabriqués en Europe inquiètent Londres, qui redoute que les entreprises britanniques se retrouvent désavantagées dans les marchés et programmes européens précisément au moment où le gouvernement cherche à réindustrialiser le pays. Andy Burnham a lui-même souligné les risques que certaines politiques européennes de préférence industrielle pourraient faire peser sur les entreprises britanniques et sur les chaînes d’approvisionnement partagées avec l’Irlande.
Le problème devient alors moins sentimental que productif. Une entreprise britannique peut apprécier l’autonomie réglementaire obtenue avec le Brexit tout en découvrant que cette autonomie devient coûteuse lorsque son principal marché voisin construit progressivement ses propres règles de préférence industrielle. Londres peut conclure de nouveaux accords à travers le monde, mais aucune diplomatie commerciale ne peut déplacer physiquement les ports britanniques loin du marché européen.
Cette tension explique pourquoi le débat commence à glisser du vieux choix binaire entre « Leave » et « Remain » vers une discussion beaucoup plus concrète sur le degré d’intégration souhaitable. Le marché unique, l’union douanière, la mobilité des jeunes, la coopération industrielle ou la reconnaissance réglementaire deviennent autant de niveaux intermédiaires possibles entre la situation actuelle et une réadhésion complète.
Veulent se rapprocher sans avoir encore décidé jusqu’où
Le changement de climat ne signifie pas que le Royaume-Uni soit prêt à rejoindre immédiatement l’Union européenne. Les enquêtes montrent au contraire une opinion beaucoup plus nuancée. Une majorité claire soutient une relation plus étroite avec l’Union sans nécessairement réintégrer le marché unique, l’union douanière ou l’Union elle-même. En juin, YouGov mesurait 59 % de soutien à un rapprochement de ce type contre 20 % d’opposition.
Cette position intermédiaire pourrait devenir politiquement plus importante qu’un affrontement immédiat autour d’un second référendum. Les programmes de mobilité pour les jeunes bénéficient par exemple d’un soutien beaucoup plus large que l’idée abstraite d’une nouvelle bataille sur l’appartenance à l’Union. Une enquête de septembre donnait 57 % de soutien à un dispositif réciproque de mobilité pour les 18-30 ans, contre seulement 12 % d’opposition.
Même la libre circulation, longtemps considérée comme l’un des éléments les plus politiquement toxiques du débat britannique, apparaît différemment dans certains sondages lorsqu’elle est associée à des avantages commerciaux plus importants. Une enquête conduite au printemps indiquait que 63 % des répondants accepteraient la libre circulation dans le cadre d’une relation commerciale plus étroite avec l’Union, y compris une majorité parmi les personnes ayant voté pour quitter l’UE en 2016.
Le Brexit n’a donc pas été remplacé par un consensus inverse. Une partie du pays veut rejoindre l’Union, une autre préfère rester en dehors et une proportion importante cherche surtout une formule permettant de récupérer certains bénéfices de l’intégration sans rouvrir entièrement la question de l’adhésion. La politique britannique se déplace ainsi progressivement d’un débat sur la sortie vers un débat sur la distance que Londres souhaite encore maintenir avec Bruxelles.
Le Brexit pourrait survivre juridiquement
Le scénario le plus intéressant pour les prochaines années n’est peut-être pas un retour spectaculaire du Royaume-Uni dans l’Union européenne. Londres pourrait rester juridiquement en dehors tout en multipliant les accords qui réduisent progressivement la distance créée depuis 2020. Commerce, défense, énergie, mobilité, normes industrielles et recherche peuvent chacun produire une couche supplémentaire de réintégration sans exiger immédiatement une nouvelle adhésion.
Cette méthode permettrait à un gouvernement britannique d’éviter une répétition brutale de la confrontation de 2016. Elle permettrait également à Bruxelles de tester progressivement la fiabilité d’un partenaire qui a quitté l’Union avant d’envisager une éventuelle discussion beaucoup plus lourde sur l’adhésion. Plusieurs responsables européens ont déjà indiqué publiquement qu’un Royaume-Uni souhaitant revenir trouverait une Europe disposée au moins à examiner sérieusement cette possibilité.
La difficulté viendrait alors de la nature même du compromis. Plus Londres recherche les avantages du marché européen, plus Bruxelles risque de demander un alignement sur ses règles, des contributions financières ou des engagements sur la mobilité. Le Royaume-Uni pourrait découvrir qu’il existe peu de chemins permettant de récupérer les bénéfices de l’intégration tout en conservant intégralement l’autonomie promise par le Brexit.
Dix ans après le référendum, le changement politique britannique tient ainsi moins à l’annonce d’un retour qu’à quelque chose de plus discret. Brexit n’est plus nécessairement traité comme une décision dont chaque conséquence doit rester hors de discussion. Le Royaume-Uni commence à examiner ouvertement ce qu’il souhaite récupérer de l’Europe, combien d’autonomie il est prêt à échanger pour y parvenir et jusqu’où un rapprochement peut aller avant que la distinction entre rester dehors et commencer à revenir ne devienne elle-même difficile à tracer.
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