États-Unis : 11-Septembre, vingt-cinq ans après

Le 11 septembre 2001, les États-Unis ne furent pas seulement victimes de quatre avions détournés. Ils découvrirent brutalement qu’une puissance capable de dominer militairement la planète pouvait rester extraordinairement vulnérable à quelques hommes déterminés à transformer des infrastructures civiles en armes.

Près de 3 000 personnes furent tuées à New York, au Pentagone et en Pennsylvanie. Le choc fut humain, politique et presque métaphysique. Depuis la fin de la guerre froide, Washington vivait dans ce que Charles Krauthammer avait appelé le « moment unipolaire ». L’Amérique possédait une puissance militaire sans équivalent, une économie dominante et une capacité d’influence culturelle mondiale. Le 11-Septembre révéla pourtant une contradiction que les empires apprennent rarement sans douleur. La supériorité accumulée contre les États ne protège pas nécessairement contre des adversaires qui refusent de jouer selon les règles des États.

La réaction américaine fut d’abord compréhensible dans son principe. Al-Qaïda disposait d’un sanctuaire afghan sous protection talibane et Washington entreprit de le démanteler. Mais très rapidement, une opération destinée à neutraliser les responsables d’une attaque devint une doctrine beaucoup plus vaste. La « guerre mondiale contre le terrorisme » transforma une menace en catégorie stratégique presque sans frontières.

Dix-huit mois après le 11-Septembre, les États-Unis avaient renversé le régime taliban puis envahi l’Irak, tout en déployant des opérations antiterroristes dans plusieurs régions du monde. Une tragédie précisément identifiable avait ainsi produit une guerre dont le champ géographique, la durée et même la définition de la victoire devenaient de plus en plus difficiles à déterminer.

La puissance militaire remplaça la stratégie

Cette transformation révèle probablement la première grande leçon du 11-Septembre. Une puissance traumatisée peut confondre capacité d’action et pertinence stratégique. Les États-Unis disposaient de porte-avions, de forces spéciales, de satellites, d’une monnaie internationale et d’alliances extraordinaires. Ils pouvaient détruire rapidement un régime. Ils découvrirent beaucoup plus lentement qu’ils ne pouvaient pas fabriquer avec la même efficacité un ordre politique capable de lui succéder. Afghanistan et Irak montrèrent ainsi la différence entre gagner une campagne militaire et produire une architecture politique viable. L’armée américaine pouvait prendre Kaboul ou Bagdad. Elle ne pouvait pas, par la seule supériorité militaire, résoudre les fractures historiques, institutionnelles, ethniques et politiques qui avaient précédé son arrivée.

Le paradoxe est immense. Al-Qaïda n’aurait jamais pu infliger militairement aux États-Unis les coûts que l’Amérique finit par accepter elle-même au nom de sa réponse. Des guerres interminables, des centaines de milliers de morts directs et indirects selon les méthodologies utilisées, des dépenses s’étendant sur plusieurs milliers de milliards de dollars, une réputation internationale endommagée et deux décennies d’attention stratégique consacrées au Moyen-Orient constituent une conséquence historique disproportionnée par rapport aux capacités matérielles de l’organisation qui avait déclenché le processus. Le terrorisme cherche précisément à obtenir cet effet multiplicateur. Il ne doit pas nécessairement vaincre matériellement son adversaire. Il lui suffit parfois de provoquer chez celui-ci une réaction beaucoup plus coûteuse que l’attaque initiale.

Pour se protéger, l’Amérique transforma aussi l’Amérique

Le 11-Septembre produisit ensuite une architecture intérieure dont beaucoup d’Américains ont fini par oublier qu’elle était autrefois exceptionnelle. Le Patriot Act élargit les pouvoirs de surveillance et d’enquête. Le Department of Homeland Security fut créé. Les agences de renseignement furent réorganisées. Les contrôles aéroportuaires, le partage massif de données, les listes de surveillance, la biométrie, les programmes de suivi financier et une conception beaucoup plus expansive de la prévention entrèrent dans le fonctionnement ordinaire de l’État. Une grande partie de cette transformation améliora incontestablement la capacité américaine à détecter et perturber des projets terroristes. Elle modifia également durablement la frontière entre protection collective et liberté individuelle.

Le véritable héritage du 11-Septembre se trouve donc autant dans les institutions américaines que sur les anciens champs de bataille. Après 2001, le renseignement américain passa progressivement d’une logique principalement orientée vers l’observation des adversaires étatiques à une logique de détection de réseaux, de comportements, de communications et d’individus dispersés. Les drones devinrent simultanément instruments de surveillance et armes. La collecte massive de données fut justifiée par la nécessité de découvrir la fameuse aiguille dans une botte de foin. Guantánamo, les prisons secrètes de la CIA et les méthodes qualifiées à Washington d’« enhanced interrogation techniques » posèrent une question plus inconfortable. Jusqu’où une démocratie peut-elle modifier ses propres normes au nom de la défense de celles-ci sans commencer à endommager ce qu’elle prétend protéger ?

Cette contradiction dépasse d’ailleurs George W. Bush. Les administrations suivantes ont modifié certaines méthodes, fermé certains programmes et réorienté certaines priorités, sans démanteler complètement l’État sécuritaire construit après 2001. Barack Obama intensifia l’usage des drones dans plusieurs théâtres. Donald Trump puis Joe Biden héritèrent d’un exécutif disposant d’instruments de sécurité nationale considérablement renforcés. Le problème institutionnel est classique. Les pouvoirs créés pour une urgence survivent souvent à l’urgence qui les avait justifiés. Une bureaucratie dispose ensuite de ses budgets, de ses doctrines, de ses intérêts organisationnels et d’une nouvelle définition de ce qui paraît normal.

Vingt-cinq ans après les attentats, l’opinion publique américaine elle-même illustre cette tension. Un sondage Reuters/Ipsos de 2026 montre que les Américains considèrent désormais davantage l’extrémisme intérieur que le terrorisme étranger comme une menace idéologique majeure, tandis qu’une forte majorité reste opposée à la surveillance domestique sans mandat. Le danger n’a donc pas disparu. Il a changé de forme et parfois d’adresse. Le système construit pour repérer une cellule étrangère liée à Al-Qaïda doit aujourd’hui comprendre des acteurs isolés, des radicalisations numériques, des extrémismes idéologiquement hétérogènes et des technologies accessibles à presque tous.

L’exception devient institution

Le plus important héritage géopolitique du 11-Septembre pourrait cependant être ce qu’il coûta aux États-Unis en temps stratégique. Pendant que Washington consacrait une partie gigantesque de son énergie politique, militaire et intellectuelle à l’Afghanistan, à l’Irak et à la lutte antiterroriste, la Chine accumulait capacités industrielles, infrastructures, technologies et influence commerciale. La Russie reconstituait progressivement une politique de puissance. Les chaînes de valeur mondiales changeaient. L’Asie devenait encore davantage le centre de gravité de l’économie mondiale.

Les États-Unis n’abandonnèrent évidemment ni l’Europe ni l’Asie pendant ces années, mais ils consacrèrent une quantité exceptionnelle de capital stratégique à des guerres dont les rendements politiques diminuèrent avec le temps. Une grande puissance ne paie pas seulement ce qu’elle dépense. Elle paie aussi ce qu’elle aurait pu construire ailleurs.

L’Afghanistan fournit l’image la plus brutale de cette limite. Vingt ans après avoir chassé les talibans de Kaboul, les États-Unis quittèrent le pays en 2021 et les talibans reprirent le pouvoir.

Cette boucle historique ne signifie pas que deux décennies d’intervention furent entièrement inutiles ni qu’Al-Qaïda conserva les capacités dont elle disposait en 2001. Elle démontre quelque chose de plus profond. Détruire une organisation, transformer une société et construire un État sont trois objectifs différents. Les politiques publiques deviennent dangereuses lorsqu’un gouvernement les confond.

L’Amérique avait commencé par poursuivre les responsables du 11-Septembre. Elle termina par tenter de reconstruire des sociétés dont les contradictions dépassaient largement le problème initial.

Vingt années de guerre et le coût du temps perdu

Le terrorisme contemporain rend d’ailleurs cette leçon encore plus importante. Les évaluations américaines de 2026 décrivent une menace beaucoup plus fragmentée que celle du début des années 2000. Il existe encore des branches d’Al-Qaïda et de l’État islamique, particulièrement actives dans certaines régions d’Afrique et du Moyen-Orient, mais les menaces incluent désormais des réseaux diffus, des acteurs autonomes, des radicalisations domestiques et de nouvelles technologies.

Les drones commerciaux, l’intelligence artificielle, les communications chiffrées et les plateformes sociales réduisent les moyens nécessaires pour produire de la violence politique. Le prochain 11-Septembre, s’il existe un jour sous une autre forme, ne ressemblera probablement pas au précédent. C’est précisément pourquoi construire indéfiniment la sécurité de demain avec les institutions intellectuelles d’hier serait une erreur.

Le prochain 11-Septembre ne ressemblera pas au précédent

La question du vingt-cinquième anniversaire ne devrait donc pas être seulement de savoir si les États-Unis se souviennent du 11 septembre 2001. Ils s’en souviennent, et ils doivent continuer à honorer les victimes, les familles et les secouristes dont certains meurent encore aujourd’hui de maladies liées à l’exposition aux substances toxiques de Ground Zero. La question plus difficile consiste à savoir si l’Amérique a appris à distinguer puissance et stratégie. Le 11-Septembre démontra qu’une société ouverte doit savoir se défendre.

Les vingt-cinq années suivantes démontrèrent qu’elle doit également savoir se défendre contre la tentation de laisser ses ennemis choisir ses priorités, ses dépenses, ses guerres et jusqu’à la forme de ses institutions. La victoire durable contre le terrorisme ne consiste peut-être pas à rendre une puissance impossible à attaquer. Elle consiste à empêcher qu’une attaque réussisse à gouverner sa politique pendant une génération.

NBSInfos.com

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