La microfinance censée sauver les populations pauvres d’Asie n’a pas tenu ses promesses 

La microfinance a longtemps été considérée comme l’outil miracle de l’Asie pour sortir les populations de la pauvreté. Du Bangladesh à l’Inde, en passant par le Cambodge et les Philippines, la promesse était simple : octroyer de petits prêts aux ménages à faibles revenus, les aider à créer une entreprise, à accroître leurs revenus et à échapper à la pauvreté.

Lancée dans les années 1970 , la microfinance a été conçue pour fournir des services financiers aux personnes à faibles revenus généralement exclues du système bancaire traditionnel.

Les petits prêts, généralement compris entre 200 et 500 dollars américains, visaient tout particulièrement à permettre aux femmes de créer leur propre entreprise et de subvenir aux besoins de leur famille. Selon la Banque mondiale, plus de 1,7 milliard de personnes n’ont pas accès aux services bancaires.

Pourtant, des décennies d’expérience montrent que le crédit à lui seul n’a pas permis d’opérer la transformation vers l’indépendance économique promise.

Nous devons nous poser une question difficile : et si nous avions résolu le mauvais problème ?

L’un des problèmes fondamentaux réside dans l’hypothèse selon laquelle les ménages pauvres des pays en développement manquent de capital mais disposent d’opportunités d’investissement rentables.

En réalité, de nombreuses familles pauvres exploitent de très petites entreprises telles que des stands de nourriture, des petits commerces, l’agriculture , la couture ou le petit commerce. Ces activités sont souvent à forte intensité de main-d’œuvre et font face à une concurrence locale intense.

Accorder davantage de prêts peut donc créer plus d’entreprises sans pour autant générer plus de clients. Lorsque de nombreux emprunteurs arrivent sur le même marché, le crédit supplémentaire risque simplement de répartir la demande existante entre un plus grand nombre d’entreprises. Cela intensifie la concurrence et rend plus difficile la réalisation de bénéfices pour les entreprises individuelles.

Ce problème est étroitement lié à une autre hypothèse : celle selon laquelle les familles pauvres seraient entreprenantes. Certains emprunteurs possèdent effectivement une expérience , des compétences, des réseaux et des opportunités qui leur permettent de réaliser un excellent retour sur investissement.

Mais d’autres bénéficieraient bien davantage d’un emploi stable, d’une éducation, d’une formation professionnelle et d’infrastructures telles que des routes et des transports fiables, l’électricité, l’accès à Internet et des marchés.

Considérer tous les ménages pauvres comme des entrepreneurs potentiels peut donc conduire à des politiques inadaptées. En Inde, l’exemple des microcrédits montre qu’ils ont davantage favorisé l’endettement et l’investissement des entreprises existantes que la création de nouvelles entreprises.

Cela suggère que les microcrédits peuvent aider certains types de ménages, mais qu’ils ne constituent pas un mécanisme universel pour sortir de la pauvreté.

À quoi servent réellement certains microcrédits

Un autre problème réside dans le fait que les prêts ne sont pas toujours utilisés pour des investissements productifs. Les ménages pauvres doivent faire face à des dépenses médicales, des frais de scolarité, des coûts alimentaires, des besoins en logement et des chocs économiques imprévus.

Il arrive qu’un prêt commercial serve à couvrir des besoins immédiats ou à rembourser une autre dette. Cet emprunt peut certes aider à gérer une urgence financière, mais il ne génère pas nécessairement les revenus supplémentaires requis pour rembourser le prêt et accroître le patrimoine du ménage.

Le coût du crédit peut accentuer cette pression. Les microcrédits peuvent engendrer des frais d’intérêt considérables. Au Bangladesh, par exemple, l’Autorité de régulation du microcrédit fixe un taux maximal de 24 % pour les microcrédits.

Avec des taux d’intérêt aussi élevés, une petite entreprise doit dégager un bénéfice suffisant pour rembourser son prêt. Le véritable problème réside dans le fait que l’activité financée par ce prêt risque de ne pas générer assez de profits pour couvrir les coûts et les risques liés à l’emprunt. Une micro-entreprise aux faibles rendements peut ne pas parvenir à rembourser sa dette, surtout si le prêt vise uniquement à assurer sa survie plutôt que son indépendance financière.

Les prêts multiples peuvent engendrer d’autres problèmes

Lorsque les emprunteurs obtiennent des prêts auprès de plusieurs institutions financières, les nouveaux emprunts peuvent servir à rembourser la dette existante plutôt qu’à financer des investissements productifs.

Des recherches menées auprès des ménages ruraux au Cambodge montrent que les emprunteurs de microfinance ont de plus en plus recours à d’autres dettes pour rembourser leurs prêts. Ce jonglage avec les dettes donne l’illusion, pour les prêteurs comme les banques ou les agences de développement, d’un excellent taux de remboursement, tandis que les ménages demeurent financièrement vulnérables.

L’expérience du Pakistan met en lumière un autre changement important dans le domaine de la microfinance : le recours croissant à la terre comme garantie. Dans la province rurale du Sindh, la terre est l’un des actifs les plus précieux des agriculteurs et est largement utilisée comme garantie pour les prêts bancaires. Cependant, les petits exploitants ont moins accès au crédit que les grands propriétaires, car ils ne disposent pas de garanties suffisantes à mettre en gage.

Cela crée un paradoxe majeur. La promesse initiale de la microfinance était d’aider les personnes sans ressources. Or, la modernisation du secteur peut transformer leur principal actif productif – la terre – en garantie de leur dette. Et cela peut mettre en péril leur bien le plus précieux en cas de difficultés de remboursement.

Un soutien plus large est essentiel

La leçon à retenir est que l’accès au capital n’est qu’une contrainte parmi d’autres au développement économique.

En réalité, les entrepreneurs ont également besoin de compétences, de technologies, d’infrastructures, de connectivité numérique, d’accès aux marchés et d’emplois stables. Pour les ménages les plus pauvres, l’endettement peut s’avérer particulièrement inadapté lorsqu’ils n’ont pas la capacité de générer un rendement fiable et durable.

Rui Peng Liu

Maître de conférences en finance, Université Deakin

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