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Depuis des décennies, les discussions et les décisions concernant l’accès à la contraception, à l’avortement, aux soins de santé maternelle, à la prévention et au traitement du VIH, à une éducation sexuelle complète, à l’égalité des sexes et à la protection contre les violences sexuelles se sont largement déroulées dans un seul sens : du Nord vers le Sud .
Les chercheurs, les donateurs et les organisations internationales ont exporté des programmes, défini la réussite et déterminé les questions les plus importantes. Comment prévenir le VIH ? Comment améliorer l’accès à la contraception ? Comment réduire la mortalité maternelle ? On s’est beaucoup moins intéressé aux questions de plaisir, de désir ou à la façon dont les communautés elles-mêmes définissent le bien-être sexuel.
Malgré des décennies d’investissement, de nombreux défis majeurs en matière de santé sexuelle persistent. Chaque année, on recense plus de 374 millions de nouveaux cas de quatre infections sexuellement transmissibles (IST) majeures. Plus d’un milliard de personnes vivent avec une IST dans le monde. Par ailleurs, on estime que 225 millions de femmes souhaitant éviter une grossesse n’utilisent toujours pas de contraception efficace.
Ces chiffres devraient soulever une question dérangeante : et si les cadres dominants qui régissent la santé sexuelle mondiale n’étaient pas aussi efficaces ni aussi émancipateurs que le supposent de nombreux chercheurs, donateurs et décideurs politiques ?
Cette question découle également de notre propre expérience en tant que chercheuses et chercheurs en santé sexuelle et reproductive à l’Université Columbia. Nos travaux nous ont conduits dans divers contextes internationaux, notamment en Afrique où nous avons mené des recherches approfondies sur la mise en œuvre du vaccin contre le VPH au Kenya et la prévention du VIH au Mozambique, ainsi que des collaborations avec le Fonds des Nations Unies pour la population et des partenaires universitaires, gouvernementaux et non gouvernementaux sur les droits sexuels, le plaisir sexuel et la santé sexuelle. Notre équipe bénéficie également de l’expertise des populations autochtones d’Aotearoa Nouvelle-Zélande en matière de santé et de politiques publiques, notamment grâce à des recherches ancrées dans les approches Hauora Māori de la santé sexuelle et reproductive.
Ces expériences ont contribué à motiver notre récent commentaire , dans lequel nous examinons comment les histoires coloniales, les structures de financement inégales et les hiérarchies mondiales de la recherche déterminent où le savoir est produit et quel savoir est considéré comme légitime. Nous soutenons que les communautés du Sud global sont traitées comme des lieux où sont mises en œuvre des interventions plutôt que comme des foyers d’émergence de nouvelles idées.
Nous nous appuyons sur des exemples issus des communautés maories, de la Somalie et de l’Afrique de l’Ouest. Nous montrons comment les traditions du Sud et les traditions autochtones offrent des perspectives sur le corps, la sexualité, le bien-être et le savoir qui diffèrent des approches actuelles et peuvent les enrichir.
Nous recommandons que la santé sexuelle mondiale dépasse la simple exportation d’interventions. Les chercheurs, les praticiens et les bailleurs de fonds devraient plutôt collaborer avec les communautés pour co-créer de nouvelles approches. Celles-ci doivent valoriser les savoirs locaux, les traditions culturelles, le plaisir et le bien-être comme composantes essentielles de la santé sexuelle.
Lorsque l’expertise circule dans un seul sens
En matière de santé mondiale, on a souvent supposé que l’expertise provenait des pays riches et se diffusait vers le reste du monde. Or, comme en témoigne la récente Proclamation de Porto sur la santé sexuelle, les droits et la justice , on reconnaît de plus en plus que la santé sexuelle mondiale exige une collaboration plus équitable et un leadership partagé. Pourtant, ce déséquilibre continue d’influencer les priorités des donateurs, les financements et les politiques internationales. Il prive souvent les communautés de toute capacité à définir elles-mêmes la réussite.
Les efforts déployés à l’échelle mondiale pour réduire le VIH, élargir l’accès à la contraception et améliorer la santé sexuelle et reproductive ont sauvé d’innombrables vies. Cependant, lorsque les interventions sont principalement conçues en fonction de priorités définies de l’extérieur, elles risquent de passer à côté des besoins réels des populations. Le succès est alors uniquement mesuré par l’incidence du VIH ou le recours à la contraception, négligeant ainsi le plaisir, l’intimité, l’autonomie corporelle, le libre choix en matière de reproduction et le bien-être.
Dans certains contextes, cette vision étroite a occulté les violences sexuelles et relégué au second plan les priorités locales au profit des agendas des bailleurs de fonds. En Haïti, par exemple, l’exploitation et les abus sexuels commis par les Casques bleus de l’ONU à l’encontre des femmes ont persisté malgré d’importantes lacunes en matière de responsabilité et de recours juridiques, privant ainsi de nombreuses victimes de tout moyen concret d’obtenir justice.
Des efforts sont déployés pour renforcer la collaboration avec les populations cibles et créer de nouveaux indicateurs de réussite. Cependant, les données probantes elles-mêmes reflètent les disparités géographiques que nous avons décrites. Dans une revue systématique portant sur 33 interventions axées sur le plaisir, 25 ont été menées aux États-Unis. Très peu l’ont été dans les pays du Sud.
En prenant en compte les raisons pour lesquelles les gens ont des rapports sexuels – et pas seulement les risques qu’ils espèrent éviter – les interventions pourraient devenir plus pertinentes tout en améliorant les résultats en matière de santé.
Il est de plus en plus admis que les programmes efficaces de santé sexuelle ne peuvent être simplement exportés. Ces programmes sont élaborés en partenariat avec les communautés les plus touchées.
Redéfinition de la santé sexuelle mondiale
La santé publique moderne s’appuie sur des enquêtes, des essais cliniques et des données épidémiologiques. Ces approches demeurent indispensables, mais elles ne constituent pas les seuls moyens de comprendre la sexualité, le corps et le bien-être.
La chercheuse Ngāhuia Murphy s’appuie sur les cosmologies maories pour remettre en question les récits coloniaux qui présentent les menstruations et la reproduction féminine comme honteuses ou impures. Elle les décrit au contraire comme sacrées et porteuses de vie.
La chercheuse et auteure féministe Minna Salami défend une « connaissance sensible ». Elle oppose les traditions européennes dominantes du savoir « dur » à des modes de connaissance ancrés dans les relations, l’expérience vécue et le corps. Ce savoir incarné englobe les sensations intuitives, le mouvement, les émotions, les rituels et les pratiques socialement acquises.
En Somalie, les traditions littéraires orales ont longtemps servi à transmettre le savoir et à résister au pouvoir colonial. Comme l’ont souligné les spécialistes de la poésie orale somalienne , la poésie peut constituer une source de connaissances sur la santé, le corps et le bien-être. Non pas qu’elle se substitue aux données scientifiques, mais parce qu’elle saisit des dimensions de l’expérience humaine souvent négligées par les méthodes conventionnelles de santé publique.
De même, les traditions de savoir yoruba du Nigéria conçoivent la connaissance comme quelque chose qui s’expérimente à travers les sens autant que la raison.
Ces traditions complètent la science en aidant les chercheurs à poser de meilleures questions et à concevoir des programmes plus adaptés.
Décoloniser la santé sexuelle
Placer les communautés du Sud au cœur des décisions en matière de santé sexuelle. Soutenir les conceptions communautaires du plaisir, du bien-être et de la sexualité. Le succès doit se mesurer au-delà de la simple prévention des maladies et inclure la joie, la sécurité, l’intimité, l’autonomie et le sentiment d’appartenance. Les acteurs doivent intégrer les perspectives antiracistes, féministes, LGBTQ+ et autochtones.
Il est impératif de renforcer le soutien aux modèles de soins conçus localement. Par exemple, les services pilotés par les communautés, où les organisations locales contribuent à définir les services offerts, leurs modalités de prestation et les critères de réussite. Ce soutien doit s’accompagner d’un transfert progressif des financements et du pouvoir décisionnel vers les institutions des pays du Sud. Chercheurs et bailleurs de fonds doivent également examiner de manière critique comment leurs propres positions, hypothèses et leur pouvoir institutionnel influencent les actions entreprises.
Il est essentiel de reconnaître le rôle des communautés du Sud global comme actrices de l’innovation.
Cela ne signifie en aucun cas renoncer à la science. Il s’agit plutôt d’élargir la définition des preuves et d’accroître le nombre de personnes habilitées à les produire. En conjuguant recherche rigoureuse , savoirs autochtones, expériences vécues et leadership communautaire, on peut bâtir des programmes de santé sexuelle plus équitables et plus efficaces.
L’avenir de la santé sexuelle mondiale doit moins reposer sur l’enseignement aux pays du Sud et davantage sur les enseignements tirés de ces derniers.
Jessie V. Ford
Professeur adjoint en sciences sociomédicales, Université Columbia
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