Actu de la RDC

RDC : Si au moins c’était l’annonce d’un duel de boxe

Je m’apprêtais à rendre mon verdict sur cette étrange compétition autour de l’endettement de la RDC. Depuis plusieurs jours, on me sollicitait pour départager les flatteurs de Félix Tshisekedi et Joseph Kabila, chacun prétendant détenir la meilleure lecture de notre situation économique. Mon jugement commençait à prendre forme. Ils ont tous tort, avec une circonstance aggravante pour Kabila. L’ancien président connaît suffisamment les habitudes de notre classe politique pour savoir que sa moindre déclaration déclencherait une chorale de perroquets, d’agneaux et d’autres créatures soudainement capables d’aboyer pour plaire à Tshisekedi. Il aurait pu épargner au pays un nouvel épisode de cette cacophonie. Il a préféré offrir aux courtisans une occasion supplémentaire de démontrer leur fidélité et à une partie de l’industrie médiatique de transformer les déclarations indignées en audience lucrative.

J’en étais encore à mesurer cette inflation de paroles lorsque Kabila a décidé de contribuer à une inflation autrement dévastatrice, celle de la violence politique. Le 12 octobre 2026, le Front pour la refondation de la nation a été annoncé à Goma, avec l’ancien président à sa tête et des figures de l’AFC/M23 dans son architecture politique et militaire. Le nouveau mouvement revendique la possibilité de recourir à la force pour renverser l’ordre politique existant. Nous étions habitués à voir les anciens dirigeants rédiger leurs mémoires, distribuer des conseils et entretenir des nostalgies. Kabila vient de choisir une autre manière d’occuper sa retraite.

Kabila, otage de sa propre rébellion ?

Condamné à mort par contumace en septembre 2025, à l’issue d’une procédure qu’il juge illégitime, Joseph Kabila disposait encore de plusieurs voies pour mener sa bataille politique, contester la sentence et rechercher une issue négociée. En prenant la tête d’une coalition politico-militaire engagée contre le pouvoir, il vient d’offrir à ses adversaires une munition politique qu’ils n’auront plus besoin de fabriquer. Son engagement actuel ne valide pas rétroactivement les accusations à l’origine du jugement. Il réduit cependant considérablement sa marge de manœuvre et brouille la distinction entre la défense de ses droits politiques et l’adhésion à une entreprise insurrectionnelle. En voulant reprendre l’initiative, Kabila fournit à ses adversaires les moyens de resserrer l’étau autour de lui.

Plus préoccupant encore, Kabila s’engage dans une entreprise sur laquelle il pourrait rapidement perdre la maîtrise. Corneille Nangaa poursuit ses propres visées politiques à l’échelle nationale, Bertrand Bisimwa porte une histoire politique façonnée par les rébellions de l’Est, tandis que Sultani Makenga commande des forces aux objectifs militaires et territoriaux qui ne coïncident pas nécessairement avec les calculs d’un ancien chef de l’État. Les experts des Nations unies ont déjà relevé des divergences concernant l’extension des opérations au-delà des Kivu. Une hostilité commune envers Tshisekedi ne constitue ni un programme de gouvernement ni une garantie de fidélité. Les alliances forgées pour renverser un homme commencent souvent à se fissurer lorsqu’il faut décider qui prendra sa place.

Après dix-huit années à la tête de l’État et une transmission du pouvoir en 2019, Kabila connaît mieux que beaucoup le prix des guerres congolaises, la fragilité des alliances militaires et la courte espérance de vie des fidélités entretenues par les privilèges. Il sait qu’une victoire militaire ne confère ni légitimité populaire ni compétence gouvernementale. Les combattants qui permettent de conquérir un territoire peuvent également devenir les premiers obstacles à son administration. Son expérience aurait dû le préserver de la naïveté consistant à prendre une coalition armée pour un projet de refondation nationale. Il vient pourtant de lier son destin à des hommes et des femmes aux appétits susceptibles de dépasser ses propres ambitions. L’ancien maître du jeu pourrait finir par découvrir qu’il n’en est plus qu’une pièce.

Kabila était à domestiquer, non à tirer par la queue

Félix Tshisekedi porte, lui aussi, une part de responsabilité dans la détérioration de cette relation politique. À son arrivée au pouvoir, il avait devant lui un ancien président disposant encore de réseaux politiques, économiques, militaires et régionaux. Il devait chercher à réduire progressivement l’influence de cet héritage par la construction d’institutions plus solides, par la compétition politique et par une insertion soigneusement encadrée de son prédécesseur dans la vie républicaine. Il a préféré consacrer une énergie considérable à désarticuler son entourage, à récupérer ses anciens serviteurs et à faire de son effacement une démonstration d’autorité. Neutraliser l’influence d’un ancien président ne consiste pas à collectionner les défections de ses courtisans. Ceux qui changent de maître conservent souvent leurs anciennes méthodes.

J’avais défendu une approche autrement plus imaginative. Pourquoi ne pas faire de Kabila un ambassadeur de la voix des enfants, chargé de promouvoir leur protection, leur éducation et leur participation à la vie nationale, dans un cadre indépendant de toute fonction exécutive et soumis aux exigences ordinaires de responsabilité publique. Une telle mission n’aurait effacé ni son bilan ni les accusations portées contre lui. Elle aurait offert à un ancien chef de l’État une utilité publique compatible avec son retrait du pouvoir. Elle aurait également permis à Tshisekedi de garder constamment les deux yeux rivés sur lui, tout en maintenant tendrement un bras autour de son cou.

La domestication que j’évoque consiste à subordonner les calculs personnels aux règles de la République, sans recourir à l’humiliation ni à la soumission individuelle. Tshisekedi avait choisi de s’accaparer les anciens soldats de Kabila qu’à organiser une coexistence politique avec son prédécesseur tout en conservant l’ascendant. Des êtres comme Lambert Mende, Willy Mishiki, Julien Paluku et Évariste Boshab illustrent, chacun à sa manière, la capacité de notre classe politique à changer de camp sans nécessairement remettre en question ses pratiques. La politique congolaise s’est ainsi enrichie de transfuges tout en demeurant pauvre en mécanismes de réconciliation. À force de tirer la queue d’un adversaire que l’on croit politiquement apprivoisé, on finit parfois par provoquer une réaction bien plus coûteuse que l’arrangement politique qu’on avait refusé.

Un couteau à double tranchant

Tshisekedi ferait bien de mesurer les conséquences de cette nouvelle configuration avant de se laisser rassurer par les déclarations belliqueuses de son entourage. Comment dormir tranquillement lorsque l’adversaire connaît les hommes, les habitudes et les contradictions de l’appareil que l’on dirige. Beaucoup de ceux qui servent aujourd’hui le président ont participé, à divers degrés, au système politique de son prédécesseur. Kabila connaît leur parcours, leurs fidélités successives et leur aptitude à adapter leurs convictions aux circonstances. Cela ne signifie pas qu’ils travaillent pour lui. Leur présence ne constitue donc pas, à elle seule, une garantie de solidité politique. Une majorité composée de fidélités recyclées peut se révéler moins résistante aux secousses qu’une institution reposant sur des principes.

La situation militaire ajoute une difficulté plus sérieuse. Les Wazalendo, qui regroupent notamment d’anciennes milices Maï-Maï auxquelles le pouvoir de Kabila avait lui-même eu recours, représentent une force de résistance hétérogène, ce qui complique la coordination et la discipline. Il est difficile de trouver un officier supérieur, dans l’armée comme dans la police, qui ne doive sa nomination ou sa promotion à une décision de Kabila. Les entreprises privées de sécurité engagées aux côtés du pouvoir répondent, quant à elles, à des logiques contractuelles. Les pertes subies en septembre par une équipe liée à Erik Prince, révélées récemment par Reuters, rappellent les limites de la sous-traitance de la sécurité nationale. Un combattant local, un militaire de carrière et un contractant étranger n’obéissent pas nécessairement aux mêmes motivations. Le second est lié à une obligation institutionnelle, le premier peut défendre sa communauté et le troisième intervient dans les conditions définies par son engagement.

La diplomatie régionale ne procure aucune assurance supplémentaire. La Tanzanie, qui avait contribué à la mission militaire de la SADC, pourrait ajuster sa posture diplomatique selon l’évolution du conflit et ses propres intérêts de sécurité. L’Angola, voisin stratégique constamment préoccupé par la stabilité régionale, suivra d’abord les conséquences de l’escalade sur son environnement régional. Quant aux autres partenaires, ils mesureront leurs engagements à l’aune de leurs propres priorités. Le couteau est donc à double tranchant. Kabila peut espérer accroître la pression sur Kinshasa, tout en s’exposant à l’inconstance de ses alliés. Tshisekedi peut renforcer sa posture militaire, tout en découvrant que ses appuis sont moins inconditionnels que les applaudissements de ses ministres.

L’avenir en trompe-l’œil

Aucun des deux ne dispose d’une équipe suffisamment influente de penseurs, d’économistes, de constitutionnalistes, d’ingénieurs institutionnels et de stratèges du développement capable de déplacer durablement le débat national vers les conditions de la prospérité. Kabila nous parle de refondation en s’entourant principalement de figures de la confrontation politico-militaire. Tshisekedi nous parle de transformation en s’appuyant sur une architecture politique largement occupée par les gestionnaires des anciennes pratiques. Dans les deux cas, le vocabulaire du changement avance plus vite que les moyens intellectuels et institutionnels de sa réalisation.

Une rébellion qui prétend refonder la nation devrait être capable d’expliquer comment elle reconstruira les circuits de production, organisera le financement public, réformera la justice, garantira l’accès à la terre, protégera les droits des citoyens et empêchera la reproduction des privilèges qui ont alimenté les conflits précédents. Il ne suffit pas de promettre la redistribution des richesses lorsque l’on ne démontre aucune capacité à multiplier les possibilités de création de valeur. De son côté, un gouvernement qui revendique la souveraineté devrait pouvoir montrer comment cette souveraineté se traduit en capacités industrielles, en autonomie productive, en emplois, en institutions crédibles et en moyens de participation économique pour les Congolais. Les slogans de refondation et les discours de résistance restent intellectuellement insuffisants tant qu’ils ne répondent pas à ces exigences.

Le drame congolais vient de cette incapacité répétée à convertir l’autorité politique en moyens durables de participation économique et sociale. Kabila et Tshisekedi se disputent le commandement de l’État alors que la question décisive demeure celle de ce que cet État permet effectivement aux Congolais d’accomplir.

Vers un face-à-face forcé ?

La création du FRN modifie les calculs autour des négociations de Doha. Jusqu’ici, Kinshasa pouvait présenter l’AFC/M23 comme un interlocuteur armé distinct de Kabila, tout en accusant ce dernier d’entretenir des relations avec la rébellion. Désormais, l’ancien président est publiquement placé à la tête d’une structure qui se déclare successeur de l’AFC. Les médiateurs devront tenir compte de cette recomposition, sans que celle-ci oblige juridiquement Kinshasa à reconnaître Kabila comme interlocuteur exclusif. C’est précisément le pari de l’ancien président. Il cherche à transformer son importance militaire et politique en pouvoir de négociation. Là où Tshisekedi espérait circonscrire son adversaire, il pourrait se retrouver confronté à une pression croissante en faveur d’un dialogue politique intégrant directement la question Kabila.

Ce face-à-face pourrait cependant devenir un piège pour son propre architecte. En liant publiquement son sort à la coalition armée, Kabila réduit sa capacité à se présenter comme une figure de médiation extérieure au conflit. Tshisekedi, de son côté, devra mesurer le coût d’un refus systématique de dialogue face au coût politique d’une négociation avec celui qu’il considère comme un acteur de l’insurrection.

Reste l’Oncle Sam. Certains attendent son verdict comme si Washington devait désigner le vainqueur d’une querelle congolaise. Les États-Unis ont pourtant déjà sanctionné Joseph Kabila en avril 2026 pour son soutien au M23 et à l’AFC, selon le Trésor américain. Ce fait ne signifie pas que tous les choix diplomatiques futurs de Washington sont arrêtés. Kabila ne peut donc présumer d’une neutralité américaine bienveillante. L’administration américaine évaluera la sécurité régionale, la mise en œuvre des accords, les intérêts miniers, les chaînes d’approvisionnement stratégiques et la crédibilité des partenaires susceptibles de protéger ces intérêts. Tshisekedi commettrait une erreur en confondant cette convergence momentanée avec une fidélité personnelle. Kabila en commettrait une autre en imaginant que sa capacité de nuisance lui donnera automatiquement une valeur diplomatique. Washington ne distribue pas ses faveurs en fonction du volume des applaudissements congolais. Il calcule ce que chaque configuration politique lui permet d’obtenir.

La nation s’apprête à payer la facture

Le premier prix sera humain. Chaque nouvelle offensive, chaque représaille et chaque déplacement de population prolongeront la destruction de vies qui auraient dû être consacrées à autre chose qu’à la survie. La souffrance humaine ne figure dans aucun budget politique des deux camps, alors qu’elle constitue la dette la plus lourde que cette génération de dirigeants transmettra à la suivante.

Le second prix sera économique. Une guerre prolongée détourne les ressources publiques vers les dépenses militaires, désorganise les échanges, érode les recettes fiscales, détruit les infrastructures et décourage l’investissement productif. Son coût dépasse les richesses détruites et les ressources englouties. Il englobe celles qui n’auront jamais été créées, les entreprises qui ne verront pas le jour et les possibilités de développement sacrifiées. La guerre ne détruit pas seulement ce qu’une nation possède. Elle la prive aussi de ce qu’elle aurait pu devenir.

Le troisième prix sera démocratique. En conditionnant la tenue des élections de 2028 à la fin de la guerre, Tshisekedi a placé le calendrier électoral sous la dépendance des armes. La prolongation du conflit pourrait ainsi devenir le prétexte d’un glissement institutionnel, prolongeant les mandats au détriment de la souveraineté populaire. Les Congolais seraient alors doublement dépossédés, privés de paix et de la possibilité de choisir leurs dirigeants. Lorsqu’une guerre finit par dicter la date des élections, ce n’est plus seulement le territoire qui échappe au contrôle des citoyens, c’est aussi leur avenir politique.

Qui sonnera le gong d’arrêt ?

Je reviens donc à mon souhait initial. Si au moins Kabila avait annoncé un duel de boxe avec Tshisekedi. Nous aurions assisté à deux anciens partenaires devenus adversaires, devant un public libre de juger. Un arbitre aurait compté les coups, les règles auraient limité les excès et le combat aurait eu une fin. Les deux hommes ont choisi une arène où personne ne garantit l’arrêt des hostilités et où les victimes ne peuvent quitter les gradins. Kabila a franchi un seuil politique et devra en répondre. Tshisekedi doit désormais démontrer qu’il sait défendre la République sans réduire son gouvernement à une machine de confrontation personnelle. Il existe d’autres moyens de défendre la nation que de faire parler les drones et multiplier les morts.

Les Congolais n’ont pas besoin de savoir lequel des deux hommes mettra l’autre à genoux. Ils ont besoin de dirigeants capables de remettre la nation debout, socialement et économiquement, et surtout de leur laisser le droit de choisir librement en 2028. Kabila et Tshisekedi auront chacun exercé deux mandats électifs. La Constitution leur interdit un troisième, et il leur appartient de respecter cette limite. Croisons simplement les doigts pour que celui ou celle que nous choisirons en 2028 ne décide pas, à son tour, de régler ses comptes avec ses prédécesseurs, perpétuant cette folie politique. Si chaque alternance devient le prétexte d’une nouvelle vendetta, La RDC continuera de changer de dirigeants sans jamais changer de destin.

Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe

roi makoko

Recent Posts

Brésil : l’intelligence artificielle menace la démocratie

Dans son discours prononcé lors du Sommet sur l'impact de l'intelligence artificielle, qui s'est tenu…

2 heures ago

Néo-extractivisme : qui profite et qui souffre de l’expansion accélérée des centres de données d’intelligence artificielle ?

Même s'il s'agit simplement de poser une question, de créer une image, de générer une…

2 heures ago

Donald Trump s’allie une fois de plus à Vladimir Poutine, mettant l’Ukraine – et les relations américaines avec l’Europe – sous pression

L'accord conclu le 9 octobre entre Donald Trump et son homologue russe, Vladimir Poutine, autorisant…

2 heures ago

États-Unis : Trump rate une nouvelle fois le prix Nobel et impose de nouvelles sanctions à la Cour pénale internationale

Des rumeurs circulent depuis des semaines concernant l'imposition par les États-Unis de sanctions plus sévères…

2 heures ago

RDC : à qui appartiendra la transformation économique financée par les autres ?

La RDC multiplie les démarches auprès des institutions financières internationales pour accélérer la réalisation de…

1 jour ago

Freddy Matungulu et Jo M. Sekimonyo : deux conceptions profondément différentes de l’économie congolaise

La différence fondamentale est la suivante : Freddy Matungulu cherche à déterminer quel taux de…

1 jour ago