RDC – ONU : Judith Suminwa veut gouverner l’intelligence artificielle sans Internet ni électricité

À New York, Judith Suminwa a plaidé pour une participation renforcée des pays en développement à la gouvernance mondiale de l’intelligence artificielle, en insistant sur la nécessité d’éviter que la fracture numérique ne se transforme en fracture de l’intelligence. Sur une scène internationale, le vocabulaire fonctionne parfaitement. Gouvernance, inclusion, intelligence artificielle, fracture technologique, souveraineté numérique, renforcement des capacités, tous les mots attendus sont présents. Le problème commence lorsqu’on replace ce discours dans le pays que dirige la Première ministre.

La RDC ne manque pas aujourd’hui d’un siège supplémentaire dans les discussions sur l’IA. Elle manque encore des conditions élémentaires permettant simplement à une grande partie de sa population d’utiliser cette technologie de manière moderne. Sans électricité fiable, sans Internet accessible, sans couverture suffisante et sans appareils correctement connectés, la gouvernance mondiale de l’intelligence artificielle ressemble soudain à une préoccupation importée d’un autre niveau de développement.

Selon les données de la Banque mondiale, à peine un peu plus d’un Congolais sur cinq avait accès à l’électricité en 2024. L’accès à Internet reste lui aussi limité, coûteux et profondément inégal entre Kinshasa, quelques grands centres urbains et une immense partie du territoire. Dans de nombreuses zones, le problème ne consiste même pas encore à savoir comment encadrer l’usage de l’intelligence artificielle. Il consiste à réussir à se connecter assez longtemps pour l’ouvrir. Avant de discuter des biais algorithmiques, de la souveraineté des données ou des règles entourant les grands modèles linguistiques, des millions de Congolais doivent encore composer avec des coupures de courant, une couverture instable, des forfaits coûteux et des téléphones que l’on ne peut pas toujours recharger. La distance entre le discours de New York et cette réalité donne à l’intervention de la Première ministre une dimension presque surréaliste.

La séquence choisie par Judith Suminwa donne ainsi l’impression d’un gouvernement qui veut déjà discuter du règlement intérieur d’une maison dans laquelle une grande partie de la population n’arrive même pas à entrer. La question congolaise la plus urgente ne porte pas encore sur la manière de gouverner l’intelligence artificielle à l’échelle mondiale. Elle porte sur la possibilité très concrète, pour un étudiant, un enseignant, un entrepreneur, un fonctionnaire ou un agriculteur congolais, d’avoir de l’électricité, une connexion abordable et suffisamment stable pour utiliser ces outils sans transformer chaque interaction numérique en parcours d’obstacles. Vouloir peser sur les règles mondiales de l’IA avant d’avoir résolu ce niveau élémentaire d’accès donne moins l’image d’un gouvernement en avance que celle d’un pouvoir qui saute plusieurs chapitres pour arriver directement à la conclusion.

Consommer l’IA sans produire de valeur

L’intelligence artificielle n’est pas absente de la RDC. Des étudiants utilisent ChatGPT, des journalistes s’en servent pour structurer des textes, des entrepreneurs produisent des images ou des présentations, des développeurs expérimentent avec différents outils et certaines administrations commencent déjà à les intégrer dans leur travail quotidien. Cette utilisation ne doit pourtant pas être confondue avec une quelconque maîtrise de l’intelligence artificielle. Ouvrir ChatGPT sur un téléphone importé, avec un forfait coûteux, sur un réseau instable, pour interroger un modèle conçu à l’étranger, hébergé à l’étranger et facturé par une entreprise étrangère ne transforme pas soudainement la RDC en puissance numérique. À ce compte-là, acheter un billet d’avion suffirait à posséder une industrie aéronautique.

Le plus comique réside dans la facilité avec laquelle l’usage devient, dans le discours officiel, une preuve de modernité. Quelques étudiants demandent un résumé à ChatGPT, quelques communicants génèrent une image et quelques bureaux découvrent les assistants conversationnels, puis le pays se comporte déjà comme s’il avait franchi les étapes de l’infrastructure, de la recherche, du calcul, de l’innovation et de la production. La dépendance reste pourtant presque totale. Les modèles sont ailleurs, les serveurs sont ailleurs, les plateformes sont ailleurs, la propriété intellectuelle est ailleurs et l’essentiel de l’argent finit ailleurs. La RDC apporte surtout l’utilisateur, la donnée et le paiement.

Une population peut donc utiliser massivement l’intelligence artificielle tout en restant au bas de sa chaîne de valeur. La situation devient même assez ironique lorsqu’un gouvernement parle de souveraineté numérique alors que ses citoyens doivent encore dépendre de technologies étrangères jusque pour accéder aux outils censés symboliser cette souveraineté. La RDC ne contrôle pas encore l’intelligence artificielle qu’elle utilise, ne possède presque rien de l’infrastructure qui la fait fonctionner et ne capte qu’une fraction marginale de la valeur qu’elle génère. Avant de vouloir participer à la gouvernance de l’IA mondiale, le pays pourrait déjà commencer par éviter d’en être seulement le client.

Exporter les minerais, importer l’intelligence

L’ironie devient particulièrement cruelle lorsqu’on considère la place de la RDC dans les chaînes de valeur technologiques mondiales.

Le pays possède certaines des ressources les plus stratégiques de l’économie contemporaine, notamment le cobalt et le cuivre, indispensables à l’électrification, au stockage énergétique et à de nombreuses infrastructures technologiques. Depuis des décennies, la structure économique congolaise repose pourtant sur un modèle humiliant de simplicité. La RDC extrait, d’autres transforment. La RDC vend la matière, d’autres développent la technologie. La RDC exporte à faible valeur ajoutée puis rachète à prix élevé les produits, les machines, les services et l’expertise issus de chaînes industrielles qu’il ne contrôle presque jamais.

L’intelligence artificielle risque de reproduire exactement cette dépendance sous une forme beaucoup plus sophistiquée. La RDC pourrait continuer à exporter des minerais nécessaires aux infrastructures électriques et numériques, puis acheter les serveurs, les logiciels, les modèles d’IA, les services cloud, les solutions de cybersécurité, les capacités de calcul et l’expertise technique développés ailleurs. Elle pourrait même fournir ses propres données à des entreprises étrangères avant de payer ces mêmes entreprises pour les analyser et lui revendre des solutions. Le pays deviendrait alors fournisseur de matière première en amont et client captif en aval, selon une architecture économique que l’histoire congolaise connaît déjà beaucoup trop bien.

Une Première ministre réellement préoccupée par la place de la RDC dans l’ère de l’intelligence artificielle devrait donc parler beaucoup moins de gouvernance mondiale et beaucoup davantage de capacité nationale. Elle devrait expliquer combien d’ingénieurs le pays veut former, combien de laboratoires universitaires seront équipés, combien de kilomètres de fibre seront déployés, quelle puissance de calcul sera accessible aux chercheurs, comment les données publiques seront nettoyées et structurées, quelles entreprises technologiques congolaises seront financées, quels marchés publics serviront à développer des solutions locales et comment l’État empêchera la prochaine révolution technologique de reproduire le même schéma extractif qui a enfermé la RDC dans la dépendance pendant des générations.

La politique de l’IA commence par Internet, l’électricité et la capacité de produire

La RDC devrait naturellement participer aux discussions internationales sur l’intelligence artificielle. Abandonner entièrement ces négociations aux États-Unis, à la Chine, à l’Europe et aux grandes entreprises technologiques exposerait les pays africains à des normes pensées presque exclusivement selon les intérêts de ceux qui possèdent déjà les infrastructures et les technologies. Cette participation ne mérite toutefois pas le statut de priorité qu’un gouvernement devrait donner aux fondations domestiques de l’économie numérique.

La présence dans une salle de conférence ne crée aucun pouvoir technologique. Le poids réel vient des ingénieurs, des entreprises, des centres de données, des universités, des réseaux, de l’énergie, de la propriété intellectuelle, des investissements et de la capacité d’un État à transformer une technologie en productivité.

Le chantier congolais devrait donc commencer beaucoup plus bas et beaucoup plus près du quotidien. Il faut électrifier, connecter, réduire le coût des données mobiles, étendre la fibre, renforcer les universités, former des mathématiciens, des développeurs et des spécialistes des données, structurer les bases publiques, numériser réellement les administrations et créer des conditions permettant aux entreprises locales de développer des solutions compétitives. L’IA peut ensuite être appliquée à des problèmes congolais parfaitement identifiables, notamment la fraude fiscale, la contrebande, la gestion des stocks de médicaments, la planification agricole, les transports, les infrastructures, les données minières, la traduction dans les langues nationales, le recouvrement public et la gestion administrative. Ce type d’usage produirait davantage de souveraineté réelle que cent déclarations sur la gouvernance internationale.

La sortie de Judith Suminwa à l’ONU résume finalement une faiblesse plus profonde de la gouvernance congolaise. Le pouvoir se précipite régulièrement vers les thèmes qui lui permettent de parler le langage du futur alors que les travaux les plus élémentaires du présent restent inachevés. Une Première ministre qui s’inquiète déjà de la place des pays pauvres dans la gouvernance mondiale de l’intelligence artificielle dirige pourtant un pays où des dizaines de millions de citoyens restent privés d’une électricité fiable et d’un Internet accessible. L’écart n’a rien de visionnaire. Il traduit une hiérarchie des priorités profondément déconnectée.

Avant de vouloir participer à la définition des règles mondiales de l’intelligence artificielle, Judith Suminwa devrait d’abord produire les conditions permettant aux Congolais de ne pas rester de simples spectateurs, utilisateurs et clients de l’intelligence créée ailleurs.

NBSInfos.com

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