Économie Mondiale

RDC – Minerais critiques : question à Mukoko Samba, la nation change-t-elle seulement de partenaire ou de stratégie ?

Le gouvernement vient de formaliser une Task Force RDC-USA chargée d’accélérer la mise en œuvre du partenariat stratégique conclu avec Washington autour des minerais critiques, des investissements, des infrastructures et de la coopération économique.

Le décret a été présenté en septembre 2026 par Daniel Mukoko Samba, alors que le partenariat avait été signé en décembre 2025, que le Comité de pilotage conjoint avait tenu sa réunion inaugurale dès février et qu’une structure congolaise de coordination s’était déjà réunie sous l’autorité de la Première ministre en juin. Mukoko Samba indiquait alors que la RDC avait déjà transmis une première liste d’actifs stratégiques et une cinquantaine de projets.

Task Force arrive après l’accord ?

C’est précisément ce calendrier qui mérite davantage d’attention que l’annonce elle-même. La Task Force est présentée comme l’instrument qui permettra enfin de transformer les engagements en résultats économiques et sécuritaires.

La question embarrassante vient immédiatement après. Pourquoi l’architecture congolaise chargée de penser, coordonner et défendre ces résultats paraît-elle arriver après la négociation, après la signature, après la sélection des actifs et après la transmission des projets ? Une stratégie nationale des minerais critiques devrait normalement produire le mandat donné aux négociateurs. Ici, on peut avoir l’impression inverse. L’accord produit progressivement les institutions congolaises censées l’administrer.

Mukoko Samba n’invente évidemment pas aujourd’hui la réflexion sur les minerais critiques. Son ministère discutait déjà en février de chaînes de valeur locales, de transfert technologique et de projets structurants. Le gouvernement affirme également que l’accord vise la transformation locale, la gouvernance minière, la traçabilité et la diversification des financements. Ce qui étonne reste le séquençage institutionnel.

Dans un pays qui possède l’une des positions minières les plus stratégiques de la planète, le véritable événement aurait dû être la création préalable d’une doctrine congolaise capable de dire ce que nous voulons posséder, transformer, réserver, financer et apprendre avant de déterminer avec qui le faire.

Washington connaît son intérêt, Kinshasa doit encore rendre le sien visible

Les États-Unis ne cachent pas leur objectif. Leur politique actuelle cherche à sécuriser des chaînes d’approvisionnement en minerais critiques moins dépendantes de la Chine. Pékin conserve encore une position dominante dans le raffinage de nombreux minerais, tandis que Washington multiplie investissements, partenariats et dispositifs destinés à diversifier ses approvisionnements.

Dans l’accord avec la RDC, les entreprises américaines obtiennent notamment un accès préférentiel aux actifs intégrés à la Réserve d’actifs stratégiques. Le gouvernement congolais présente en retour des ambitions portant sur Inga, Lobito, l’industrialisation, les infrastructures et la transformation locale.

Rien de choquant à ce que Washington défende Washington. Une puissance sérieuse négocie précisément pour sécuriser ses intérêts. Le problème commence lorsque l’intérêt congolais reste davantage formulé sous forme de promesses générales que sous forme d’une architecture publique mesurable. Combien de transformation locale ? Quelle part de propriété congolaise dans les entreprises créées ? Quelle technologie doit être transférée ? Quels brevets, laboratoires, écoles d’ingénieurs et capacités métallurgiques doivent rester au pays ? Quelle part des futurs flux doit alimenter une industrie nationale plutôt qu’un nouveau corridor d’exportation ? Quels actifs deviennent non négociables précisément parce qu’ils sont stratégiques ?

Mukoko Samba a lui-même expliqué en février qu’une liste initiale de 25 sites relevant de la réserve d’actifs stratégiques avait été validée, tout en indiquant qu’elle devait ensuite être rendue publique. En juin, le gouvernement annonçait déjà une cinquantaine de projets stratégiques transmis à la partie américaine. Pourtant, le débat public congolais reste largement réduit aux communiqués annonçant le partenariat, les missions, les réunions et maintenant la Task Force.

 C’est insuffisant pour des actifs dont la valeur géopolitique peut structurer plusieurs générations. La transparence ne consiste pas seulement à publier un accord après sa signature. Elle consiste à permettre au pays de comprendre ce qui est proposé, pourquoi certains actifs ont été retenus, quelles alternatives ont été évaluées et quels résultats permettront ensuite de déclarer que l’accord a réellement enrichi la capacité congolaise.

Changer de partenaire n’est pas encore changer de stratégie

Pendant plusieurs décennies, la RDC a souvent négocié ses minerais à travers une question trop étroite. Qui va les extraire, les acheter ou financer les infrastructures nécessaires à leur sortie ? Hier, le partenaire dominant pouvait être belge. Plus tard chinois. Aujourd’hui américain. Demain japonais, européen, indien ou du Golfe. Le drapeau au bout de la chaîne peut changer sans que la position économique du Congo à l’intérieur de cette chaîne change réellement.

Une stratégie différente commencerait ailleurs. Elle demanderait quelles étapes de la chaîne de valeur doivent progressivement devenir congolaises, quelles entreprises doivent naître autour des minerais, quelles compétences doivent être produites dans nos universités, quels actifs stratégiques doivent rester sous contrôle national, quels instruments financiers permettront aux Congolais de devenir propriétaires et quels partenaires étrangers seront invités ensuite à apporter ce que nous ne possédons pas encore. À ce moment-là, Washington ne serait plus la stratégie. Washington deviendrait l’un des instruments d’une stratégie congolaise.

C’est à ce niveau que Daniel Mukoko Samba et le gouvernement devraient accepter d’être jugés. Non sur le nombre de réunions avec Washington, ni sur la création tardive d’une Task Force, ni sur la longueur de la liste des projets transmis. Le véritable test sera de savoir ce qui restera en RDC une fois les cargaisons parties. Des rails seulement, ou une capacité logistique congolaise. Des mines plus modernes, ou des groupes miniers congolais. Des recettes supplémentaires, ou des institutions capables de convertir la géologie en capital national. Des emplois, ou des technologies et des compétences permettant demain de ne plus dépendre du partenaire venu les apporter.

La RDC n’a pas besoin de choisir entre Pékin et Washington comme un client change de fournisseur. Elle doit apprendre à devenir la partie autour de laquelle les fournisseurs se mettent en concurrence. C’est là que commence une stratégie. Le reste peut encore n’être qu’un changement de partenaire.

NBSInfos.com

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