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Le déplacement d’Anthony Nkinzo Kamole à Lubumbashi pourrait facilement être réduit à une séquence protocolaire de plus autour du dialogue national annoncé par Félix Tshisekedi. Le directeur de cabinet du chef de l’État, accompagné notamment de Fortunat Biselele, a rencontré le 3 octobre Mgr Fulgence Muteba Mugalu, président de la CENCO, pour lui présenter les orientations présidentielles relatives au « Dialogue national pour la paix, la cohésion et la refondation de l’État ».
La CENCO a répondu en réaffirmant son ouverture, tout en insistant sur deux exigences qui changent immédiatement la nature de l’échange, l’inclusivité et la crédibilité du processus.
La scène mérite d’être lue dans l’autre sens. Félix Tshisekedi dispose déjà de l’appareil institutionnel permettant d’organiser son dialogue. Un comité préparatoire a été créé par ordonnance, son fonctionnement relève du sommet de l’État et son directeur de cabinet est appelé à jouer un rôle central dans la transmission des orientations présidentielles, le suivi des travaux et même certaines modalités administratives du dispositif. Pourtant, quelques semaines après avoir bâti cette architecture, la Présidence envoie son principal collaborateur politique à Lubumbashi pour obtenir l’écoute d’une institution qu’elle ne contrôle pas. Ce déplacement montre que le problème n’est pas de créer un dialogue sur papier. Le problème consiste à lui donner une légitimité que l’ordonnance présidentielle ne suffit pas à produire.
La Présidence possède l’appareil, la CENCO possède une partie de la passerelle
Le pouvoir peut mobiliser l’administration, le budget, les institutions et la logistique nécessaires à une grande rencontre nationale. Il ne peut cependant pas décider seul que cette rencontre sera reconnue comme légitime par ceux qui contestent précisément son autorité politique. Une architecture entièrement dessinée depuis la Présidence risque d’apparaître comme une consultation organisée par une partie au conflit politique plutôt que comme un espace dans lequel les différentes parties acceptent de remettre réellement leurs positions en discussion.
La CENCO et l’ECC arrivent dans cette équation avec un capital différent. Elles ont engagé depuis 2025 leur propre démarche autour du Pacte social pour la paix et le bien-vivre ensemble, multiplié les consultations et défendu l’idée d’un dialogue suffisamment large pour intégrer les principales forces politiques et sociales. Elles ont aussi continué en 2026 à réunir pouvoir, opposition et société civile autour des conditions d’un processus crédible. Le 16 septembre encore, la Commission Justice et Paix de la CENCO organisait à Kinshasa une rencontre consacrée précisément à l’inclusivité du dialogue national.
La rencontre de Lubumbashi ne met donc pas face à face un organisateur et un simple invité. Elle rapproche deux centres de légitimité qui ont chacun construit leur propre conception du dialogue. La Présidence possède le pouvoir formel de convoquer. Les Églises disposent d’une capacité de médiation auprès d’acteurs qui ne se reconnaissent pas spontanément dans un processus placé sous le contrôle direct du pouvoir. Ce partage des rôles explique pourquoi Tshisekedi a besoin de la CENCO sans pouvoir simplement l’intégrer comme une organisation parmi d’autres.
Deux dialogues cherchent maintenant à occuper le même espace politique
Le problème devient encore plus visible lorsque l’on regarde le calendrier. La CENCO et l’ECC n’ont pas attendu l’initiative présidentielle d’août 2026 pour parler de dialogue national. Leur Pacte social avait déjà installé cette question dans le débat public, tout en cherchant à articuler la crise intérieure congolaise avec les dynamiques régionales des Grands Lacs. Elles avaient présenté leur démarche comme complémentaire aux autres processus diplomatiques, sans prétendre remplacer les initiatives de médiation existantes.
La Présidence arrive désormais avec son propre format, ses propres organes et ses propres objectifs annoncés autour de la paix, de la cohésion et de la refondation de l’État. À première vue, les deux démarches semblent pouvoir converger. Dans les faits, leur fusion soulève immédiatement la question la plus sensible de tout dialogue politique, celle de savoir qui fixe les règles avant que les participants n’entrent dans la salle.
L’inclusivité ne se résume pas au nombre de chaises disponibles. Elle suppose un accord sur ceux qui peuvent participer, sur ceux qui facilitent les discussions, sur les sujets admis à l’ordre du jour et sur les garanties offertes aux acteurs qui considèrent le pouvoir comme partie prenante du conflit. Des composantes de l’opposition ont déjà demandé que la CENCO et l’ECC jouent un véritable rôle de médiation et de facilitation, en réclamant également un cadre neutre, des termes de référence négociés et un mécanisme indépendant de suivi des engagements.
C’est précisément à ce niveau que le mot « crédibilité » employé par la CENCO devient politique. Il ne s’agit plus de savoir si les évêques recevront une invitation. Il s’agit de savoir si le dialogue sera suffisamment indépendant de la Présidence pour que ceux qui contestent le pouvoir aient une raison rationnelle d’y participer.
La question la plus difficile reste celle que personne ne règle avec un comité
Le dialogue annoncé arrive dans un pays où plusieurs crises se superposent. La guerre dans l’Est continue de peser sur l’ensemble de la politique nationale, les relations entre majorité et opposition restent tendues et les discussions autour de l’avenir institutionnel du pays alimentent encore la méfiance. Dans un tel contexte, convoquer un dialogue sans résoudre au préalable la question de son périmètre revient simplement à déplacer le conflit vers la préparation de la rencontre.
Les premières divergences montrent déjà ce risque. Certaines forces politiques veulent une médiation véritablement indépendante, une participation sans exclusions arbitraires, des garanties concernant la Constitution et une décrispation politique préalable. La CENCO et l’ECC ont elles-mêmes été sollicitées pour rapprocher les positions du pouvoir et de l’opposition, y compris lorsque des mobilisations politiques menaçaient d’accentuer la confrontation. En juillet, les deux confessions religieuses avaient déjà rencontré l’opposition après une audience avec Félix Tshisekedi, avec l’objectif de maintenir une dynamique de médiation.
Le paradoxe devient alors évident. Plus le dialogue présidentiel veut être national, moins il peut rester exclusivement présidentiel. Dès qu’il prétend intégrer des acteurs qui contestent le pouvoir, son organisation doit progressivement sortir du seul contrôle de celui qui l’a convoqué. C’est précisément le type de concession institutionnelle qui distingue une véritable négociation d’une grande consultation politique.
Lubumbashi révèle davantage une dépendance qu’une alliance
L’image de la délégation présidentielle reçue par Mgr Fulgence Muteba pourrait donner l’impression d’un rapprochement déjà acquis entre la Présidence et les Églises. La réalité est plus fragile. La CENCO n’a pas donné un blanc-seing. Elle a rappelé ses conditions et conservé sa propre capacité d’initiative. Le fait que le Révérend Éric Senga de l’ECC et Mgr Donatien Nshole aient également pris part aux échanges montre que l’enjeu dépasse une simple relation bilatérale entre Félix Tshisekedi et le président de la CENCO.
Ce que la Présidence cherche à Lubumbashi n’est donc pas seulement une participation religieuse. Elle cherche une passerelle politique vers des acteurs que son propre appareil institutionnel ne suffit pas à rassurer. La CENCO et l’ECC disposent d’une position singulière précisément parce qu’elles peuvent parler au pouvoir sans lui appartenir et parler à l’opposition sans devenir son prolongement institutionnel.
Cette position reste pourtant précaire. Une médiation qui se contente d’endosser un format déjà décidé par le pouvoir perdrait rapidement une partie de son utilité. À l’inverse, une médiation qui prétendrait imposer seule les contours du processus se heurterait immédiatement à la souveraineté institutionnelle de la Présidence. Tout l’enjeu consiste désormais à trouver une architecture où aucun de ces acteurs ne puisse prétendre posséder seul le dialogue.
La RDC risque moins de manquer de dialogue que d’en avoir trop
La politique congolaise a accumulé depuis plusieurs décennies les concertations, dialogues, accords, processus régionaux et mécanismes de facilitation. La difficulté n’a rarement été de produire une nouvelle table. Elle a surtout consisté à faire converger les acteurs autour d’un espace suffisamment crédible pour que chacun accepte de céder quelque chose.
La situation actuelle reproduit ce danger à une échelle presque caricaturale. Il existe le dialogue voulu par la Présidence, le Pacte social porté par la CENCO et l’ECC, les processus diplomatiques liés à la crise de l’Est, les demandes spécifiques de l’opposition et les positions des différents acteurs régionaux. Chacun possède son vocabulaire, ses garanties, ses interlocuteurs et son propre calendrier.
Dans ce contexte, le déplacement d’Anthony Nkinzo à Lubumbashi n’est pas un détail. Il montre que la Présidence elle-même comprend qu’un dialogue construit uniquement depuis Kinshasa risque de rester administrativement solide et politiquement insuffisant. Le pouvoir dispose déjà des bureaux, des commissions et des ordonnances. Ce qu’il cherche désormais auprès des Églises est beaucoup plus difficile à fabriquer, une légitimité partagée.
C’est pour cette raison que Tshisekedi est allé chercher la CENCO à Lubumbashi. Non pour lui offrir simplement une place autour d’une table déjà montée, mais parce que cette table ne deviendra véritablement nationale qu’au moment où ceux qui ne l’ont pas construite accepteront malgré tout de s’y asseoir.
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