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À Rubaya, le problème n’est plus seulement de savoir qui creuse le sol congolais ni même qui empoche l’argent du coltan. Une question beaucoup plus embarrassante apparaît derrière les galeries, les postes de contrôle et les sacs de minerais. Qui délivre les autorisations, choisit les négociants, fixe les prélèvements, surveille les routes, sanctionne les contrevenants et décide vers quelle frontière part la production ?
À partir du moment où toutes ces fonctions passent sous le contrôle d’une organisation armée, la mine cesse d’être uniquement une ressource occupée. Elle devient le centre d’une administration concurrente.
Contrôler le minerai commence à ressembler à gouverner
Le dernier rapport d’Amnesty International, publié le 21 septembre, documente à Rubaya au Nord-Kivu et à Lomera au Sud-Kivu des exécutions sommaires présumées, des actes de torture, des détentions arbitraires, du travail forcé, des recrutements forcés et des pillages attribués au M23. L’organisation affirme également que de l’or et du coltan ont été acheminés vers le Rwanda. Kigali nie depuis longtemps soutenir économiquement ou militairement le M23 et conteste les accusations selon lesquelles il profiterait du pillage des ressources congolaises.
L’intérêt économique de ces territoires ne constitue pourtant qu’une partie de l’histoire. Ce qui se joue dans les mines du Kivu touche à quelque chose de beaucoup plus fondamental, la capacité de décider qui travaille, qui commerce, qui paie, qui circule et qui obéit. En d’autres termes, la question minière rejoint directement celle de la souveraineté.
À Rubaya, l’impôt change de percepteur avant que le minerai change de pays
Lorsque l’AFC/M23 a pris le contrôle de Rubaya en avril 2024, il n’a pas simplement installé quelques hommes armés autour des puits. Le Groupe d’experts des Nations unies a décrit une véritable organisation administrative de la production. Selon son rapport, l’AFC/M23 avait mis en place un « ministère » chargé de l’exploitation minière, délivrait des permis aux creuseurs et aux négociants, exigeait des documents d’identité et imposait des droits annuels de 25 dollars aux creuseurs et de 250 dollars aux commerçants. Des combattants patrouillaient également les sites afin que les minerais soient vendus uniquement aux négociants autorisés.
La nuance est considérable. Le pillage classique prend quelque chose puis s’en va. Ici, le système décrit par les experts internationaux cherche au contraire à organiser la continuité de la production. Il autorise, contrôle, taxe et punit. Même le vocabulaire du pouvoir public finit par apparaître jusque sur les documents délivrés aux acteurs miniers. Il ne s’agit plus seulement de prendre le minerai congolais, mais de s’interposer entre le territoire et l’État qui devrait normalement l’administrer.
Les chiffres montrent pourquoi cette organisation mérite autant d’attention. Les experts de l’ONU estimaient qu’en 2024 environ 120 tonnes de coltan quittaient Rubaya chaque mois sous le contrôle de l’AFC/M23. Une taxe de 7 dollars par kilogramme sur le coltan et le manganèse aurait permis au mouvement de générer au moins 800 000 dollars mensuels rien que sur la production et le commerce du coltan. Un groupe armé qui dispose ainsi d’un territoire productif, d’une assiette taxable et des moyens coercitifs nécessaires pour prélever cette taxe commence à posséder certains instruments que les États utilisent précisément pour exercer leur autorité.
Une mine occupée devient un petit ministère des Finances
La guerre congolaise est souvent racontée à partir des collines conquises et perdues. Pourtant, contrôler une colline n’a pas la même valeur que contrôler un endroit où chaque kilogramme sorti du sol peut être transformé en revenu. À Rubaya, l’économie minière donne à l’occupation une profondeur que la simple présence militaire ne possède pas.
Le Groupe d’experts des Nations unies indiquait déjà que l’AFC/M23 contrôlait non seulement les zones d’extraction mais également les centres de négoce et les voies de transport conduisant vers le Rwanda. En 2025, son influence s’est étendue à plusieurs centres miniers du Sud-Kivu, notamment Lumbishi, Numbi et Nyabibwe, tandis que la prise de Bukavu lui donnait une position stratégique sur plusieurs circuits commerciaux traversant Kalehe, Kabare et Walungu.
Voilà pourquoi l’expression « exploitation illégale » devient presque trop petite pour décrire ce phénomène. L’exploitation concerne la ressource. Ici, c’est toute la chaîne économique qui peut être capturée. Celui qui contrôle le puits mais aussi le négociant, la taxe, la route et la sortie du territoire contrôle davantage qu’une matière première. Il contrôle une partie de l’économie politique locale.
Cette réalité explique aussi pourquoi reprendre militairement une zone sans reconstruire immédiatement l’administration qui l’accompagne ne règle qu’une partie du problème. Lorsque l’État disparaît du circuit de la production, quelqu’un d’autre finit presque toujours par facturer son absence.
Le minerai change de nationalité beaucoup plus facilement que le mineur
La géologie possède une nationalité géographique assez claire. Le commerce international beaucoup moins. Une fois le coltan extrait de Rubaya déplacé, mélangé, réétiqueté et intégré à une chaîne commerciale plus large, identifier son origine devient beaucoup plus difficile. C’est précisément le problème que les experts de l’ONU ont décrit comme la contamination la plus importante des chaînes régionales de minerais « 3T » enregistrée depuis une décennie.
Global Witness estime que plus de 2 000 tonnes de coltan provenant de RDC ont pu entrer frauduleusement au Rwanda depuis la prise de contrôle de Rubaya, et affirme avoir trouvé des éléments reliant plusieurs grands exportateurs rwandais à du coltan provenant de cette zone. L’organisation souligne parallèlement que les exportations officielles rwandaises de coltan ont été multipliées par environ 2,5 entre 2021 et 2025. Ces conclusions proviennent d’une enquête de l’ONG et doivent être distinguées d’une décision judiciaire ou d’une reconnaissance par les entreprises concernées.
Le paradoxe est remarquable. Le mineur reste dans une galerie congolaise dont personne ne peut sérieusement déplacer la localisation. Le minerai, lui, peut franchir quelques dizaines de kilomètres, entrer dans une nouvelle documentation commerciale, rejoindre un port régional puis réapparaître beaucoup plus loin dans une chaîne mondiale avec une histoire devenue considérablement plus propre que son trajet réel.
La frontière n’est alors plus seulement l’endroit où un État protège son territoire. Elle devient aussi l’endroit où une matière première peut changer d’identité économique.
Le vrai problème commence après le poste-frontière
La facilité consiste à terminer le récit au Rwanda. Ce serait pourtant arrêter l’enquête exactement au moment où elle devient mondiale. Le coltan n’a presque aucune raison économique d’être extrait à Rubaya pour rester à Rubaya, ni même de s’arrêter définitivement à Kigali. Le tantale qui en est tiré entre dans les chaînes de fabrication des téléphones, ordinateurs, véhicules, équipements de télécommunication, systèmes aéronautiques et infrastructures informatiques avancées.
Global Witness affirme avoir retracé du coltan issu de circuits rwandais vers des négociants et des fonderies intégrés aux chaînes d’approvisionnement internationales, tout en constatant que plusieurs mécanismes de diligence raisonnable n’avaient pas empêché l’entrée possible de minerais provenant de zones contrôlées par le M23. Certaines entreprises citées dans les précédentes enquêtes ont contesté ces conclusions ou affirmé disposer de procédures de traçabilité destinées à exclure les minerais de conflit.
Cela déplace considérablement la responsabilité économique. Une guerre financée par un minerai n’est pas seulement une relation entre le creuseur, le groupe armé et le pays voisin. Elle peut devenir une chaîne beaucoup plus longue dans laquelle chaque intermédiaire connaît parfaitement le fournisseur immédiatement précédent tout en sachant beaucoup moins de choses sur le premier coup de pelle.
Le système mondial possède ainsi une particularité étonnante. Il peut connaître au gramme près les caractéristiques techniques du tantale dont il a besoin, tout en devenant soudain beaucoup moins précis lorsqu’il faut savoir sous quelle autorité politique et militaire ce minerai est sorti de terre.
Une mine sous contrôle armé pose une question d’État
L’information la plus troublante du rapport d’Amnesty n’est peut-être même pas le nombre d’abus documentés. Elle réside dans la manière dont violence et administration semblent s’emboîter. Des personnes interrogées décrivent des mineurs battus pour avoir demandé une pause ou refusé de remettre du minerai, des cellules improvisées, des détentions et des menaces de recrutement. Amnesty estime que certaines de ces pratiques pourraient constituer des crimes de guerre.
Cette violence n’apparaît alors pas uniquement comme le désordre produit par la guerre. Elle peut aussi devenir un instrument de discipline économique. Faire travailler, empêcher le détournement de la production, imposer le canal commercial choisi, punir celui qui échappe au système, sécuriser le transport et prélever la taxe forment ensemble une architecture cohérente du contrôle territorial.
Une souveraineté ne disparaît pas seulement lorsqu’un drapeau étranger est planté quelque part. Elle recule également lorsque l’impôt est prélevé par quelqu’un d’autre, lorsque les permis sont délivrés par quelqu’un d’autre, lorsque les routes commerciales obéissent à quelqu’un d’autre et lorsque le monopole de la contrainte appartient à quelqu’un d’autre.
La question « qui gouverne réellement les mines sous contrôle armé ? » possède ainsi une réponse plus dérangeante que prévu. Celui qui gouverne n’est pas nécessairement celui dont le nom figure sur la carte. Il est parfois celui qui parvient concrètement à faire travailler, faire payer, faire circuler et faire obéir.
Le défi congolais ne consiste alors pas seulement à reprendre les minerais. Il consiste à reprendre toutes les fonctions de pouvoir qui se sont installées autour d’eux. Une mine peut être récupérée en quelques kilomètres d’avancée militaire. Reconstruire l’État qui doit remplacer l’administration de guerre demande infiniment davantage.
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