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Pendant la pandémie de COVID-19, j’avais été invité sur Télé 50 pour débattre avec plusieurs intervenants. L’ambiance était à la peur. Beaucoup annonçaient une catastrophe sans précédent pour la RDC. J’avais pris une position totalement différente. J’avais expliqué que la COVID n’allait pas provoquer l’effondrement annoncé de notre économie et que, pour réduire considérablement les risques de transmission, le port du masque suffisait dans la plupart des situations.
En quittant le plateau, je suis passé par le rond-point Victoire. Un conducteur de wewa m’a reconnu. Il a failli me renverser avant de m’interpeller avec colère. Il m’a accusé de jouer avec la vie des Congolais. Il m’a lancé qu’il ne m’oublierait jamais lorsque des millions de personnes mourraient parce que j’avais osé dire qu’un simple masque pouvait protéger contre la maladie.
Quelques mois plus tard, alors que les données confirmaient progressivement ce que j’avais défendu, mon père m’a fait une confidence. Il m’a avoué qu’en me regardant ce soir-là, il avait cru que je venais de commettre la plus grande erreur de ma vie publique. Pour une raison que je ne comprends toujours pas, il se voyait déjà, pendant des années, assumer les conséquences de mes propos devant les Congolais. Puis il m’a simplement dit : « Finalement, ce n’était pas toi qui t’étais trompé. »
Aujourd’hui, je peux faire un aveu. Je n’avais pas eu une intuition. J’avais simplement étudié les données avant de parler. C’est pourquoi, face à Ebola, je suis aujourd’hui obligé de défendre l’exact opposé de ce que je défendais pendant la COVID. Cette fois, les données, renforcées par la réponse préoccupante des autorités congolaises, ne m’autorisent plus à rassurer. Elles m’imposent d’appuyer, avec encore plus de force, sur le bouton rouge.
Après la Coupe du monde, le silence
Pendant la Coupe du monde, mon téléphone n’arrêtait pas de sonner. Des membres de l’élite congolaise, billets en main pour assister aux matchs de la RDC, découvraient qu’ils ne pourraient finalement pas s’y rendre. Les États-Unis exigeaient désormais un séjour préalable de vingt et un jours dans un pays tiers avant d’autoriser l’entrée sur leur territoire aux voyageurs en provenance des zones touchées par Ebola.
En l’espace de quelques jours, Ebola n’était plus une épidémie lointaine. Elle était devenue une frontière. Une frontière invisible, mais bien réelle. Les conversations étaient soudain envahies par les mêmes interrogations, les mêmes inquiétudes et les mêmes frustrations. Pour beaucoup, le virus n’existait véritablement qu’à partir du moment où il venait bouleverser leurs propres projets.
Puis la Coupe du monde s’est achevée.
Avec elle, l’inquiétude semble s’être évanouie. Comme si Ebola avait disparu le jour où il a cessé d’empêcher quelques privilégiés de prendre l’avion.
Les murs commencent à se refermer
Les États-Unis ont ouvert la voie. Le Canada adopte désormais des mesures similaires. D’autres pays pourraient rapidement leur emboîter le pas si l’épidémie continue de progresser. Pour l’instant, ces restrictions ne touchent directement qu’une minorité de Congolais qui voyagent régulièrement.
Pourtant, les épidémies ne connaissent jamais les demi-mesures. Une recommandation devient une restriction. Une restriction devient une obligation. Puis l’exception finit par devenir la norme.
Cette réalité n’attriste encore qu’une minorité de voyageurs congolais.
Le monde peut se permettre de refermer ces portes sans en payer le prix. Les minerais stratégiques continueront d’être extraits du sous-sol congolais. Les chaînes d’approvisionnement continueront d’être alimentées. Les marchés continueront de fonctionner. Les Congolais, eux, risquent de découvrir qu’il est plus facile d’isoler un peuple que d’interrompre le flux de ses ressources. Les frontières peuvent se refermer sur les hommes sans jamais se refermer sur les minerais.
Le coût que nous ne pouvons pas nous permettre
Pendant la COVID-19, les économies développées ont demandé à leurs citoyens de rester chez eux. En contrepartie, elles ont mobilisé des ressources sans précédent. Les États-Unis ont engagé près de 5 000 milliards de dollars en plans de soutien. L’Union européenne a lancé un fonds de relance de 750 milliards d’euros, auquel se sont ajoutés des milliers de milliards d’euros d’aides nationales. Elles ont financé les salaires, soutenu les entreprises et absorbé une partie du coût économique des confinements grâce à la création monétaire.
La RDC dispose, elle aussi, de la planche à billets. Le problème n’est pas son existence, mais la manière dont elle a été utilisée. Des décennies d’improvisation monétaire et de déficits financés sans discipline ont discrédité cet instrument au point que l’on nous recommande aujourd’hui de ne plus y recourir. Là où les grandes économies peuvent créer de la monnaie pour amortir une crise exceptionnelle, chaque émission monétaire en RDC menace immédiatement le franc congolais, alimente l’inflation et érode le pouvoir d’achat. L’actuel gouverneur de la Banque centrale, André Wameso Nkualoloki, s’est montré un improvisateur si déconcertant que l’on en viendrait presque à se demander s’il n’est pas lui-même en proie au syndrome de l’imposteur. Un confinement ne suspendrait pas seulement l’activité économique. Il priverait des millions de familles de leur seul moyen de subsistance.
Notre vulnérabilité ne s’arrête pas là. Depuis près d’un demi-siècle, chaque flambée d’Ebola suit le même scénario : les financements, les laboratoires, les protocoles et souvent même la stratégie viennent de l’extérieur. Nos institutions exécutent plus qu’elles ne dirigent. Le pays qui a donné son nom au virus devrait être celui qui investit le plus dans sa recherche, son traitement et son éradication. Pourtant, nous continuons d’attendre que les solutions arrivent avec un passeport étranger.
Le vrai débat national
À croire que nous nous mobilisons davantage pour les crises des autres que pour les nôtres.
Alors que l’épidémie progresse, le Parlement ne semble pas avoir fait d’Ebola une priorité justifiant la convocation d’une session extraordinaire. Le gouvernement gère Ebola comme une urgence sanitaire. Il ne le traite pas encore comme une urgence nationale capable de redéfinir ses priorités politiques, budgétaires et scientifiques. Rien ne laisse penser que le pays tout entier ait basculé dans une véritable mobilisation nationale.
Le M23/AFC peut conquérir des territoires. Ebola, lui, est capable de conquérir le pays tout entier. Même avec l’appui militaire du Rwanda, le M23 ne possède ni la capacité de pénétration territoriale ni le pouvoir de décimer indistinctement des populations qu’offre un virus. Ebola ne distingue ni les provinces, ni les ethnies, ni les appartenances politiques. Là où les groupes armés rencontrent des lignes de front, le virus ne rencontre que des populations. Le virus progresse plus vite que le sentiment d’urgence qu’il inspire à nos institutions.
C’est dans des circonstances comme celles-ci que l’opposition, les Églises, la société civile et l’ensemble des forces vives de la nation devraient démontrer que leur engagement dépasse la conquête ou le partage du pouvoir. Le C64, en particulier, dispose d’une occasion unique de le prouver. Plutôt que de multiplier les mises en garde et les appels en faveur d’un dialogue national, il gagnerait à appeler les Congolais à marcher pour exiger un véritable plan national contre Ebola, une coordination permanente, un financement exceptionnel de la recherche, la mobilisation des communautés et la préparation des provinces les plus exposées. Une telle mobilisation démontrerait que la protection de la nation passe avant les débats sur la répartition du pouvoir.
Le virus, lui, ne participera à aucun dialogue. Il ne négociera ni avec la majorité, ni avec l’opposition, ni avec les Églises, ni avec la société civile. Il avancera simplement là où nous lui laisserons de l’espace.
Si nous voulons protéger l’économie congolaise, freiner l’aggravation de l’extrême pauvreté et éviter que des millions de Congolais ne s’enfoncent davantage dans les privations, ce n’est pas autour d’une table de négociation qu’il faut d’abord nous retrouver. C’est autour d’une crise dont les victimes ne se compteront pas uniquement parmi les morts, mais aussi parmi les millions de Congolais que la pauvreté entraînera encore plus loin dans le désespoir.
Pendant la COVID-19, lorsque beaucoup annonçaient l’apocalypse, j’appelais les Congolais au calme. Cette fois, après avoir appliqué la même rigueur analytique qui m’avait conduit à cette position, je n’ai plus ce luxe. Si celui qui refusait hier la panique estime désormais nécessaire de tirer la sonnette d’alarme, c’est que le danger mérite d’être pris au sérieux.
Pleure !
Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe
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