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La RDC souffre moins d’un manque d’idées que d’une fascination pour les signes extérieurs de modernisation. Une nouvelle plateforme, un billet qui remporte un concours esthétique, un site internet fraîchement lancé ou une réforme annoncée avec emphase deviennent trop facilement des preuves de progrès, alors qu’ils ne disent presque rien de la qualité réelle des institutions. Je hurle depuis longtemps, à propos de la BCC, qu’elle place trop souvent la charrue devant le bœuf, en imposant des décisions qui paraissent modernes sur le papier sans avoir construit l’environnement institutionnel, les incitations et les mécanismes de contrôle capables de leur donner un sens économique.
Le rôle de l’économiste politique consiste précisément à résister à cette mise en scène de la réforme. Une institution ne devient pas moderne parce qu’elle numérise une procédure, lance un produit ou améliore son image publique. Elle devient moderne lorsqu’elle sait organiser le pouvoir, limiter l’arbitraire, rendre les responsabilités traçables et produire des résultats cohérents. ISYS-REGIES ramène aujourd’hui cette critique au cœur même des finances publiques. Une machine conçue pour sécuriser la recette de l’État ne représente aucun progrès durable si l’architecture qui l’entoure permet encore à ceux qui la contrôlent d’en compromettre l’intégrité.
L’illusion de la traçabilité
ISYS-REGIES n’est pas un logiciel administratif parmi d’autres. Il est précisément censé fermer les brèches par lesquelles disparaissent les recettes publiques. L’État congolais le présente comme un instrument capable d’automatiser l’encaissement, d’accélérer le reversement vers la Banque centrale, de dématérialiser l’apurement et de rendre chaque franc traçable jusqu’au Compte général du Trésor. La promesse repose sur une idée simple. Moins d’intervention humaine doit signifier moins d’opacité, moins de manipulation et davantage de contrôle.
La correspondance de la DGI du 3 septembre 2026 renverse pourtant cette logique. Elle signale des opérations qui auraient été modifiées, annulées ou réintroduites, des paiements représentant près de 195,4 millions de francs congolais qui auraient disparu des registres, des écarts de plusieurs milliards dans les recettes de mars 2025 et le traitement inhabituel d’une opération de TVA dépassant 5,4 milliards de francs. Ces éléments ne démontrent pas encore un détournement ni la culpabilité de personnes déterminées, mais ils suffisent déjà à installer une contradiction redoutable. Le système chargé de produire la preuve comptable devient lui-même l’endroit où cette preuve perd sa certitude.
Le paradoxe devient presque caricatural lorsque l’on considère l’architecture du dispositif. Les banques renseignent les encaissements, les recettes doivent rejoindre la BCC dans des délais déterminés, les administrations financières réconcilient leurs chiffres et plusieurs acteurs sont supposés regarder simultanément la même chaîne de recette. Tout est donc conçu pour rendre l’argent visible. Si des écritures peuvent néanmoins être altérées sans que les défenses du système ne réagissent immédiatement, la RDC ne fait plus face à une simple anomalie informatique. Elle affronte une défaillance d’architecture institutionnelle. Un coffre-fort numérique ne protège rien lorsque ceux qui en détiennent les clés peuvent aussi intervenir sur le registre qui certifie ce qu’il contient.
La responsabilité ne se délègue pas aux techniciens
André Wameso ne peut transformer ISYS-REGIES en simple affaire d’informaticiens indélicats. Une Banque centrale ne se gouverne pas seulement par ses décisions monétaires, ses communiqués ou ses cérémonies publiques. Elle se gouverne aussi par l’intégrité de ses systèmes, la séparation des accès, la traçabilité des interventions et la capacité de savoir qui peut modifier quoi, à quel moment et sous quel contrôle. Dès lors qu’un dispositif aussi sensible que celui qui participe à la sécurisation de la recette publique devient lui-même contesté, la responsabilité remonte nécessairement au sommet. Le gouverneur n’a pas besoin d’avoir touché à un clavier pour devoir répondre de l’architecture qui permet ou empêche qu’un clavier devienne une arme contre le Trésor.
Il y a quelques semaines encore, Wameso célèbre en grande pompe sa première année à la tête de la BCC, déroule son bilan, étale ses soi-disant réformes et modernisations institutionnelles. J’avais raison de voir dans cette autosatisfaction une distraction. Une Banque centrale ne devient pas plus solide parce que son gouverneur collectionne les compliments, inaugure une vitrine numérique ou reçoit des distinctions. La qualité d’une institution se mesure moins à ce qu’elle montre qu’à ce qu’elle parvient à empêcher, détecter et corriger loin des caméras.
L’ironie devient aujourd’hui presque cruelle. Parmi les collaborateurs, techniciens, conseillers et flatteurs qui accompagnent la célébration d’un bilan peuvent aussi se trouver ceux qui connaissent mieux que quiconque les angles morts de la machine. Rien ne permet encore d’identifier publiquement les auteurs d’éventuelles manipulations, mais la leçon institutionnelle est déjà sévère. La personnalisation excessive du succès crée précisément l’environnement dans lequel le sommet regarde ses trophées pendant que d’autres regardent les failles. L’autoglorification n’est alors plus seulement une faute de goût. Elle devient une mauvaise méthode de gouvernance.
Wameso doit donc rendre le tablier non parce qu’une culpabilité pénale personnelle serait déjà établie, mais parce que la responsabilité institutionnelle fonctionne dans les deux sens. Plus un dirigeant personnalise les réussites de son institution, moins il peut collectiviser ses défaillances lorsqu’elles apparaissent. On ne peut monter seul sur l’estrade pour revendiquer la stabilité, les réformes et la modernisation, puis redescendre vers l’organigramme dès que surgissent les anomalies afin d’y chercher quelques techniciens sur lesquels déposer la faute. Celui qui réclame le mérite lorsque la machine brille doit aussi assumer le coût politique lorsqu’elle révèle ses failles.
Fwamba connaissait la tuyauterie, son silence devient politique
Doudou Fwamba ne découvre pas ISYS-REGIES à travers la correspondance embarrassante de la DGI. Sa propre biographie officielle rappelle qu’avant son arrivée au gouvernement, il participe à la mise en œuvre d’ISYS-REGIES, à l’interconnexion des régies financières et à plusieurs réformes touchant directement la comptabilité et la gestion de la trésorerie publique. Il connaît donc la machine, sa philosophie, ses ambitions et nécessairement l’importance qu’elle occupe dans la sécurisation de la recette. Cette proximité avec la réforme rend son silence beaucoup plus difficile à traiter comme une simple prudence ministérielle.
L’ironie est d’autant plus lourde que Fwamba construit précisément son action autour de la modernisation des finances publiques et de la mobilisation accrue des recettes. Son ministère revendique ces objectifs comme des piliers de sa vision stratégique et continue d’aligner réformes, plateformes, dispositifs de contrôle et nouveaux mécanismes destinés à rendre l’État financier plus performant. ISYS-REGIES était l’une des illustrations misent comme evidence de cette ambition. Il devient aujourd’hui l’endroit même où cette ambition rencontre son test le plus brutal. Une réforme ne mérite pas son nom parce qu’un ministre l’a lancée, accompagnée ou inscrite dans son bilan. Elle mérite ce nom lorsqu’elle résiste précisément aux comportements qu’elle prétendait rendre impossibles.
Depuis la lettre de la DGI du 3 septembre, le contraste devient donc politique. Le ministère continue de communiquer sur ses activités, notamment les préparatifs de la visite du GAFI, mais son portail officiel ne fait apparaître, à ce jour, aucune prise de position publique consacrée aux anomalies signalées dans ISYS-REGIES. Sept jours suffisent pourtant pour annoncer au pays la préservation des données, un audit indépendant, la suspension conservatoire des accès sensibles ou simplement l’ouverture d’une vérification approfondie. Le silence cesse alors d’être une absence de communication. Il devient une manière de gouverner la crise.
Fwamba doit en tirer la conséquence politique. Un ministre ne peut revendiquer la modernisation des recettes lorsque les chiffres montent, célébrer les réformes lorsqu’elles produisent de beaux tableaux et devenir soudain simple destinataire d’une lettre lorsque l’intégrité de l’une des machines qu’il connaît personnellement est mise en cause. La responsabilité ministérielle ne commence pas avec la preuve d’une participation criminelle. Elle commence avec la capacité de répondre de l’architecture placée sous son autorité politique. S’il ne peut garantir publiquement que la chaîne de la recette reste fiable, que les traces sont préservées et que personne ne peut intervenir impunément sur le système, son maintien au ministère devient plus difficile à défendre que son départ.
IGF : qui surveillait ceux qui surveillent l’argent de l’État ?
L’IGF passe depuis des mois à théoriser une nouvelle ère du contrôle public. Christophe Bitasimwa Bahii promet un contrôle systémique, moderne et préventif, capable d’identifier les risques avant qu’ils ne produisent leurs effets. En mars 2026, l’institution lance même 74 missions de contrôle visant notamment la DGI, la DGDA et la DGRAD, puis déploie en juin 118 inspecteurs dans près de 200 entités pour renforcer la surveillance des recettes publiques. Sur le papier, rarement la République n’a autant surveillé ceux qui manipulent son argent. ISYS-REGIES rend aujourd’hui cette démonstration singulièrement embarrassante.
Si une plateforme stratégique de mobilisation et de traçabilité des recettes peut présenter des anomalies suffisamment graves pour pousser la DGI à saisir directement le ministre des Finances, l’enjeu ne concerne plus seulement ceux qui manipulent la machine. Il concerne aussi ceux dont la fonction consiste précisément à rendre cette manipulation difficile, rapidement détectable et institutionnellement coûteuse.
L’IGF ne peut éternellement transformer chaque scandale financier en nouvelle occasion de démontrer son utilité après les faits. Compter les pertes, auditionner quelques responsables et annoncer une mission spectaculaire une fois l’incendie visible relève davantage de l’autopsie administrative que du contrôle préventif. La véritable performance aurait consisté à connaître les vulnérabilités d’ISYS-REGIES avant la lettre du 3 septembre, à auditer les privilèges d’accès, à vérifier les possibilités de modification des écritures, à confronter systématiquement les traces de la DGI, des banques et de la BCC, puis à détecter immédiatement toute rupture dans cette chaîne. Un État sérieux ne mesure pas la qualité de ses contrôleurs au nombre de rapports produits après la disparition de l’argent, mais aux possibilités de prédation qu’ils rendent impossibles avant même qu’elle ne se produise.
Christophe Bitasimwa doit donc lui aussi répondre politiquement de cette contradiction. Il ne suffit pas de diriger une institution qui proclame la prévention pour être exonéré lorsque la prévention échoue précisément là où circule l’argent public. Wameso répond de l’institution qui abrite une partie essentielle de la machine, Fwamba de l’architecture financière qu’il connaît et supervise politiquement, Bitasimwa du contrôle censé surveiller l’ensemble. Si aucun des trois ne porte le coût d’une défaillance de cette importance, la RDC reproduit son vieux miracle bureaucratique où tout le monde possède une compétence, personne ne possède la responsabilité et le contribuable reste le seul à payer l’addition.
Et voilà pourquoi l’Oncle Sam envoie désormais des nounous à Kinshasa
Le plus accablant est que la vulnérabilité d’ISYS-REGIES ne surgit pas de nulle part. Dès les premières années de fonctionnement du dispositif, des insuffisances de fiabilisation, d’automatisation complète et de réconciliation des données sont déjà signalées dans les travaux de contrôle et les évaluations de la chaîne des recettes. Les certifications successives finissent par relever des saisies manuelles, des apurements encore imparfaitement automatisés et des discordances persistantes, tandis que certaines recommandations formulées dès les cycles de 2021 et 2022 restent sans application effective. Le scandale de 2026 ressemble donc moins à un accident imprévisible qu’à la facture différée de vulnérabilités connues, tolérées puis recouvertes par le récit permanent de la modernisation.
C’est aussi ce qui donne une autre lecture à l’assistance technique américaine désormais engagée autour de la mobilisation et de la gestion des recettes publiques congolaises. Washington n’arrive pas seulement parce que la RDC manquerait de logiciels, d’experts ou de compétences techniques. Il arrive dans un espace que Kinshasa laisse ouvert par son incapacité persistante à transformer les diagnostics en discipline institutionnelle. Un pays doté d’une Banque centrale, d’un ministère des Finances, de régies financières, d’une Inspection générale des finances et de plusieurs années d’alertes finit ainsi par accepter que des experts étrangers viennent renforcer des fonctions élémentaires de souveraineté fiscale. L’Oncle Sam ne crée pas cette dépendance. Il trouve simplement la chaise déjà tirée.
Les fauteuils doivent enfin avoir un prix
Wameso, Fwamba et Bitasimwa doivent donc rendre le tablier. Non parce qu’une culpabilité pénale personnelle serait aujourd’hui établie, mais parce qu’ils incarnent les trois étages d’une même faillite de responsabilité. Wameso répond de l’intégrité institutionnelle de la BCC, Fwamba d’une architecture financière qu’il connaît intimement et Bitasimwa du contrôle censé détecter les vulnérabilités avant qu’elles ne deviennent affaires publiques. Une République ne peut continuer à personnaliser les succès au sommet puis disperser les échecs vers les techniciens, les procédures et les circonstances.
Et si rien ne bouge, la responsabilité remonte encore. Wameso, Fwamba et Bitasimwa ne se maintiennent pas seuls au sommet de leurs institutions. Félix Tshisekedi nomme, reconduit, arbitre et cautionne politiquement l’architecture dans laquelle ils exercent. Il ne peut célébrer les réformes, approuver les nominations et revendiquer les résultats lorsque les indicateurs sont flatteurs, puis détourner le regard lorsque les mécanismes censés protéger l’argent public révèlent des failles majeures. Si, après des insuffisances connues depuis des années et une nouvelle alerte de cette gravité, aucun responsable ne paie le prix politique, le problème ne sera plus seulement ISYS-REGIES. Il deviendra celui du niveau de défaillance que le sommet de l’État, le président de la République, les présidents de l’Assemblée nationale et du Sénat, accepte collectivement de tolérer, ou pire, d’accompagner.
La véritable réforme ne commence donc pas avec une nouvelle plateforme, un nouvel audit spectaculaire ou une nouvelle mission d’assistance étrangère. Elle commence avec la préservation des données, un audit indépendant d’ISYS-REGIES, l’identification des privilèges d’accès, la réconciliation complète des traces entre banques, DGI, BCC et Trésor, la publication des conclusions essentielles et l’engagement des responsabilités là où les preuves les établissent. Sans cela, la prochaine réforme numérique risque simplement d’ajouter une nouvelle couche de modernité à une architecture qui conserve les mêmes vulnérabilités.
La RDC peut importer des logiciels, des consultants et même des nounous institutionnelles. Aucun partenaire étranger ne peut lui importer l’État. Celui-ci commence lorsque ceux qui gouvernent, contrôlent et célèbrent les institutions acceptent enfin de payer le prix politique de leurs défaillances. Nous verrons désormais si Kinshasa choisit de reconstruire la responsabilité ou, une fois encore, d’organiser son évaporation.
Let wait and see !
Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe
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