Économie Mondiale

Japon : le pays qui voulait de l’inflation cherche maintenant à s’en protéger

Pendant près de trois décennies, le Japon a poursuivi une obsession économique devenue presque nationale. Faire remonter les prix. Faire repartir les salaires. Convaincre les ménages et les entreprises que l’argent dépensé aujourd’hui valait davantage que l’argent conservé pour demain. Tokyo a réduit les taux jusqu’à zéro, puis sous zéro, acheté massivement des obligations publiques et injecté des liquidités dans une économie enfermée dans la déflation.

En 2026, le problème s’est renversé. L’inflation s’est installée, les salaires progressent davantage et la Banque du Japon relève désormais ses taux pour empêcher les prix de s’éloigner trop fortement de son objectif. En septembre, elle a porté son taux directeur à 1,25 %, son niveau le plus élevé depuis trente et un ans.

Une victoire qui change de nature

Le Japon cherchait depuis longtemps à sortir d’un mécanisme particulièrement difficile à briser. Lorsque les consommateurs pensent que les prix resteront stables ou diminueront, ils ont moins de raisons d’acheter rapidement. Les entreprises disposent alors de moins d’espace pour augmenter leurs prix, leurs bénéfices et leurs salaires. La faiblesse de la demande entretient la faiblesse des prix.

L’« Abenomics », lancée sous Shinzo Abe à partir de 2012, avait placé la rupture de cette dynamique au cœur de la politique économique. La Banque du Japon avait engagé une politique monétaire d’une ampleur exceptionnelle, avec taux négatifs, achats gigantesques d’obligations et contrôle des rendements. Une partie du monde observait alors le Japon comme un laboratoire de ce qui arrive à une économie vieillissante incapable de produire durablement de l’inflation.

Ce laboratoire étudie désormais le problème inverse.

Le ministre japonais de l’Économie, Minoru Kiuchi, déclarait le 2 octobre que le pays n’était plus en situation de déflation et qu’il n’avait plus besoin d’une politique monétaire excessivement accommodante destinée à provoquer davantage d’inflation.

Les architectes de l’argent facile changent eux-mêmes de discours

Le changement devient encore plus remarquable lorsque ceux qui avaient défendu les politiques de relance commencent à en demander la sortie.

Asahi Noguchi, ancien membre du conseil de la Banque du Japon et partisan historique d’une politique monétaire très accommodante, estime désormais que l’économie japonaise n’a plus besoin du même arsenal. Selon lui, l’inflation proche de l’objectif de 2 %, la progression des salaires et l’évolution de la demande rendent progressivement obsolète une stratégie conçue pour vaincre la déflation. Il estime également que les taux pourraient encore progresser, tout en avertissant qu’un passage trop rapide vers 2 % pourrait secouer une économie habituée depuis des décennies au crédit extrêmement bon marché.

Ce retournement intellectuel raconte davantage que la simple trajectoire d’un taux directeur. Une politique économique exceptionnelle finit souvent par modifier l’économie qu’elle cherchait à réparer. Elle crée alors ses propres contraintes de sortie.

Le Japon découvre le prix de l’argent

Pendant des années, entreprises, banques, ménages et gouvernement japonais ont évolué dans un environnement où le coût du capital semblait presque avoir disparu. Cette situation influence progressivement toute une économie. Les décisions d’investissement, les prix immobiliers, le financement des entreprises et surtout la gestion de la dette publique s’adaptent à l’hypothèse d’un argent durablement bon marché.

Le réveil devient délicat lorsque cette hypothèse cesse d’être vraie.

La hausse des taux rend le crédit plus coûteux et augmente progressivement le coût du refinancement de la dette publique. Elle exerce aussi une pression sur les obligations japonaises déjà détenues par les banques, les assurances et les investisseurs. Les rendements obligataires japonais ont récemment atteint des niveaux inconnus depuis plusieurs décennies dans un contexte de remontée mondiale des taux longs.

Le Japon se retrouve ainsi devant une transition rarement observée dans une grande économie moderne. Il doit normaliser le prix de l’argent sans déstabiliser les institutions qui ont passé une génération entière à fonctionner avec des taux voisins de zéro.

Le yen complique encore l’équation

La Banque du Japon ne lutte pas seulement contre une inflation intérieure. Le yen faible renchérit les importations, particulièrement l’énergie, dont le Japon demeure fortement dépendant. Même après le relèvement des taux à 1,25 %, la monnaie japonaise est restée fragile, en partie en raison de l’écart persistant entre les rendements japonais et américains.

Tokyo est allé jusqu’à renouveler ses avertissements contre une dépréciation excessive du yen. Le principal responsable japonais chargé des questions de change, Atsushi Mimura, a récemment indiqué que les marchés devaient prendre au sérieux les avertissements adressés concernant les mouvements de la monnaie.

Le dilemme devient remarquable. Des taux plus élevés pourraient soutenir le yen et limiter l’inflation importée. Une remontée trop rapide pèserait sur la consommation, l’investissement et le coût de la dette. Une politique trop accommodante risquerait au contraire de maintenir la monnaie sous pression et d’alimenter de nouvelles hausses de prix.

Une économie qui ne sait plus très bien quel danger craindre

Les dernières données illustrent parfaitement cette hésitation. L’enquête Tankan publiée début octobre montre une confiance élevée chez les grands industriels, portée notamment par la demande mondiale liée à l’intelligence artificielle, alors que les entreprises de services deviennent plus prudentes face aux coûts et à la faiblesse de la consommation. Les anticipations d’inflation restent supérieures à 2 %, sans montrer une accélération spectaculaire.

Même au sein de la Banque du Japon, le débat s’intensifie. Le compte rendu de la réunion de septembre montre que plusieurs responsables souhaitaient avancer plus rapidement vers des taux plus élevés, tandis que d’autres appelaient à davantage de prudence face à une consommation encore fragile.

Le Japon n’affronte plus la vieille question de savoir comment provoquer l’inflation. Il affronte une question plus subtile. Jusqu’où normaliser une économie construite autour de l’anormalité sans provoquer le choc que cette normalisation cherche précisément à éviter.

Pendant trente ans, Tokyo cherchait la sortie de la déflation. Il l’a finalement trouvée. La difficulté consiste désormais à apprendre ce qui se trouve de l’autre côté.

NBSInfos.com

roi makoko

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