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Pendant des décennies, une partie importante des élites économiques africaines a imposé une même orthodoxie monétaire. Dévaluer une monnaie africaine serait une forme de suicide économique. Laisser flotter une devise nationale conduirait inévitablement à l’hyperinflation, à l’effondrement du pouvoir d’achat et au désordre social. Cette vision fut progressivement institutionnalisée dans plusieurs banques centrales africaines, jusqu’à devenir une doctrine presque sacrée. Dans ce cadre intellectuel, la stabilité nominale de la monnaie finit par être présentée comme plus importante que la transformation productive elle-même, même lorsque cette stabilité coexistait avec la désindustrialisation, la dépendance aux importations et l’asphyxie des exportations locales.
Puis l’Éthiopie a fait exactement ce qu’il ne fallait surtout pas faire. En juillet 2024, Addis-Abeba accepte une forte dévaluation du birr dans le cadre du programme du FMI. La monnaie chute brutalement face au dollar. Immédiatement, une partie des analystes annonce une catastrophe imminente. Les scénarios classiques refont surface. Explosion des prix. Fuite des capitaux. Déstabilisation économique. Pour beaucoup, l’expérience éthiopienne devait confirmer l’idée selon laquelle une monnaie africaine ne pouvait survivre à une perte rapide de valeur externe.
Deux ans plus tard, la réalité économique raconte une histoire beaucoup plus dérangeante pour les gardiens de cette orthodoxie monétaire. Les exportations éthiopiennes explosent. Le café, l’or, les fleurs coupées et plusieurs secteurs tournés vers les marchés internationaux deviennent brutalement plus compétitifs. La dévaluation, longtemps décrite comme une menace existentielle, agit au contraire comme un mécanisme de réactivation productive. Derrière le cas éthiopien apparaît alors une question que plusieurs économies africaines refusent encore d’affronter. Une monnaie artificiellement surévaluée protège-t-elle réellement la population, ou protège-t-elle surtout une économie de consommation importatrice incapable de produire suffisamment pour elle-même ?
L’Éthiopie vient peut-être de démontrer qu’en Afrique, le véritable danger n’est pas toujours la dévaluation. Le véritable danger peut aussi être la surévaluation permanente.
Le birr faible a rendu les producteurs éthiopiens compétitifs
Les effets du choc monétaire éthiopien deviennent désormais trop visibles pour être réduits à une simple anomalie conjoncturelle. L’Éthiopie se dirige vers près de 10 milliards USD d’exportations annuelles. Le café éthiopien gagne en compétitivité sur les marchés mondiaux. Les exportations d’or progressent fortement. Les fleurs coupées, les oléagineux et plusieurs filières agricoles parviennent à conquérir davantage de débouchés internationaux. Ce basculement n’est pas le produit d’un miracle soudain. Il traduit une modification profonde des rapports de prix entre l’économie nationale et le marché mondial.
Une monnaie artificiellement surévaluée agit souvent comme un mécanisme silencieux de désincitation productive. Elle réduit le coût des importations pour les consommateurs urbains et les intermédiaires commerciaux, tout en affaiblissant simultanément la capacité concurrentielle des producteurs nationaux exposés aux marchés internationaux. Dans ce type de configuration, l’économie finit progressivement par récompenser davantage l’importation, la distribution et la consommation que la production elle-même. La surévaluation monétaire devient alors une subvention implicite accordée aux biens étrangers, financée au détriment des secteurs capables de générer des recettes d’exportation et d’accumuler des capacités productives domestiques.
L’expérience éthiopienne rappelle ainsi une réalité que plusieurs gouvernements africains hésitent encore à reconnaître ouvertement. Une monnaie forte ne signifie pas nécessairement une économie forte. Dans certaines circonstances, elle peut même masquer une fragilité structurelle profonde, notamment lorsque la stabilité nominale repose davantage sur les entrées de devises externes, l’endettement ou les importations que sur la puissance productive réelle du pays. La véritable question de politique économique n’est donc pas uniquement celle de la valeur apparente de la monnaie. Elle concerne la fonction que l’architecture monétaire remplit à l’intérieur de l’économie politique nationale. Sert-elle à renforcer les capacités productives locales et la compétitivité des exportateurs nationaux, ou organise-t-elle progressivement leur marginalisation au profit d’une économie de consommation importée ?
Le cas éthiopien rappelle qu’une monnaie peut sembler stable tout en affaiblissant silencieusement la capacité productive d’une nation.
Le franc congolais protège-t-il l’économie nationale ou l’ordre importateur ?
C’est ici que le débat devient profondément inconfortable pour la RDC. Depuis plusieurs années, une grande partie de la politique économique congolaise repose sur une priorité presque obsessionnelle accordée à la stabilité du franc congolais face au dollar. Chaque dépréciation du CDF est immédiatement interprétée comme une menace nationale majeure. La stabilité du taux de change finit ainsi par devenir un objectif politique central, parfois davantage valorisé que la transformation productive elle-même.
Mais une question devient désormais difficile à contourner. Stabiliser le franc congolais pour protéger quoi exactement ? La RDC continue d’importer massivement ses produits alimentaires, ses matériaux de construction, ses biens manufacturés, ses produits pharmaceutiques, ainsi qu’une multitude de produits qui pourraient pourtant être fabriqués localement. Dans cette configuration, une partie importante des élites urbaines et des réseaux commerciaux bénéficie directement de l’économie d’importation. Les grands importateurs profitent d’un taux de change relativement stable. Les consommateurs urbains privilégient des biens étrangers moins coûteux et souvent plus accessibles.
Pendant ce temps, les producteurs congolais demeurent confrontés à une équation beaucoup plus brutale. Que devient l’agriculteur congolais lorsque les produits importés deviennent plus compétitifs que sa propre production ? Que devient l’industrie locale lorsque les coûts structurels de production restent élevés, tandis que l’architecture monétaire continue d’avantager les biens étrangers entrant sur le marché national ? Dans ce type de système, la monnaie peut sembler stable tout en contribuant silencieusement à l’érosion progressive des capacités productives nationales.
L’expérience éthiopienne introduit alors une interrogation particulièrement dérangeante pour Kinshasa. Et si une partie de la faiblesse productive congolaise ne provenait pas uniquement des infrastructures, de la corruption ou de l’insécurité, mais également d’un modèle économique davantage organisé autour de la circulation des importations que de la compétitivité des producteurs nationaux ? Derrière le débat monétaire apparaît alors une question beaucoup plus profonde de politique économique. Le système actuel protège-t-il réellement le franc congolais, ou protège-t-il surtout une économie de dépendance importatrice devenue structurellement dominante ?
Le véritable enjeu devient la construction d’une économie productive
Attention. L’expérience éthiopienne ne signifie pas qu’il suffirait de dévaluer le franc congolais pour industrialiser la RDC. Une dévaluation conduite sans stratégie industrielle cohérente pourrait au contraire aggraver l’inflation, accélérer la paupérisation et renforcer la dépendance extérieure. L’histoire économique regorge d’exemples où des ajustements monétaires mal encadrés ont simplement déplacé les déséquilibres sans modifier les fondements structurels de l’économie.
Cependant, Addis-Abeba vient malgré tout de démontrer quelque chose d’essentiel. Le débat monétaire africain n’est plus verrouillé comme il l’était pendant plusieurs décennies. L’idée selon laquelle toute dépréciation monétaire conduirait mécaniquement au désastre économique apparaît désormais beaucoup plus contestable. L’expérience éthiopienne montre qu’une politique monétaire ne peut être évaluée uniquement à travers le prisme de la stabilité nominale. Elle doit également être jugée à partir de ses effets sur la compétitivité des producteurs nationaux, les exportations et la capacité d’accumulation économique interne.
La véritable question devient alors développementale. Il ne s’agit plus uniquement de savoir comment défendre une monnaie africaine face au dollar. Il s’agit de comprendre comment les politiques monétaires, commerciales, budgétaires et industrielles peuvent être articulées afin de bâtir une économie capable de transformer localement ses ressources, d’élargir sa base industrielle et de réduire progressivement sa dépendance aux importations. La monnaie cesse alors d’être un simple symbole de stabilité macroéconomique. Elle devient un levier stratégique de transformation économique nationale.
Dès lors, le problème congolais n’est peut-être pas uniquement la faiblesse du franc congolais. Le véritable problème pourrait résider dans l’incapacité persistante de l’économie nationale à convertir sa souveraineté monétaire en puissance productive durable. Une monnaie nationale ne devient pas solide uniquement parce que son taux de change est défendu. Elle devient solide lorsqu’elle repose sur une économie capable de produire, transformer, exporter et accumuler de la valeur à l’intérieur de ses propres structures productives.
Une monnaie faible sans stratégie industrielle est dangereuse. Une monnaie stable sans base productive peut l’être tout autant.
La souveraineté monétaire exige la modernisation coordonnée de l’État productif
Le véritable enseignement du cas éthiopien dépasse probablement la seule question du taux de change. Une transformation économique durable ne peut émerger lorsque la banque centrale, l’exécutif et le pouvoir législatif poursuivent des logiques fragmentées et contradictoires. La politique monétaire ne peut pas soutenir la production nationale pendant que les choix budgétaires alimentent principalement les importations, tandis que le cadre législatif demeure incapable d’organiser la montée en puissance des secteurs stratégiques. Une économie ne se modernise pas par de simples ajustements techniques. Elle se modernise lorsque les institutions de l’État convergent autour d’un même projet national de développement productif.
La RDC souffre précisément d’un déficit chronique de coordination stratégique. La Banque centrale tente périodiquement de défendre le franc congolais. L’exécutif demeure souvent absorbé par les urgences politiques immédiates et les contraintes de court terme. Le législateur, quant à lui, peine encore à construire un environnement économique suffisamment cohérent pour soutenir l’industrialisation et encourager l’investissement productif domestique. Il en résulte un appareil public dispersé où les institutions réagissent davantage aux pressions immédiates qu’à une vision de transformation économique à long terme.
Mais cette fragmentation institutionnelle révèle également une question beaucoup plus profonde concernant la qualité des élites chargées de diriger l’État ainsi que les mécanismes permettant d’accéder aux responsabilités stratégiques. Lorsqu’un système politique valorise davantage les loyautés de clientèle, les équilibres partisans et les arrangements immédiats que la compétence technocratique, la vision industrielle et la capacité de coordination, les institutions économiques finissent elles-mêmes par fonctionner de manière désarticulée. La faiblesse institutionnelle devient alors moins un accident administratif qu’un reflet du mode de sélection et de reproduction des centres de pouvoir.
Aucune monnaie ne devient durablement un instrument de puissance économique dans une économie incapable d’aligner ses institutions autour de la production, de l’investissement et de l’innovation productive. Les trajectoires de développement les plus rapides reposent rarement sur la seule discipline monétaire. Elles reposent généralement sur une articulation stratégique entre banque centrale, politique industrielle, investissement public et capacité étatique à définir des priorités nationales cohérentes. La souveraineté monétaire devient alors moins une question technique qu’une question de modernisation institutionnelle de la puissance économique nationale.
Le franc congolais ne deviendra véritablement un instrument de puissance économique nationale que lorsque l’État congolais lui-même redeviendra capable de produire une cohérence développementale à travers une architecture monétaire, budgétaire et productive stratégiquement synchronisée.
La véritable souveraineté monétaire ne se mesure pas uniquement par la stabilité du taux de change. Elle se mesure aussi par la capacité d’un État à transformer sa monnaie en levier durable de modernisation productive nationale.
Et pour satisfaire le soi-disant « réquisit scientifique » récemment évoqué par le gouverneur de la Banque centrale concernant la présence de chiffres dans une tribune économique, rappelons au moins une équation incontestable : 1 + 1 = 2.
Rire et pleure !
Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe
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