La Banque mondiale vient de franchir un seuil qui raconte beaucoup plus qu’une simple progression comptable. En 2026, son Groupe a mobilisé 112 milliards de dollars de capitaux privés pour les économies en développement, contre 69 milliards l’année précédente et 35 milliards quatre ans plus tôt.
À cette somme s’ajoutent environ 123 milliards provenant de ses propres ressources. L’ensemble représente 235 milliards de dollars de financements et de capitaux mobilisés sur l’exercice.
La Banque mondiale ne veut plus financer seule le développement
Cette montée en puissance révèle une transformation profonde de la fonction même de la Banque mondiale. Pendant des décennies, son poids s’est surtout mesuré à ce qu’elle pouvait prêter directement aux États ou financer à travers ses différentes institutions. Sous la présidence d’Ajay Banga, l’ambition devient davantage celle d’un architecte du risque.
La Banque apporte son bilan, ses garanties, son expertise juridique et institutionnelle, puis tente d’attirer derrière elle les fonds de pension, assureurs, gestionnaires d’actifs, banques et autres investisseurs capables de mobiliser des volumes que les finances publiques internationales ne peuvent plus fournir seules. Reuters rapporte que Banga veut porter cette mobilisation privée au-delà de 200 milliards de dollars dans les deux à trois prochaines années.
Le changement répond à une contrainte simple. Les besoins en infrastructures, énergie, santé, agriculture et emplois dans les économies en développement se comptent en milliers de milliards de dollars, tandis que les budgets publics, l’aide internationale et les capacités de prêt des institutions multilatérales restent limités.
La Banque mondiale cherche alors à utiliser chaque dollar de financement public ou multilatéral comme levier pour déplacer plusieurs dollars privés. Les garanties jouent ici un rôle central. Le Groupe en a émis plus de 25 milliards de dollars en 2026, dépassant avec quatre années d’avance son objectif annuel de 20 milliards fixé pour 2030.
Le record cache encore la frontière la plus difficile
Le chiffre de 112 milliards impressionne, pourtant sa répartition indique immédiatement où se trouve encore le véritable problème. La mobilisation de capitaux privés dans les pays à revenu intermédiaire inférieur est passée de 14 milliards en 2022 à 37 milliards en 2026. Dans les pays à revenu intermédiaire supérieur, elle a bondi de 12 à 50 milliards. Dans les économies à faible revenu, elle reste autour de 3 milliards de dollars. L’Afrique progresse fortement, de près de 9 milliards à 22 milliards, sans que cette progression efface le fossé entre les marchés capables d’absorber facilement le capital et ceux où le risque réel ou perçu continue de fermer la porte aux investisseurs.
C’est là que le succès de la Banque mondiale devra désormais être jugé avec davantage de précision. Mobiliser du capital privé vers une économie émergente disposant de marchés financiers, d’entreprises structurées et de projets rentables constitue déjà un accomplissement.
Faire entrer ce même capital dans les pays où les infrastructures sont faibles, la monnaie instable, les institutions fragiles et le risque politique élevé représente une difficulté d’une autre nature. Le capital privé ne devient pas du capital de développement simplement parce qu’une institution multilatérale l’accompagne. Il va naturellement vers les projets où le rendement peut être capturé et le risque contenu.
Les 112 milliards montrent ainsi que la Banque mondiale a appris à mieux ouvrir la porte du développement aux investisseurs privés. Le prochain test sera de déterminer jusqu’où elle peut les convaincre d’avancer après cette porte. Une institution de développement ne peut pas mesurer sa réussite uniquement au volume de capitaux qu’elle mobilise.
La question décisive reste celle de leur destination. Les milliards les plus difficiles à attirer sont précisément ceux dont les économies les plus fragiles ont le plus besoin.
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