RDC–Goma : l’AFC/M23 ne cherche plus seulement à occuper le territoire, il cherche à administrer la vie

À Goma et dans une partie de l’Est sous contrôle de l’AFC/M23, la guerre ne se joue plus uniquement sur les routes, les collines et les positions militaires. Elle se déplace progressivement vers les universités, les médias, les bâtiments privés, les écoles et les administrations.

Le mouvement armé ne se contente plus de tenir un espace. Il tente d’y installer des règles, des responsables, des services et des institutions capables de donner à son contrôle une forme de normalité administrative. Cette évolution change profondément la nature de l’occupation. Un territoire occupé peut rester militairement contesté tout en devenant, dans la vie quotidienne, politiquement administré.

L’université en fournit l’exemple le plus spectaculaire. L’AFC/M23 a procédé à des nominations dans plusieurs établissements publics de Goma et de Bukavu, notamment à l’Université de Goma, en remplaçant des responsables désignés par Kinshasa. Le gouvernement congolais a rejeté ces nominations, affirmant qu’un mouvement armé ne peut exercer les compétences de l’État dans l’enseignement supérieur. Il a ensuite suspendu les activités académiques et para-académiques pour l’année 2026–2027 dans onze établissements publics de Goma et Bukavu, invoquant à la fois la sécurité et la nécessité de préserver la régularité des cursus et la valeur des diplômes.

Une occupation devient plus profonde lorsqu’elle commence à nommer

Le pouvoir administratif ne se mesure pas uniquement au nombre de soldats déployés. Il se mesure aussi à la capacité de nommer un recteur, de décider qui dirige une école, de contrôler une radio, d’occuper un bâtiment, de fixer des règles financières ou de transformer un local civil en bureau de renseignement.

Dans le sud de Lubero, des responsables scolaires ont rapporté que l’AFC/M23 imposait de nouvelles règles de gestion administrative et financière aux établissements, avec des bulletins devant être imprimés à Goma et une part des recettes scolaires reversée à l’administration rebelle.

La même logique apparaît dans le contrôle des biens. Reporters sans frontières a documenté le cas d’une station de radio proche de Goma transformée en bureau de renseignement et en lieu de détention temporaire. RSF rapporte également la confiscation de bâtiments appartenant à des personnalités liées à Kinshasa, ainsi que l’occupation d’autres infrastructures publiques ou privées par l’AFC/M23. Ces actes ne relèvent plus seulement du pillage opportuniste associé à la guerre. Ils participent à une redistribution du contrôle matériel de la ville, où les bâtiments changent de fonction au rythme du nouvel ordre politique.

Cette emprise institutionnelle permet aussi à l’AFC/M23 de se présenter comme une autorité capable de gérer la vie quotidienne. Une administration rebelle qui réglemente les écoles, nomme dans les universités, contrôle certains médias, administre des bâtiments et organise des services produit progressivement autre chose qu’une présence militaire. Elle construit une administration concurrente. Cela ne lui confère ni souveraineté juridique ni légitimité constitutionnelle, mais cela modifie concrètement la relation des habitants à l’autorité.

Plus cette administration dure, plus les citoyens sont contraints de traiter avec elle pour étudier, travailler, communiquer ou accéder à certains services.

L’université devient une frontière de souveraineté

La bataille autour de l’Université de Goma montre jusqu’où cette logique peut aller. Une université publique n’est pas seulement un bâtiment rempli d’étudiants. Elle délivre des titres reconnus par l’État, nomme des enseignants, valide des cursus et participe à la reproduction de l’administration nationale. Contrôler sa direction revient donc à intervenir directement dans une institution qui fabrique une partie de l’autorité future du pays. Kinshasa a choisi de suspendre les activités plutôt que de reconnaître de fait les responsables installés par l’AFC/M23. Le coût immédiat retombe pourtant sur les étudiants, les enseignants et les familles, dont certains doivent désormais poursuivre leurs études ou leurs activités ailleurs.

Cette situation révèle le dilemme central de l’occupation prolongée. En refusant les nominations de l’AFC/M23, l’État congolais défend le principe selon lequel la souveraineté ne peut être transférée par la force. En suspendant ses propres institutions dans les zones qu’il ne contrôle plus, il laisse cependant un espace administratif que l’autorité de fait peut chercher à remplir. La guerre institutionnelle devient alors presque aussi importante que la guerre militaire. Il ne suffit plus de savoir qui contrôle une ville. Il faut savoir qui nomme, qui certifie, qui enseigne, qui informe, qui collecte, qui autorise et qui décide.

Goma se trouve ainsi au cœur d’une transformation plus profonde que l’occupation militaire elle-même. L’AFC/M23 ne cherche plus seulement à conserver le territoire conquis. Il cherche à rendre son administration suffisamment présente pour que la vie quotidienne commence à passer par elle. Le véritable enjeu n’est plus seulement de reprendre une ville sur une carte. Il consiste aussi à empêcher qu’un ordre administratif parallèle ne s’enracine assez longtemps pour devenir, dans les faits, la seule autorité que certains habitants connaissent encore.

NBSInfos.com

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