Bahreïn : refuse la table iranienne et brise l’unité diplomatique du Golfe

Alors que l’Iran, l’Irak et plusieurs États du Golfe doivent se retrouver à Oman pour discuter de l’avenir de la navigation dans le détroit d’Ormuz, Manama a choisi la chaise vide. Le royaume a officiellement annoncé qu’il ne participerait pas à cette réunion et qu’il ne prendrait part à aucun format collectif incluant l’Iran avant le rétablissement de relations diplomatiques entre les deux pays. Cette position avait déjà été communiquée aux autorités omanaises par les canaux officiels.

Le refus dépasse largement une querelle diplomatique entre deux capitales. Il révèle une fracture stratégique au sein du Golfe sur la manière de traiter un Iran qui contrôle désormais une partie essentielle de l’équation maritime régionale. Une majorité de gouvernements semble prête à négocier afin de sécuriser la circulation commerciale. Bahreïn pose une autre question : peut-on demander à celui qui contribue à fermer une route stratégique de devenir ensuite l’interlocuteur chargé d’en définir les règles ?

Manama refuse de négocier le droit de passage comme une faveur

Le communiqué bahreïni ne laisse guère de place à l’ambiguïté. Pour Manama, la navigation dans le détroit d’Ormuz ne doit pas dépendre d’un nouvel arrangement politique accordant à Téhéran un pouvoir discrétionnaire sur le passage des navires. Toute architecture future doit rester fondée sur la Convention des Nations unies sur le droit de la mer de 1982 et garantir le passage des bâtiments sans discrimination, sans permis préalable et sans perception de droits.

C’est précisément ici que se situe le désaccord fondamental.

L’Iran cherche à faire reconnaître un nouveau mécanisme de gestion du détroit et souhaite notamment disposer de la possibilité de percevoir des frais sur certains navires. Oman s’oppose jusqu’ici à cette idée. La réunion de lundi doit donc moins consacrer un accord qu’explorer le rapport de force entre un Iran qui veut convertir son contrôle militaire du passage en pouvoir réglementaire et des États du Golfe soucieux de restaurer une circulation commerciale devenue vitale. Un responsable iranien a d’ailleurs déjà prévenu qu’aucun accord signé n’était attendu à l’issue de la rencontre.

Bahreïn refuse précisément ce glissement.

Pour Manama, le libre passage à Ormuz n’est pas une concession iranienne à négocier. C’est un principe maritime international. Accepter que son exercice soit rediscuté sous la pression d’une fermeture militaire reviendrait à transformer une obligation juridique en objet de marchandage géopolitique.

Cette distinction peut sembler juridique. Elle est profondément politique.

Celui qui réussit à transformer un droit en négociation vient déjà de déplacer le rapport de force à son avantage.

Le Golfe découvre deux écoles face à l’Iran

La réunion d’Oman met ainsi au jour deux doctrines régionales.

La première pourrait être qualifiée de pragmatique. L’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar, le Koweït et l’Irak ont de fortes raisons économiques de rechercher un compromis avec Téhéran. Le détroit d’Ormuz demeure l’un des passages énergétiques les plus importants de la planète. Avant l’escalade actuelle, environ un cinquième du pétrole mondial y transitait. Les perturbations ont déjà contribué à pousser les prix du pétrole au-dessus de 100 dollars le baril.

À cela s’ajoute désormais le front yéménite. Les Houthis ont renforcé leur contrôle autour de Bab el-Mandeb, créant un second point de pression sur le commerce maritime régional. Le Golfe se retrouve donc avec Ormuz à l’est et Bab el-Mandeb au sud-ouest, deux passages stratégiques simultanément fragilisés par l’Iran ou par des forces qui lui sont alliées. Cette nouvelle géographie pousse plusieurs capitales arabes à considérer la négociation non comme une préférence idéologique, mais comme une police d’assurance économique.

Bahreïn défend une seconde doctrine.

Le royaume ne rejette pas le dialogue en principe. Son ministère des Affaires étrangères insiste même sur son attachement au règlement diplomatique des différends. Il refuse cependant qu’un dialogue collectif avec Téhéran précède la restauration des relations diplomatiques bilatérales et qu’une crise créée par la force permette de redéfinir les règles de navigation dans le détroit.

La divergence est fondamentale.

Pour une partie du Golfe, il faut parler à l’Iran précisément parce qu’il peut bloquer Ormuz.

Pour Bahreïn, parler à l’Iran sous cette pression risque justement de démontrer que bloquer Ormuz fonctionne.

La bataille d’Ormuz devient une bataille sur les règles

L’importance du refus bahreïni se trouve peut-être là.

La crise d’Ormuz n’oppose plus seulement des navires, des missiles et des puissances militaires. Elle devient une bataille sur la nature même des règles qui gouverneront le Golfe après la guerre.

Téhéran voudrait que la nouvelle réalité militaire produise une nouvelle réalité politique. Sa capacité à fermer ou perturber le détroit lui donnerait une place centrale dans toute architecture future de sécurité maritime. Plusieurs pays de la région semblent désormais prêts à reconnaître cette centralité, au moins suffisamment pour discuter avec l’Iran à Oman. Le simple fait que cette conférence soit organisée constitue déjà un succès diplomatique pour Téhéran.

Bahreïn refuse cette logique.

Sa position peut comporter un coût. Rester absent de la table signifie aussi laisser les autres discuter des mécanismes qui pourraient déterminer demain les conditions de circulation dans un détroit dont dépend directement toute l’économie du Golfe. Une chaise vide protège un principe. Elle ne garantit pas que les règles seront écrites sans vous.

C’est précisément le pari de Manama.

Le royaume semble considérer qu’il existe quelque chose de plus dangereux qu’être absent d’une négociation : participer à une négociation dont l’existence même valide le précédent que l’on cherche à empêcher.

La réunion d’Oman dira donc beaucoup moins sur l’ouverture immédiate d’Ormuz que sur le nouvel équilibre politique du Golfe.

L’Iran veut convertir sa capacité de fermeture en pouvoir de négociation. Oman cherche un compromis. Plusieurs capitales arabes privilégient la sécurité économique. Bahreïn trace une ligne rouge.

Et derrière cette chaise vide se trouve une question que toute la région devra tôt ou tard affronter :

si l’on doit négocier avec celui qui ferme un détroit pour obtenir le droit de le traverser, qui gouverne réellement le détroit ?

NBSInfos.com

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