En quelques jours, la carte du Yémen a brutalement changé. Après la prise de Mokha jeudi, les Houthis ont poursuivi leur progression vers le sud et se sont emparés vendredi de Dhubab ainsi que de l’île stratégique de Mayun, également appelée Perim, située au cœur du détroit de Bab el-Mandeb.
Les forces du gouvernement yéménite reconnu internationalement se sont retirées de plusieurs positions côtières. Les Houthis contrôlent ainsi désormais l’essentiel de la façade yéménite sur la mer Rouge et disposent d’une présence directe autour de l’un des passages maritimes les plus sensibles de la planète.
Les Houthis ne gagnent plus seulement du territoire
La portée de cette avancée dépasse largement la guerre civile yéménite. Bab el-Mandeb ne mesure qu’environ 29 kilomètres dans sa partie la plus étroite et relie l’océan Indien à la mer Rouge, puis au canal de Suez. Environ 7 % de la production pétrolière mondiale transite normalement par cette zone. Les Houthis affirment que la navigation reste ouverte aux navires qui ne sont pas liés à l’Arabie saoudite, ce qui ressemble moins à une garantie de sécurité qu’à une démonstration de souveraineté improvisée sur une artère du commerce mondial. Le message est simple. Un mouvement armé yéménite peut désormais décider quels navires il considère comme acceptables dans un passage utilisé par une partie importante de l’économie internationale.
Cette progression arrive au pire moment possible pour Riyad. Le détroit d’Ormuz, de l’autre côté de la péninsule Arabique, reste profondément perturbé par la guerre entre les États-Unis et l’Iran. Le trafic commercial y est tombé très loin de ses niveaux habituels. L’Arabie saoudite s’était donc davantage appuyée sur sa route occidentale, avec son oléoduc Est-Ouest débouchant sur la mer Rouge. Cette infrastructure vient elle-même d’être temporairement arrêtée après une attaque de drones venue d’Irak. En quelques jours, les deux grandes portes permettant au pétrole du Golfe de rejoindre facilement les marchés mondiaux sont ainsi devenues simultanément vulnérables.
Riyad découvre que sa sortie du Yémen n’en était pas une
Le changement le plus révélateur se trouve peut-être à Riyad. Mohammed ben Salmane, qui cherchait depuis plusieurs années à éloigner son royaume du bourbier yéménite, a demandé cette semaine une aide militaire américaine face à l’avancée houthie. Donald Trump a refusé, selon Reuters, d’engager directement des frappes américaines contre le mouvement, tout en acceptant une coopération en matière de renseignement et de ciblage.
Le retournement est spectaculaire. Après des années consacrées à tenter de neutraliser les Houthis puis à négocier une désescalade, l’Arabie saoudite se retrouve confrontée à un adversaire plus expérimenté, mieux armé et désormais installé encore plus près de la route maritime dont dépend une partie de ses exportations.
La guerre du Yémen prend ainsi une forme différente de celle commencée il y a plus d’une décennie. Les Houthis n’ont pas besoin de conquérir Riyad ni de posséder une marine comparable à celle des États-Unis. Quelques positions sur la côte, des missiles, des drones et une île située au bon endroit suffisent à produire une capacité de nuisance disproportionnée. L’ancienne équation reposait sur la puissance militaire des États. La nouvelle repose aussi sur la capacité à contrôler les goulets d’étranglement dont dépend une économie mondialisée. Le petit acteur n’a plus besoin d’être plus fort. Il lui suffit parfois d’être installé exactement là où le grand acteur ne peut se permettre qu’il soit.
C’est précisément ce qui rend l’avancée houthie du 11 septembre beaucoup plus importante qu’une nouvelle bataille yéménite. Le prix du pétrole dépasse déjà les 100 dollars le baril et l’Agence internationale de l’énergie estime que les perturbations du Moyen-Orient aggravent fortement le déficit d’approvisionnement mondial.
Le Yémen, l’un des pays les plus pauvres de la région, vient ainsi de démontrer un paradoxe brutal de la géographie économique contemporaine. Un État peut être détruit, sa population appauvrie et ses institutions fragmentées, tandis qu’un mouvement armé installé sur quelques kilomètres stratégiques devient capable d’envoyer une facture aux économies du monde entier.
Washington et Téhéran jouent aussi au Yémen
Le Yémen ne peut plus être lu comme une guerre isolée entre les Houthis, leurs adversaires yéménites et l’Arabie saoudite. Depuis l’élargissement du conflit entre les États-Unis et l’Iran en 2026, le pays est devenu l’un des terrains où Washington et Téhéran testent leur capacité à imposer des coûts sans nécessairement s’affronter de manière frontale. L’Iran soutient depuis longtemps les Houthis en armes, en technologie et en expertise, même si Téhéran rejette l’idée d’un mouvement entièrement sous ses ordres. Cette distinction compte. Les Houthis possèdent leur propre agenda, leur propre appareil militaire et une autonomie politique réelle, tout en étant intégrés à un environnement stratégique beaucoup plus favorable à l’Iran qu’aux États-Unis. Leur avancée vers Bab el-Mandeb donne désormais à cet ensemble une capacité supplémentaire de pression sur les flux énergétiques et commerciaux.
Pour Washington, le dilemme devient particulièrement inconfortable. Mohammed ben Salmane a demandé cette semaine une intervention militaire américaine plus directe contre les Houthis. Donald Trump a refusé des frappes américaines, tout en maintenant une assistance en renseignement et en ciblage. Les États-Unis combattent déjà l’Iran depuis plusieurs mois et tentent simultanément de sécuriser le détroit d’Ormuz.
Ouvrir pleinement un second théâtre à Bab el-Mandeb reviendrait à élargir encore une guerre dont Washington peine déjà à définir l’issue politique. L’Iran possède précisément cet avantage stratégique. Il n’a pas besoin de vaincre militairement les États-Unis pour augmenter le coût de leur engagement. Il lui suffit que plusieurs points de pression s’activent simultanément, Ormuz à l’est, l’Irak au nord du Golfe et désormais le Yémen sur la mer Rouge.
Le rapport de force prend ainsi une forme profondément asymétrique. Les États-Unis disposent d’une supériorité militaire écrasante, tandis que l’Iran dispose d’une géographie de perturbation. Téhéran peut soutenir ou bénéficier d’acteurs capables de menacer des infrastructures, des routes maritimes et des partenaires américains sur plusieurs fronts, forçant Washington à disperser ses moyens et à protéger toujours davantage de points vulnérables. La progression houthie vers Bab el-Mandeb ajoute donc une nouvelle pièce à cet échiquier.
Ce qui se joue au Yémen ne concerne plus seulement Sanaa ou Riyad. Une partie de la confrontation entre Washington et Téhéran se joue désormais entre deux détroits, avec l’économie mondiale prise entre les deux.
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