En juillet 2026, Gianni Infantino envisageait de faire entrer des investisseurs privés dans une structure chargée d’exploiter les activités commerciales de la FIFA, notamment celles de la Coupe du monde. Trois mois plus tard, après une levée de boucliers et l’abandon du projet, le président de l’instance mondiale propose de consacrer 6,35 milliards de dollars au développement du football entre 2027 et 2030. Chaque fédération nationale pourrait recevoir 25 millions de dollars. Le revirement financier est spectaculaire. Son contexte politique mérite autant d’attention que les montants annoncés.
La FIFA vient de découvrir une manière de financer davantage ses membres sans faire entrer de nouveaux actionnaires dans ses activités commerciales. Cette évolution intervient à quelques mois d’une élection présidentielle au cours de laquelle ces mêmes fédérations désigneront leur dirigeant. Rien ne permet d’assimiler cette redistribution à un achat de soutiens électoraux.
Une opération commerciale abandonnée sous la pression
Présenté le 28 juillet, le projet FIFA Forward Enterprise (FFE) prévoyait la création d’une filiale regroupant les principales activités commerciales de l’organisation : droits audiovisuels, sponsoring, billetterie, licences et exploitation des compétitions. Selon les informations publiées par Reuters, cette structure aurait été valorisée autour de 20 milliards de dollars, avec la possibilité de céder jusqu’à 20 % de son capital à des investisseurs extérieurs. La FIFA affirmait conserver le contrôle majoritaire et la maîtrise des décisions sportives.
Le dispositif promettait une forte augmentation des financements. Chaque association membre aurait pu obtenir 20 millions de dollars pour la période 2027-2030, auxquels pouvait s’ajouter une enveloppe exceptionnelle de 20 millions, financée par l’investissement privé. La proposition contrastait avec les huit millions de dollars prévus par le programme Forward pour chaque fédération sur le cycle 2023-2026.
L’opposition s’est rapidement organisée. L’UEFA, la CONCACAF et la Confédération asiatique ont contesté les modalités de préparation du projet. La CONCACAF, représentant 41 associations, a officiellement dénoncé un calendrier de consultation trop court, l’insuffisance des procédures de gouvernance et l’absence de justification convaincante du recours aux capitaux privés après une Coupe du monde particulièrement lucrative.
Le projet a été retiré. Le 15 octobre, devant le Conseil de la FIFA réuni à Zurich, Infantino a présenté ses excuses concernant sa conduite et sa communication. Des procédures judiciaires engagées aux États-Unis continuent d’entourer certains aspects du dossier, sans établir en elles-mêmes une faute pénale. L’épisode a néanmoins mis en évidence une difficulté institutionnelle majeure : la recherche de recettes supplémentaires avait précédé un accord suffisamment solide sur les conditions de leur exploitation.
Six milliards disponibles sans nouveaux investisseurs
La proposition présentée le 15 octobre repose sur une logique financière différente. Selon les projections encore non auditées de la FIFA, le cycle 2023-2026 pourrait dégager un excédent compris entre 5,2 et 5,6 milliards de dollars. Les recettes commerciales de la Coupe du monde 2026, première édition à 48 équipes, permettent à l’organisation d’envisager une redistribution importante de ses réserves.
Le nouveau Programme solidaire de gestion de l’excédent porterait les ressources consacrées au développement à 6,35 milliards de dollars sur quatre ans. Les 211 fédérations recevraient chacune une allocation pouvant atteindre 25 millions de dollars, tandis que les confédérations et les organisations régionales bénéficieraient également de financements supplémentaires. Une réserve de sécurité de 1,7 milliard de dollars serait maintenue.
Cette enveloppe n’est pas encore définitivement approuvée. Les conditions d’éligibilité, les modalités de décaissement et les exigences de contrôle seront examinées en décembre 2026, avant une validation prévue lors du Congrès de mars 2027.
L’intérêt économique de cette réorientation dépasse la hausse des montants. Le projet initial entendait créer de nouvelles capacités financières en ouvrant une partie des revenus commerciaux futurs à des investisseurs. La nouvelle formule mobilise principalement des ressources déjà constituées au sein de l’organisation. Le débat sur l’insuffisance des financements apparaît ainsi indissociable d’un autre arbitrage : conserver les excédents, les redistribuer ou rechercher des capitaux extérieurs en échange d’une participation aux activités commerciales futures. Ces choix comportent des conséquences différentes sur la gouvernance, les risques financiers et la répartition de la valeur créée par le football.
L’argent du développement entre dans l’équation électorale
La redistribution intervient dans un contexte institutionnel sensible. À la fin de septembre, les dirigeants de l’UEFA et de la CONCACAF avaient demandé que chaque fédération bénéficie d’au moins dix millions de dollars supplémentaires, financés par les réserves de la FIFA. La proposition d’Infantino porte finalement l’allocation quadriennale annoncée à 25 millions de dollars par association.
Le calendrier politique accentue l’importance de cette décision. L’élection présidentielle de la FIFA est prévue le 18 mars 2027, à Rabat. Les candidatures devront être déposées avant le 18 novembre 2026. Infantino sollicite un nouveau mandat, tandis que les critiques formulées contre sa gestion du projet FFE ont alimenté les discussions sur l’émergence d’une candidature concurrente.
Le 23 octobre, la Confédération asiatique a publiquement apporté son soutien à Infantino, après avoir participé aux critiques de son projet commercial durant l’été. Ce changement de position ne démontre pas que les nouvelles allocations financières ont déterminé ce soutien. Il montre cependant que les rapports entre les fédérations, leurs confédérations et la présidence de la FIFA évoluent dans un environnement où les ressources distribuées représentent un enjeu institutionnel considérable.
La structure électorale de la FIFA amplifie cette dimension. Chacune des 211 associations membres dispose d’une voix, indépendamment de la taille de son marché, de son nombre de joueurs ou de sa contribution aux recettes commerciales mondiales. Ce principe garantit une représentation formelle égale entre les fédérations. Il confère également une importance politique majeure à la redistribution financière. Le pouvoir économique de quelques grands marchés alimente largement les recettes commerciales, tandis que le pouvoir électoral demeure réparti entre l’ensemble des associations. La présidence se situe précisément au point de rencontre de ces deux formes de pouvoir.
Davantage d’argent, mais quelle capacité de transformation ?
L’augmentation des financements peut représenter une avancée réelle pour des fédérations confrontées à des infrastructures insuffisantes, à des compétitions nationales fragiles et au sous-financement du football féminin ou des catégories de jeunes.
Les ressources annoncées ne garantissent cependant pas leur transformation en résultats sportifs et institutionnels. Le programme FIFA Forward prévoit déjà des contrats d’objectifs, des rapports financiers et des audits. La hausse des enveloppes rend ces mécanismes plus importants encore. Les fédérations disposent de capacités administratives différentes, et un même financement peut produire des résultats très variables selon la qualité des projets, leur exécution et leur suivi.
Pour les fédérations africaines notamment, l’enjeu concerne la construction de capacités durables : formation des entraîneurs, compétitions régulières, infrastructures accessibles, encadrement des jeunes joueurs et développement du football féminin. Ces investissements se distinguent des dépenses de fonctionnement qui peuvent absorber les ressources sans modifier durablement l’environnement sportif.
L’efficacité du nouveau dispositif gagnerait donc à être évaluée à partir des réalisations effectivement vérifiables, des dépenses contrôlées et de la continuité des programmes après leur financement. Un dollar transféré à une fédération constitue une dépense de développement dans les comptes de la FIFA. Il ne devient une capacité sportive supplémentaire que lorsque son utilisation produit un résultat durable.
Le retrait de FIFA Forward Enterprise a ainsi déplacé le centre du débat. La possibilité d’une commercialisation partielle des activités futures a cédé la place à une redistribution élargie des ressources existantes. Les deux modèles peuvent être défendus selon leurs effets économiques, leurs risques et leurs mécanismes de gouvernance. Aucun ne dispense d’une évaluation transparente.
Avec 6,35 milliards de dollars annoncés, Infantino présente aux fédérations une proposition financière considérable. Reste une distinction fondamentale : l’argent peut appartenir aux 211 associations membres sans que sa distribution bénéficie automatiquement aux millions de joueurs qui donnent au football sa valeur. La FIFA saura compter les voix lors de son prochain congrès. Sa crédibilité se mesurera aussi à sa capacité de rendre compte de chaque dollar après le vote.
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