En annonçant à Luanda, le 22 octobre 2026, qu’aucun transfert des eaux du fleuve Congo ne pourrait intervenir sans référendum populaire, Félix Tshisekedi vient de remettre le peuple au centre d’une décision stratégique. Cette déclaration intervient à un moment particulier de sa présidence. Joseph Kabila assume désormais la direction d’une coalition politico-militaire, les soupçons de malversations financières atteignent son entourage familial et certains militants de son propre parti se retrouvent publiquement désavoués pour leurs excès.
Une question mérite alors d’être posée. Tshisekedi commence-t-il à comprendre que sa confrontation avec Kabila se joue également dans le cœur et l’esprit des Congolais, à un moment où aucun des deux hommes ne peut présumer de leur adhésion ?
Conviction politique ou une nécessité du moment ?
Sur le principe, l’exigence d’un référendum concernant le transfert des eaux du fleuve Congo est défendable. Une ressource naturelle stratégique engage plusieurs générations et mérite une décision éclairée.
Toutefois, la souveraineté populaire ne commence pas au moment de déposer un bulletin dans une urne. Elle suppose que les citoyens puissent connaître les options étudiées, les engagements envisagés et leurs conséquences économiques. Le référendum ne prend tout son sens que lorsque le peuple possède les informations nécessaires pour déterminer librement ce qu’il accepte ou refuse.
La déclaration présidentielle soulève ainsi une interrogation institutionnelle plus large. Pourquoi la consultation populaire apparaît-elle indispensable sur cette question particulière alors que d’autres décisions engageant durablement le patrimoine national sont principalement élaborées dans les cercles gouvernementaux et diplomatiques ?
Le principe défendu à Luanda possède une portée qui dépasse le bassin du Congo. Il concerne la manière même de gouverner un pays où les ressources naturelles constituent une part essentielle de la richesse nationale, alors que la population dispose d’une influence limitée sur les conditions économiques de leur exploitation.
États-Unis – RDC, et quelle place pour les Congolais ?
Le partenariat stratégique avec les États-Unis donne une portée concrète à cette interrogation. Le vice-Premier ministre Daniel Mukoko Samba a évoqué 52 projets introduits dans ce cadre de coopération. Certains ont été présentés publiquement, notamment le corridor de Lobito, le projet Grand Inga et plusieurs actifs miniers. Pourtant, une présentation publique exhaustive de ces 52 projets, accompagnée de leurs implications économiques et contractuelles, demeure difficilement accessible. Le gouvernement justifie son partenariat par les perspectives d’investissement, d’industrialisation et de création d’emplois. Ces ambitions méritent d’être évaluées à partir des engagements précis qui les accompagnent.
Transparence administrative ? Une nation peut conserver la propriété juridique de ses ressources tout en abandonnant une part considérable de la valeur économique qu’elles génèrent. Un corridor ferroviaire peut accélérer l’exportation des minerais sans développer suffisamment les capacités industrielles locales. Un investissement énergétique peut accroître la production nationale sans améliorer proportionnellement l’accès des ménages à l’électricité.
La souveraineté économique exige donc de connaître les conditions de financement, les obligations de transformation locale, la participation des entreprises congolaises et la répartition des bénéfices. Pourquoi solliciter le consentement du peuple lorsqu’il s’agit de son eau, sans lui donner une visibilité comparable sur les engagements qui détermineront l’utilisation de ses autres richesses ?
Confrontation face à des Congolais qui ne se laissent pas enfermer dans deux camps
L’annonce du 12 octobre plaçant Joseph Kabila à la tête du Front pour la refondation de la nation, successeur de l’AFC, a marqué une nouvelle étape dans la crise politique congolaise. Les réactions publiques ont été diverses, y compris au sein de l’ancien entourage de Kabila, où des désolidarisations ont été rapportées. Il serait hasardeux de déduire de ces réactions l’opinion de l’ensemble de la population. Elles permettent néanmoins d’observer une distinction essentielle. Condamner le recours aux armes et l’alliance avec une rébellion ne signifie pas nécessairement adhérer au pouvoir actuel. Le mouvement citoyen LUCHA a notamment appelé Kabila à renoncer aux armes et Tshisekedi à respecter la Constitution.
C’est sur cette distinction que se joue une dimension importante de la confrontation.
Kabila ne peut effacer les responsabilités de ses dix-huit années au pouvoir en se présentant comme une réponse aux difficultés actuelles. Tshisekedi ne peut considérer que le rejet de l’initiative de son prédécesseur équivaut à un soutien à sa gouvernance. Les Congolais ont vécu sous les deux présidences et disposent de leur propre expérience pour apprécier les promesses, les résultats et les échecs de chacune.
Le refus de Kabila ne constitue pas un chèque en blanc à Tshisekedi. Une population peut défendre l’intégrité territoriale, contester une rébellion et conserver son droit d’exiger des comptes au gouvernement chargé de sa sécurité et de son développement.
La question de la confiance change de dimension
Les perquisitions menées en Belgique le 14 octobre dans le cadre d’une enquête pour blanchiment lié à des revenus miniers présumés détournés ajoutent une dimension particulière au climat politique.
Selon les avocats des plaignants, plusieurs proches du président seraient concernés. Les autorités judiciaires belges ont confirmé des perquisitions sans identifier publiquement toutes les personnes visées. La présomption d’innocence s’impose. Sur le plan politique, la proximité familiale alléguée transforme néanmoins la nature des interrogations adressées au pouvoir. Les soupçons visant des responsables gouvernementaux peuvent être présentés comme des défaillances individuelles. Ceux qui concernent l’entourage présidentiel conduisent à examiner plus directement les mécanismes de contrôle des intérêts privés au voisinage de l’autorité publique.
La question économique mérite également d’être approfondie. Dans un pays où les concessions minières, les marchés publics et les autorisations administratives ouvrent l’accès à des revenus considérables, la proximité avec les centres de décision peut devenir un avantage économique déterminant. C’est précisément pourquoi les mécanismes de transparence et de contrôle doivent fonctionner indépendamment des relations personnelles.
Le défi concerne la structure même de l’État et traverse les différentes présidences. Tant que l’accès aux opportunités économiques restera étroitement associé aux réseaux d’influence, chaque alternance politique pourra renouveler les bénéficiaires du système sans modifier les conditions qui rendent ces pratiques possibles.
Le pouvoir cherche-t-il à reprendre le contrôle de son propre camp ?
La révocation de Fils Mukoko, le 21 octobre, mérite une lecture politique dépassant son cas personnel. Après ses déclarations évoquant la distribution d’armes à la population et ses menaces contre des ressortissants occidentaux, l’UDPS l’a désavoué, le gouvernement a condamné ses propos et le gouverneur de Kinshasa l’a démis de ses fonctions à la Régie d’assainissement.
Aucune preuve publique ne permet d’attribuer personnellement cette décision à Tshisekedi. Sa portée politique demeure néanmoins importante. Dans un contexte où le pouvoir appelle à l’unité nationale, les déclarations radicales de certains de ses partisans peuvent compromettre la crédibilité du message institutionnel qu’il cherche à porter.
Cet épisode soulève une question plus profonde sur les relations entre le parti présidentiel et l’État. Lorsque des responsables publics se comportent d’abord comme des militants chargés de défendre un homme, la fonction administrative perd progressivement son autonomie. Les institutions doivent servir la nation indépendamment des appartenances partisanes. La révocation de Mukoko constitue une sanction concrète. Sa signification durable dépendra de la capacité du pouvoir à appliquer cette exigence à l’ensemble de ses responsables. La discipline institutionnelle ne peut se limiter aux situations devenues politiquement embarrassantes.
« Le peuple d’abord » à l’épreuve de l’économie réelle et du patriotisme
La situation économique explique pourquoi les appels à la mobilisation autour du président ne suffisent pas à résoudre la question de la confiance. Selon la Banque mondiale, la croissance congolaise a atteint environ 5,5 % en 2025, tandis que 81,1 % de la population vivaient encore sous le seuil international de pauvreté de trois dollars par jour. Cette coexistence entre croissance et pauvreté massive illustre les limites d’un modèle économique fortement dépendant de l’extraction minière. Les indicateurs de stabilisation monétaire ont leur importance. Pour les ménages, l’appréciation de la situation repose aussi sur l’emploi, le pouvoir d’achat, les soins, l’éducation et les possibilités d’améliorer concrètement leur existence.
La guerre impose des dépenses sécuritaires importantes et rend certains arbitrages budgétaires particulièrement difficiles. Pourtant, l’urgence nationale ne supprime pas la responsabilité économique du gouvernement. Les Congolais peuvent soutenir leurs forces armées, défendre l’intégrité territoriale et réclamer simultanément une gestion rigoureuse des finances publiques. Ils peuvent également refuser l’initiative de Kabila sans considérer Tshisekedi comme l’incarnation exclusive de la nation. La distinction est fondamentale. Le patriotisme engage un citoyen envers son pays, son territoire et ses institutions. La fidélité à un dirigeant demeure un choix politique personnel. Confondre les deux réduit l’espace nécessaire à une mobilisation nationale dépassant les rivalités partisanes.
C’est ici que le référendum annoncé à Luanda prend sa signification la plus intéressante. Si le peuple doit décider du sort de ses eaux, il doit également pouvoir examiner les orientations économiques prises en son nom, contrôler l’utilisation de ses richesses et demander des comptes aux responsables publics. Tshisekedi a ouvert, volontairement ou sous la pression des circonstances, une question qui dépasse largement son affrontement avec Kabila. La cohérence de sa démarche dépendra désormais de la place effectivement accordée aux citoyens dans les autres décisions stratégiques.
Le peuple d’abord ne peut être une formule mobilisée seulement lorsque le pouvoir a besoin du peuple. Il devient un principe de gouvernement lorsque le peuple conserve le droit de questionner, de contester et d’exiger des résultats, y compris face à celui qui prétend parler en son nom. Entre revirement et dribble politique, c’est cette cohérence qui permettra aux Congolais de faire leur propre jugement.
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