Alors que je rédigeais le commentaire scientifique qui m’avait été demandé sur le prix Nobel d’économie de cette année, me voici une nouvelle fois ramené à une querelle d’arithmétique élémentaire en RDC. Le contraste en dit long sur le niveau d’exigence intellectuelle et la qualité du dialogue national en économie politique.
Je ne me lasserai pourtant pas de tenter d’y insuffler cette maturité intellectuelle dont notre pays a cruellement besoin. Notre histoire a déjà payé trop cher les raisonnements approximatifs, les certitudes érigées en vérités et les décisions soustraites à l’examen critique. Si je renonçais à les remettre en question, je ne pourrais demain m’en prendre qu’à moi-même devant les conséquences de nouveaux égarements. Je préfère encore l’obstination de celui qui avertit au confort de celui qui se tait et déplore ensuite les désastres qu’il avait vu venir.
Il ne sait pas lire la carte qu’il brandit !?
Mbuyi s’acharne à expliquer que les 105 milliards de dollars évoqués par Muzito correspondent à un encours maximal projeté pour 2035, et non à un emprunt unique et immédiat. Je ne conteste pas cette distinction comptable. Elle ne résout absolument rien. Un encours progressivement constitué demeure une dette dont il faudra payer les intérêts, rembourser le principal et, le cas échéant, refinancer les échéances. L’étalement des emprunts ne transforme pas une capacité théorique en capacité effective de remboursement. Il répartit simplement dans le temps des engagements dont la soutenabilité reste à démontrer.
Le plus curieux dans la démonstration de Belhar Mbuyi est qu’il invoque le Fonds monétaire international sans parvenir à lire les conclusions de l’institution dont il réclame l’autorité. Dans son analyse de soutenabilité de juin 2025, le FMI classe explicitement la capacité d’endettement de la RDC comme faible, malgré un encours public relativement modéré, et situe le pays à un niveau de risque de surendettement modéré. Il souligne la faiblesse de la mobilisation des recettes publiques, l’insuffisance des marges budgétaires et la vulnérabilité aux chocs sur les exportations minières. Ses simulations montrent des dépassements des seuils de référence dans les scénarios défavorables. Mbuyi retient les ratios qui l’arrangent et laisse de côté le diagnostic qui leur donne leur signification. Il brandit la carte du FMI pour nous conduire précisément dans la direction contre laquelle elle met en garde.
Sa lecture des seuils est encore plus révélatrice. Il présente un ratio du service de la dette extérieure rapporté aux exportations inférieur à 20 % comme un gage de soutenabilité, alors que le cadre du FMI fixe à 10 % le seuil indicatif applicable aux pays dont la capacité d’endettement est faible, catégorie à laquelle appartient précisément la RDC. De même, le seuil de référence du FMI pour la valeur actualisée de la dette publique totale est de 35 % du PIB dans cette catégorie, loin du plafond nominal de 50 % invoqué pour justifier les projections de Muzito. Ces deux mesures ne sont pas directement interchangeables, ce qui rend leur assimilation d’autant moins défendable. Mbuyi confond des indicateurs favorables aujourd’hui avec une garantie de solvabilité demain, puis transforme cette confusion en leçon d’économie. Il ne suffit pas d’aligner les ratios du FMI pour comprendre son analyse. Encore faut-il savoir lire ce qu’ils mesurent, ce qu’ils excluent et, surtout, ce qu’ils interdisent de conclure.
Son titre en dit déjà long. À le lire, « soutenable » relève du même registre que « mangeable », « buvable » ou « faisable », autant de termes qui donnent une apparence de réalité à ce qui relève encore du domaine des fantasmes.
Je vais faire le Père Noël avant l’heure, malgré sa paresse intellectuelle
Je l’avais invité à lire mon étude scientifique consacrée à l’élimination de la dette mondiale, Strategies for Dismantling Global Debt, ou, pour lui épargner une cinquantaine de pages de lecture académique, à regarder sa présentation condensée sur YouTube. À en juger par sa nouvelle charge tête baissée, rien dans son argumentaire ne témoigne d’une confrontation avec les propositions que j’y développe. À force de jouer les rhinocéros pour défendre les 105 milliards de Muzito, il a raté la passe en or qui aurait permis de déplacer notre débat de la position de quémandeur à celle de revendicateur d’un nouvel ordre financier international. Il aurait découvert une interrogation autrement plus exigeante que le calcul d’un plafond d’endettement. Pourquoi les nations continueraient-elles à négocier leur avenir auprès de créanciers sans interroger les règles internationales qui gouvernent la création et la distribution de la liquidité mondiale.
Lorsque la pandémie de Covid-19 a menacé leur stabilité, elles n’ont pas hésité à conjuguer interventions budgétaires extraordinaires et expansion massive de la liquidité par leurs banques centrales. Aux États-Unis, dont la dette fédérale atteignait déjà 22 700 milliards de dollars à la veille de la pandémie, quelque 4 600 milliards supplémentaires ont été autorisés pour les mesures de secours, tandis que le bilan de la Réserve fédérale passait d’environ 4 200 à 8 900 milliards de dollars entre début 2020 et début 2022. La Banque centrale européenne a porté son programme exceptionnel d’achats d’actifs à 1 850 milliards d’euros. En Chine, dont la dette publique représentait déjà près de 8 700 milliards de dollars en 2019 selon les estimations retenues, la banque centrale a notamment élargi de 1 800 milliards de yuans ses facilités de refinancement et de réescompte. Face à la crise, ces puissances ont mobilisé les instruments monétaires et financiers dont elles disposaient, sans attendre que leurs recettes fiscales puissent couvrir immédiatement l’ensemble de leurs interventions.
Le point de départ de ma réflexion est précisément que les nations les plus lourdement endettées comptent aussi parmi les économies les plus avancées. Depuis des décennies, elles mobilisent des revenus futurs pour soutenir et accélérer l’activité présente, au point de faire de l’accumulation des dettes un élément structurel de leur fonctionnement économique. Le danger est que, si les nations dominantes finissent par réorganiser les mécanismes qui soutiennent leurs engagements et par effacer leurs propres dettes, les pays du Sud auront laissé passer l’occasion de profiter des mêmes excès d’économie politique, avant que cette porte ne leur soit définitivement fermée.
C’est dans cette perspective que mes recherches examinent deux scénarios de réallocation mondiale du crédit. Le premier attribue 1 000 milliards de dollars à chaque État souverain. Le second repose sur une allocation équivalente à 10 000 dollars par habitant. Dans les simulations de mon étude, les États-Unis, avec 334 millions d’habitants, recevraient environ 3 340 milliards de dollars selon le principe démographique, laissant subsister près de 32 000 milliards de leur dette publique initiale. La RDC, avec les 102 millions d’habitants retenus dans le modèle, se verrait attribuer environ 1 020 milliards de dollars selon ce même principe, ou 1 000 milliards selon la répartition par État. Après extinction de son encours initial de 16,1 milliards, elle disposerait théoriquement d’un solde proche de 1 000 milliards de dollars dans les deux scénarios. Il s’agit de simulations institutionnelles dont la réalisation exigerait une refonte des mécanismes internationaux de création et d’allocation de liquidité, non d’une somme immédiatement disponible. Leur intérêt consiste précisément à démontrer l’importance des règles qui déterminent l’accès aux capacités financières.
Voilà le débat que je cherche à porter à l’agenda du Sud global. Mbuyi pouvait discuter les hypothèses, contester les mécanismes et examiner leurs implications pour la stabilité monétaire, la production et la prospérité mondiale. Il a préféré revenir défendre la perspective d’emprunter 105 milliards, sans même envisager les conditions d’une revendication financière presque dix fois supérieure.
Mbuyi, le miroir de notre éducation nationale
Belhar Mbuyi illustre une faiblesse profonde de notre formation intellectuelle. L’école congolaise a trop souvent réduit la dialectique à l’art du « bubishi » ou du « tembe », cette obsession de la confrontation où l’intelligence se mesure à la capacité de terrasser une thèse adverse. On nous enseigne la thèse, l’antithèse et la synthèse, jusqu’à faire de cette dernière une cérémonie de confirmation de la thèse initiale. L’élève apprend à argumenter pour avoir raison, rarement à raisonner pour découvrir ce qui pourrait lui donner tort. Nous avons ainsi confondu l’habileté à contredire avec la maturité intellectuelle. À force d’enseigner comment défendre une idée, nous avons fini par négliger l’art autrement plus exigeant d’en concevoir de nouvelles.
C’est précisément là que la pensée dialogique prend toute son importance. Elle exige davantage qu’un échange d’objections. Elle suppose la disposition à laisser une autre perspective déplacer les frontières de son propre raisonnement, jusqu’à découvrir des possibilités qu’aucun des interlocuteurs n’avait envisagées. Mbuyi en offre une illustration presque pédagogique. Invité à imaginer le Congolais moderne et à examiner une architecture financière susceptible de dégager plus de mille milliards de dollars de capacité théorique, il revient obstinément plaider pour les 105 milliards d’endettement de Muzito. Il cherche à remporter une confrontation là où il aurait pu contribuer à faire émerger un nouvel horizon de réflexion. Notre pauvreté intellectuelle commence peut-être précisément là où notre manière de raisonner nous interdit jusqu’à l’imagination des possibilités qui pourraient nous en libérer.
Le rôle de l’intellectuel ne consiste pas à défendre des prémisses établies ni à perfectionner les raisonnements destinés à les préserver. Il est d’exercer une contre-expertise rigoureuse, d’interroger les postulats tenus pour acquis, d’en dévoiler les contradictions et de proposer des alternatives capables de transformer les termes mêmes du débat. Sa contribution ne se mesure pas au nombre de controverses remportées, mais à sa capacité d’élargir le champ de ce qu’une société peut concevoir et entreprendre. Une nation qui forme des esprits uniquement pour défendre ou réfuter ce qui existe se condamne à chercher son avenir parmi les idées de son passé.
Le Congolais moderne, encore absent de ses préoccupations
Le plus désolant dans cette nouvelle intervention de Belhar Mbuyi est qu’il décline une fois de plus mon invitation à imaginer le Congolais moderne. Je ne lui proposais pas un exercice de rhétorique patriotique. Je l’invitais à une réflexion d’économie politique sur les moyens sophistiqués de participation économique et sociale dont les Congolais devraient disposer pour développer leurs capacités, créer de la richesse et maîtriser leur avenir. Il préfère revenir aux plafonds d’endettement, comme si l’horizon d’une nation devait se mesurer à ce que son État peut emprunter plutôt qu’à ce que ses citoyens peuvent entreprendre. Notre divergence intellectuelle se situe précisément là.
Le Congolais moderne que j’imagine ne se définit ni par sa proximité avec les institutions publiques ni par sa capacité à survivre dans une économie d’expédients. C’est un citoyen qui accède aux connaissances scientifiques, aux technologies avancées, aux réseaux de production, aux marchés et aux instruments financiers nécessaires pour transformer ses idées en entreprises, ses compétences en revenus et son travail en patrimoine. C’est un entrepreneur qui peut mobiliser du crédit sans dépendre d’une faveur politique, un chercheur capable de commercialiser ses découvertes, un agriculteur disposant d’équipements compétitifs, un industriel capable de concevoir, fabriquer et commercialiser des produits sur les marchés nationaux et internationaux. Leur participation ne se limite pas à fournir une main-d’œuvre bon marché à des activités conçues et contrôlées ailleurs.
Cette transformation suppose un écosystème financier sophistiqué, capable de financer des activités productives avant même qu’elles génèrent une épargne abondante, de favoriser ensuite l’accumulation du capital et d’orienter les ressources vers l’innovation, la recherche et l’expansion des entreprises. Elle exige également des institutions capables de sécuriser les contrats, de protéger les investissements, d’organiser la concurrence et de rendre accessibles les infrastructures économiques. L’enjeu dépasse la multiplication des projets publics. Il consiste à élargir concrètement les moyens dont disposent des millions de Congolais pour participer à l’économie contemporaine. Une société ne devient pas moderne parce que son gouvernement construit davantage d’ouvrages. Elle le devient lorsque ses citoyens acquièrent les moyens d’en exploiter les possibilités, d’en maîtriser les technologies et de produire eux-mêmes de nouvelles richesses.
Journaliste économique, chroniqueur… j’avais cru à un économiste !
Je dois tout de même présenter mes excuses à Belhar Mbuyi. J’avais pris l’assurance de ses démonstrations pour le signe d’une maîtrise approfondie de l’économie politique et lui ai imposé, sans précaution, un échange sur les fondements théoriques de la monnaie, du crédit et du développement. Lorsqu’il a annoncé vouloir mettre fin à ce qu’il considère comme une confrontation, j’ai pris la peine de rechercher ses contributions académiques en économie politique. Je n’ai trouvé, dans les sources consultées, que du journalisme économique et des commentaires de politique économique à la congolaise, sans travaux théoriques identifiables sur les questions qui nous opposent. La question n’est évidemment pas de posséder un titre universitaire, elle est de pouvoir discuter les fondements d’une théorie plutôt que de se réfugier derrière l’autorité des chiffres.
Je comprends désormais mon erreur d’appréciation. Je l’invitais à repenser l’architecture financière mondiale, alors qu’il souhaitait simplement me convaincre de la beauté des ratios de Muzito. J’ai manifestement confondu l’assurance de la démonstration avec la profondeur de la réflexion. Cette méprise explique notre dialogue de sourds, sans toutefois dispenser quiconque de la rigueur qu’exige toute prétention à démontrer la soutenabilité d’une dette nationale.
À tout prendre, je préfère encore les laisser jongler avec leurs milliards imaginaires plutôt que de les voir s’emparer d’une formule dont ils n’ont pas compris les fondements. L’expérience congolaise a suffisamment montré comment des innovations financières mal comprises finissent par rejoindre la longue liste des dispositifs dont les populations n’ont jamais récolté les fruits. Pour autant, ma porte restera toujours ouverte à la curiosité intellectuelle, aux interrogations exigeantes et aux échanges capables de repousser les frontières de notre réflexion collective vers une économie politique à la hauteur du XXIe siècle.
Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe





















