Je me surprends souvent à éprouver une forme de dégoût intellectuel, mêlée de tristesse, en écoutant des hommes et des femmes adultes, diplômés d’université, familiers des plateaux de télévision et des micros, continuer à expliquer avec assurance que la RDC traverse une « crise multisectorielle ». La formule sonne savante. Elle rassure parce qu’elle donne l’impression d’embrasser la complexité, alors qu’elle révèle surtout une incapacité persistante à identifier la nature profonde du mal.
Un mauvais diagnostic ne produit pas seulement de mauvaises analyses. Il coûte des décennies. Il condamne une nation à chercher l’aiguille dans une botte de foin, à déplacer sans cesse les priorités, à annoncer de nouvelles urgences, à créer de nouveaux programmes, à changer de ministres, à contracter de nouveaux financements et à célébrer périodiquement des solutions qui n’atteignent jamais la matrice du problème. Plus grave encore, il nous arrive parfois d’emprunter presque par accident la bonne direction. Faute de comprendre ce qui rend une mesure efficace, nous l’abandonnons au premier changement politique, au premier choc extérieur ou à la première résistance administrative. L’erreur de diagnostic nous prive ainsi autant de la capacité de trouver les bonnes réponses que de celle de reconnaître celles qui commencent enfin à fonctionner.
Occupés à écoper
Depuis l’indépendance, nous déplorons l’inondation, nous combattons parfois l’eau qui monte, tout en laissant la fuite intacte.
Chaque génération, à sa manière, s’alarme devant l’eau qui monte, pleure les dégâts, désigne les pièces les plus touchées, puis mobilise des moyens considérables pour écoper. La guerre à l’Est, la pauvreté, la mortalité infantile, le chômage, l’insécurité alimentaire, le manque chronique d’électricité, la faiblesse des infrastructures, la crise du logement, la dégradation de l’école congolaise, l’effondrement des services publics, la lenteur et l’inefficacité de la justice, les obstacles au commerce, l’étouffement de l’entrepreneuriat, la faiblesse de l’industrie, la dépréciation monétaire, le phénomène Kuluna et les crises politiques récurrentes, pour ne citer que les manifestations les plus visibles d’une liste beaucoup plus longue, sont autant d’eau répandue sur le sol.
La crise d’économie politique est la fuite. Confondre les deux condamne la République à mobiliser, génération après génération, son énergie, ses ressources et son intelligence pour réparer les dégâts sans neutraliser le mécanisme qui continue de les produire. Nous devenons ainsi extraordinairement occupés à combattre les conséquences d’un problème que nous persistons à mal nommer.
La thèse de cette lettre est donc simple. Contrairement à cette erreur d’analyse que des décennies de répétition ont fini par transformer en dogme, la RDC ne traverse pas depuis l’indépendance une succession de crises autonomes. Elle demeure prisonnière d’une crise d’économie politique dont les conséquences sont multisectorielles, se multiplient avec le temps et s’aggravent jusqu’à devenir assez spectaculaires pour donner à chacune l’apparence trompeuse d’une crise indépendante.
Ceux qui ont fini par comprendre où était la fuite
L’histoire économique moderne montre qu’un pays ne transforme pas nécessairement son destin en réparant séparément chaque secteur en difficulté. La Chine après 1978 en offre l’illustration la plus spectaculaire. Pékin n’a pas traité la pauvreté, l’agriculture, l’industrie, l’emploi, les infrastructures et le retard technologique comme autant de crises autonomes. Le pays a profondément modifié son économie politique, c’est-à-dire la manière dont l’État, la production, l’investissement, les incitations et le commerce s’articulaient entre eux. La réforme agricole, l’essor des entreprises rurales, les zones économiques spéciales et la politique industrielle ont progressivement changé le fonctionnement même de l’économie. La baisse massive de la pauvreté, l’urbanisation, l’expansion des infrastructures et la montée en puissance technologique furent largement les conséquences multisectorielles de cette transformation.
La Corée du Sud suit une logique comparable. Dans les années 1950, le pays sortait de la guerre appauvri, détruit, dépendant de l’aide et technologiquement faible. Son économie politique a progressivement été réorganisée autour du crédit, de l’investissement, de l’industrie, des exportations, des infrastructures et de la formation. À mesure que cette mécanique gagnait en cohérence, l’emploi augmentait, les revenus progressaient, la base fiscale s’élargissait et les capacités technologiques se renforçaient. Plusieurs problèmes sectoriels ont reculé parce que le système qui les produisait ou les entretenait avait changé.
Le Botswana offre une démonstration africaine particulièrement utile. À l’indépendance en 1966, le pays disposait de peu d’infrastructures et de capacités administratives limitées. Les diamants auraient pu rester une simple rente minérale. Son économie politique a cependant permis de convertir une partie importante de cette richesse en routes, écoles, services de santé, réserves financières et capacités administratives. Ce ne sont donc pas les diamants qui ont résolu plusieurs problèmes à la fois. C’est la manière dont le pouvoir, les institutions et la rente étaient organisés.
La leçon pour la RDC est simple. Depuis l’indépendance, nous traitons trop souvent les conséquences comme si elles constituaient la cause. Une route réparée, une école construite, une monnaie momentanément stabilisée ou une opération militaire supplémentaire peuvent retirer quelques seaux d’eau de la maison. Si l’économie politique qui alimente la fuite demeure inchangée, l’inondation revient. Le problème congolais est donc moins l’absence de réponses sectorielles que l’absence persistante d’une économie politique moderne, voire de l’habitude même de penser le pays en termes d’économie politique, afin de faire travailler les différents secteurs dans la même direction.
Une solution n’est jamais définitive
Réussir à réorganiser son économie politique ne signifie pas avoir découvert une formule valable pour l’éternité. Le Japon d’après-guerre en offre une démonstration saisissante. Son organisation de la finance, de l’industrie, des exportations et de la montée en gamme technologique a contribué à transformer un pays dévasté en puissance industrielle mondiale. Après l’éclatement de la bulle financière au début des années 1990, une partie de ce modèle s’est toutefois révélée moins adaptée à une économie mondiale davantage portée par le numérique, les services, l’innovation rapide et une circulation plus fluide du capital. Ce qui avait permis le rattrapage ne suffisait plus nécessairement à organiser l’étape suivante.
L’Union soviétique pousse cette leçon beaucoup plus loin. Son économie politique fut extrêmement efficace pour mobiliser massivement les ressources, accélérer l’industrialisation lourde, électrifier le territoire, développer l’éducation et construire une puissance militaire. Elle devint beaucoup moins performante lorsque la compétition mondiale exigea davantage de flexibilité, d’électronique, d’informatique, de qualité des biens, d’innovation décentralisée et d’adaptation rapide. Une économie politique conçue pour rattraper le monde industriel du milieu du XXe siècle s’est progressivement retrouvée en difficulté face au monde technologique qui lui succédait.
La Chine elle-même n’échappe pas à cette règle. Les réformes engagées après 1978 ont permis de déplacer des millions de travailleurs vers l’industrie, d’attirer les capitaux étrangers, de développer les exportations et de construire des infrastructures à une échelle exceptionnelle. En 2026, le pays doit déjà composer avec un autre environnement, marqué par le vieillissement démographique, les déséquilibres immobiliers, l’endettement des gouvernements locaux et une compétition technologique et géopolitique beaucoup plus dure. L’économie politique qui a contribué à résoudre les problèmes de la Chine des années 1980 ne peut être simplement figée pour répondre à ceux des décennies suivantes.
La leçon pour la RDC est essentielle. Il ne s’agit pas de découvrir enfin « le modèle » qui réglerait définitivement la question congolaise. Il s’agit de construire un État capable de lire continuellement les transformations technologiques, démographiques et géoéconomiques, puis d’adapter son économie politique en conséquence. Une économie politique peut être juste pour une époque et devenir insuffisante pour la suivante. Celle qui perd sa capacité d’évoluer finit tôt ou tard par produire les crises qu’elle avait autrefois permis de réduire.
La médiocrité ne tombe pas du ciel
En RDC, « mauvaise gouvernance » est devenue l’une de ces expressions que l’on répète tellement qu’elle finit par dispenser d’aller jusqu’au mécanisme qui la produit. Un État ne devient pas médiocre par génération spontanée. En amont existent des règles formelles et informelles qui déterminent qui accède aux responsabilités, quelles compétences sont valorisées, quels comportements ouvrent les portes du pouvoir et quel prix accompagne l’échec. Lorsque la proximité supplante le mérite, que la loyauté personnelle pèse davantage que le discernement et que l’incompétence ne ferme aucune carrière, la mauvaise gouvernance cesse d’être une anomalie. Elle devient le résultat prévisible de la manière dont le pouvoir sélectionne et reproduit ses acteurs.
Dans le football, nous savons pourtant être exigeants. Un attaquant qui ne marque plus, un gardien qui accumule les erreurs ou un sélectionneur qui enchaîne les défaites voit rapidement sa place contestée. Nous comparons les performances, exigeons des résultats et acceptons qu’un autre prenne la relève. Face à l’État, cette rigueur s’effondre presque entièrement. Un ministre peut laisser derrière lui une gestion désastreuse et revenir comme conseiller, sénateur, expert, voire être récompensé par une fonction encore plus élevée. Un responsable peut contribuer pendant cinquante ans à un système affreusement défaillant puis réapparaître sur un plateau de télévision pour expliquer comment il faudrait désormais le réparer. Nous pouvons également nous incliner devant un titre académique, un poste universitaire ou le prestige attaché au mot « professeur » sans exiger avec la même rigueur la preuve d’une pensée féconde, d’un jugement solide ou de résultats à la hauteur de l’autorité revendiquée. Le statut finit alors par tenir lieu de compétence et la longévité dans le système par se transformer artificiellement en expertise.
C’est ici que la notion de kakistocratie devient utile. Elle permet de penser un ordre dans lequel l’incompétence n’est plus seulement présente au pouvoir, elle est protégée, recyclée et parfois récompensée. Une société qui ne fait presque jamais payer politiquement ou professionnellement le prix de l’échec finit par transformer la médiocrité en normalité.
Le discernement, première infrastructure d’une citoyenneté moderne
La nation ne manque pourtant ni d’intelligence, ni de diplômés, ni d’expertise, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. Le problème réside davantage dans notre incapacité collective à exiger un système capable de distinguer la compétence de la visibilité, le discernement de l’éloquence, l’expérience de la simple longévité politique et l’autorité de la proximité avec le pouvoir.
Élever l’État au niveau du discernement exige beaucoup plus qu’un nouveau discours sur la gouvernance. Cela suppose des règles de sélection plus exigeantes, des mécanismes d’évaluation crédibles, une véritable sanction de l’échec et une culture citoyenne moins indulgente envers l’incompétence publique. Une économie politique moderne ne peut être pensée, corrigée et adaptée durablement par un système qui traite la médiocrité comme une fatalité acceptable.
Le premier goulot d’étranglement congolais réside donc moins dans notre incapacité à produire des talents que dans notre incapacité collective à exiger les règles capables de les sélectionner, de leur confier le pouvoir et de retirer ce pouvoir à ceux qui ont démontré qu’ils ne savent pas quoi en faire. À cela s’ajoute une tolérance presque pathologique envers ceux qui abusent des responsabilités que les citoyens leur ont déléguées, travestissent la réalité et prennent continuellement la population pour une foule sans mémoire, sans exigence et sans recours.
L’expérience congolaise met ainsi en évidence une vérité plus profonde. Avant même de réparer la fuite, encore faut-il disposer d’une nation capable de la voir. Faute de discernement collectif, ceux qui en montrent la source continueront à passer pour des prédicateurs égarés, pendant que les imbéciles, les voleurs, les charlatans, les démagogues et les faussaires politiques seront applaudis, recyclés et parfois élevés au rang de visionnaires.
Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe





















