wikimedia.org
Au début du mois de juin 1960, l’indépendance semble déjà acquise. Dans les rues de Léopoldville comme dans les centres miniers du Katanga, un même mot domine les conversations, Dipenda. Après plus de soixante-quinze ans de domination coloniale, la fin du régime belge apparaît désormais inévitable et l’espoir d’un Congo souverain traverse l’ensemble du territoire.
Pourtant, derrière l’enthousiasme populaire, une autre réalité se dessine progressivement. Alors que la population célèbre l’indépendance à venir, les dirigeants politiques attendent avec fébrilité les résultats des élections législatives du 22 mai 1960. Au fil des jours, les chiffres publiés révèlent un paysage politique plus fragmenté qu’il n’y paraît. Le sentiment national progresse, mais les loyautés régionales, provinciales et ethniques demeurent puissantes au sein d’une partie importante de la classe politique.
Le 4 juin 1960 marque ainsi bien davantage que la publication de résultats électoraux. Pour la première fois, les urnes offrent un portrait politique du futur État indépendant. Elles révèlent simultanément les forces qui poussent vers le rassemblement national et celles qui continuent de privilégier des logiques régionales et communautaires. Pourtant, contrairement au 30 juin qui occupe une place centrale dans la mémoire collective nationale, le 4 juin passe aujourd’hui presque inaperçu. Comme si la République avait choisi de célébrer sa naissance sans toujours prendre le temps d’examiner le verdict des urnes qui a largement façonné sa trajectoire politique.
La réalité statistique : Le miroir brisé de l’urne électorale
Une lecture plus attentive des résultats met en évidence le poids considérable des partis dont l’influence repose principalement sur une base ethnique ou régionale. L’ABAKO des Bakongo obtient 12 sièges, la CONAKAT katangaise 8 sièges, la BALUBAKAT 6 sièges, tandis que plusieurs autres formations représentant des intérêts communautaires ou territoriaux spécifiques remportent également des élus. Ensemble, ces partis contrôlent environ 37 sièges sur 137, soit près de 27 % de la Chambre des députés.
Ce chiffre mérite une attention particulière. Plus d’un quart des représentants élus appartiennent à des organisations dont la principale raison d’être consiste à défendre les intérêts d’une communauté, d’une région ou d’un groupe ethnique particulier. Le scrutin du 22 mai 1960 ne crée pas le tribalisme congolais, qui préexiste naturellement à l’indépendance. En revanche, il lui confère pour la première fois une traduction institutionnelle et parlementaire à l’échelle nationale. Des identités qui relevaient jusque-là principalement des réalités sociales, culturelles ou territoriales deviennent désormais des forces politiques organisées disposant d’élus, de sièges et d’un pouvoir de négociation au sein des institutions du futur État.
L’influence des logiques communautaires apparaît encore plus importante lorsque l’on examine plusieurs députés élus comme indépendants. Samuel Badibanga s’appuie principalement sur les réseaux luba-kasaï du Sud-Kasaï. Gervais Bahizi, chef de Busanza dans le Kivu, bénéficie d’un important ancrage local au sein des communautés hutu de son territoire. André Lorent doit sa victoire aux équilibres communautaires du Kasaï et au soutien des autorités coutumières locales. Alphonse Songolo, ancien dirigeant du MNC, s’appuie principalement sur des réseaux régionaux de la Province Orientale. Même en dehors des partis officiellement ethniques, les bases locales et communautaires demeurent donc déterminantes dans plusieurs circonscriptions.
Si l’on ajoute ces élus indépendants aux formations explicitement ethniques et régionales, près d’un tiers de la Chambre des députés repose sur des ancrages communautaires, provinciaux ou territoriaux. Les élections de 1960 marquent ainsi le moment où les appartenances ethniques et régionales cessent d’être uniquement des réalités sociologiques pour devenir des réalités institutionnelles. Les urnes transforment les communautés en acteurs parlementaires et font du rapport de force entre groupes régionaux une composante permanente de la vie politique congolaise. Derrière le projet d’unité nationale porté par l’indépendance apparaît déjà un système politique où la compétition entre communautés organisées occupera une place centrale.
La naissance du « partage du gâteau » : Les premiers pas du marchandage politique
La fragmentation du scrutin a rapidement transformé la formation du premier gouvernement congolais en un exercice complexe de négociation politique. Faute de majorité claire à la Chambre des députés, aucun parti ne disposait à lui seul des 69 sièges nécessaires pour gouverner. Les semaines qui suivent le 4 juin 1960 sont donc marquées par d’intenses tractations entre partis nationaux, formations régionales et députés indépendants afin de construire une majorité parlementaire viable.
Cette réalité électorale contribue à installer une logique politique qui deviendra familière aux Congolais au fil des décennies. Pour obtenir le soutien indispensable de partenaires souvent porteurs d’intérêts régionaux ou communautaires spécifiques, les dirigeants sont amenés à négocier la répartition des responsabilités gouvernementales, des postes administratifs et des centres de décision. L’État cesse progressivement d’apparaître uniquement comme un instrument de gouvernance nationale et devient également un espace de compromis entre groupes politiques concurrents.
Le problème ne réside pas dans l’existence de coalitions, phénomène courant dans de nombreuses démocraties. Il réside davantage dans la faiblesse des institutions chargées d’encadrer ces coalitions et dans l’absence d’un consensus national suffisamment solide pour limiter le poids des revendications particulières. Dès les premiers jours de l’indépendance, la stabilité politique dépend ainsi moins de programmes communs que de la capacité des élites à maintenir des équilibres fragiles entre régions, communautés et ambitions personnelles.
Le 4 juin 1960 ne marque donc pas seulement la publication de résultats électoraux. Il révèle également les contraintes politiques auxquelles sera confronté le futur État congolais. Les négociations qui suivent le scrutin annoncent déjà une tension qui traversera une grande partie de l’histoire politique du pays, celle qui oppose en permanence l’intérêt national aux logiques de partage du pouvoir entre groupes concurrents.
Un héritage persistant ou une leçon pour l’avenir ?
Soixante-six ans plus tard, les conséquences politiques du 4 juin 1960 demeurent visibles dans la vie publique congolaise. En donnant une traduction institutionnelle aux appartenances ethniques et régionales, les premières élections nationales ont contribué à installer une logique politique dans laquelle la conquête du pouvoir est souvent perçue comme la conquête d’un espace de représentation communautaire. Les coalitions électorales contemporaines, les équilibres provinciaux dans la formation des gouvernements et les débats récurrents sur la répartition des ressources publiques portent encore l’empreinte de cette dynamique.
Les conséquences ne sont toutefois pas uniquement politiques. Elles sont également économiques. Lorsqu’une part importante de la compétition politique est organisée autour de la représentation communautaire, les ressources publiques tendent à être perçues comme des ressources à répartir entre groupes concurrents plutôt que comme des instruments au service d’un projet national de développement. Dans un tel contexte, l’investissement de long terme, la planification économique, l’industrialisation et la construction d’infrastructures nationales cèdent souvent le pas aux logiques de redistribution politique, de clientélisme et de préservation des équilibres entre élites régionales.
Cet héritage demeure également visible dans l’architecture institutionnelle actuelle. La Constitution reconnaît les chefs coutumiers et leur consacre un statut particulier. L’État dispose d’un ministère chargé des affaires coutumières et le langage politique officiel continue fréquemment à mettre l’accent sur l’harmonie entre tribus. Cette réalité témoigne de l’importance historique des communautés dans l’organisation sociale congolaise. Elle soulève néanmoins une interrogation fondamentale. Comment construire une citoyenneté nationale forte lorsque les institutions continuent elles-mêmes à reconnaître et à organiser une partie de la représentation publique autour des appartenances communautaires ?
Cette question prend une dimension particulière dans un pays où les conflits fonciers, les rivalités coutumières, la compétition pour le contrôle des ressources naturelles et l’émergence périodique de groupes armés à base ethnique continuent d’alimenter l’instabilité dans plusieurs provinces. Sans prétendre que les institutions coutumières sont à l’origine de ces phénomènes, leur persistance rappelle que le chantier de la construction nationale demeure inachevé. Plus de six décennies après l’indépendance, la République démocratique du Congo continue de chercher un équilibre entre la reconnaissance de sa diversité et la consolidation d’une identité politique commune.
L’enseignement principal du 4 juin 1960 n’est donc pas que la diversité congolaise constitue un obstacle à l’unité nationale. Il est plutôt que l’existence d’un État ne garantit pas à elle seule l’existence d’une nation politique. Le 30 juin 1960 a donné au Congo son indépendance. Les résultats du 4 juin ont rappelé qu’une nation se construit plus difficilement qu’un État. Ils ont également montré qu’aucune stratégie de développement durable ne peut réussir sans un minimum de cohésion nationale.
. Le défi demeure aujourd’hui largement le même qu’en 1960, faire de la diversité congolaise un facteur de cohésion plutôt que de compétition et bâtir une citoyenneté qui transcende progressivement les appartenances tribales, provinciales et régionales sans les nier.
Le remède
Si les élections du 22 mai 1960 ont contribué à transformer les appartenances ethniques et régionales en réalités politiques institutionnelles, la question fondamentale est celle de savoir comment modifier les incitations produites par le système politique lui-même. Depuis plus de six décennies, la compétition pour le pouvoir s’organise largement autour de coalitions communautaires, provinciales ou régionales cherchant à sécuriser l’accès aux ressources, aux postes de décision et aux mécanismes de redistribution de l’État. Dans un tel environnement, le tribalisme n’est pas seulement un héritage culturel. Il devient également une stratégie politique rationnelle.
C’est précisément cette logique que plusieurs des réformes constitutionnelles que j’ai soumises aux institutions de la République en 2024 cherchent à corriger. L’une des plus importantes consiste à remplacer le principe actuel de la nationalité fondé principalement sur le Jus Sanguinis (droit du sang) par le principe du Jus Soli (droit du sol). Dans le premier modèle, l’appartenance à la nation découle avant tout de la filiation et de l’ascendance. Dans le second, elle découle principalement de l’appartenance à une même communauté politique établie sur un territoire commun. Toute personne née sur le sol congolais deviendrait ainsi Congolaise d’origine. L’objectif n’est pas uniquement juridique. Il consiste à déplacer progressivement le fondement de la citoyenneté de la généalogie vers la République, de la lignée vers le territoire et de l’appartenance communautaire vers l’appartenance nationale.
Cette même philosophie inspire la proposition selon laquelle les Congolais coexistent en tant qu’individus et non en tant que groupes. Les États les plus stables ne reposent pas sur une négociation permanente entre communautés concurrentes. Ils reposent sur un contrat politique entre citoyens égaux devant la loi. Dans le contexte congolais, cela implique une transition graduelle d’un système où les acteurs politiques mobilisent principalement des identités collectives vers un système où ils sont davantage contraints de convaincre des citoyens porteurs d’intérêts économiques, sociaux et politiques communs.
D’autres propositions poursuivent le même objectif institutionnel. La limitation à deux exercices au cours d’une vie de tout mandat électif, à quelque niveau que ce soit de l’État, vise à empêcher la constitution de fiefs politiques durables et la transmission quasi patrimoniale du pouvoir. De même, la candidature individuelle à toute fonction élective cherche à renforcer la responsabilité directe de l’élu envers les électeurs plutôt qu’envers des appareils politiques, des réseaux clientélistes ou des coalitions communautaires.
J’ai également proposé la transition d’un régime semi-présidentiel vers un régime présidentiel afin de mettre fin à la porte tournante permanente entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif. L’objectif est de réduire les négociations continuelles autour de la répartition des postes gouvernementaux, de limiter le marchandage politique entre coalitions parlementaires et exécutif et de retirer l’une des principales justifications institutionnelles du « partage du gâteau » qui caractérise la vie politique congolaise depuis les premières tractations ayant suivi les élections de 1960.
Le véritable défi du XXIe siècle n’est donc pas d’éliminer les tribus, les cultures ou les identités régionales qui constituent une richesse de la République démocratique du Congo. Il consiste à construire des institutions capables de faire de la citoyenneté la principale unité d’organisation politique du pays. Si le scrutin de 1960 a contribué à institutionnaliser les appartenances communautaires, les réformes de demain devront institutionnaliser davantage la citoyenneté. Le véritable défi du XXIe siècle consiste à transformer une mosaïque de communautés en une nation de citoyens partageant un destin économique, politique et historique commun.
Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe
La guerre entre l'Iran, les États-Unis et Israël a dégénéré en une crise mondiale majeure,…
Les États-Unis ont accueilli leur première Coupe du monde en 1994 . Le football a…
La dernière épidémie d'Ebola ne montre aucun signe de ralentissement. Le 24 avril, le premier…
Les élections présidentielles américaines sont toujours un choix pour l'avenir. Qui souhaitez-vous voir diriger le…
Cette année, Victor Wembanyama s'apprête à disputer les Finales NBA. À seulement 22 ans, il…
Alors que les agents de santé publique de la République démocratique du Congo s'efforcent de…