wikimedia.org
Paraissant essoufflé et incapable de contenir, par les voies ordinaires de la gouvernance ou à force de slogans, la crise socio-économique, l’épidémie d’Ebola ainsi que les pressions politiques et militaires, le président Félix Tshisekedi semble aujourd’hui se résoudre à brandir la carte du dialogue national. Cette initiative intervient alors que la RDC est présentée comme le pays concentrant la plus forte proportion de population vivant dans l’extrême pauvreté. Elle survient dans un contexte de profond malaise économique et d’humiliation sociale ressentis au quotidien par une grande partie des Congolais vivant en RDC.
Un autre signal mérite l’attention. Le régime n’hésite plus à rappeler des figures politiques autrefois excommuniées et écartées du premier cercle. Lorsque ceux qui avaient quitté le terrain sont soudainement invités à reprendre du service, c’est que le pouvoir cherche manifestement à ouvrir une nouvelle séquence politique.
Le plus frappant demeure toutefois la réaction suscitée par cette annonce. Une fois encore, le débat national semble se dérouler comme si le pays n’avait jamais traversé les grandes crises qui ont façonné son histoire. Pourtant, 1960 et les années 1990 offrent des précédents dont les ressemblances avec la situation actuelle méritent d’être examinées avec attention.
Trois crises, un même scénario
En 1957, la récession mondiale frappe l’économie coloniale. Des milliers de travailleurs perdent leur emploi, les frustrations sociales s’accumulent et l’autorité coloniale s’effrite progressivement. Deux ans plus tard, les émeutes de janvier 1959 éclatent à Léopoldville. Quelques mois après l’indépendance, l’État congolais s’effondre déjà sous le poids d’une crise qu’il n’était plus capable de maîtriser.
Au début des années 1990, le scénario se répète. L’hyperinflation ruine les ménages, la monnaie perd toute crédibilité et l’État n’est même plus en mesure de payer correctement ses soldats. Les mutineries de 1991 et 1993 déclenchent les pillages qui détruisent une grande partie du tissu économique et accélèrent l’effondrement de la Deuxième République.
Aujourd’hui, les signaux d’alerte réapparaissent. Le pouvoir d’achat continue de se dégrader, la pression sur le franc congolais s’accentue et la précarité gagne du terrain. Aucune de ces difficultés ne signifie qu’une crise comparable est inévitable. En revanche, elles rappellent qu’une économie durablement fragilisée finit toujours par produire des conséquences politiques et sociales que les institutions peinent ensuite à contenir.
La Table ronde qui n’a jamais eu lieu
Depuis des années, je soutiens que la Table ronde économique de Bruxelles n’a, en réalité, jamais véritablement eu lieu. Il y a bien eu une réunion, des délégations, des discours et un communiqué final. Mais il n’y a jamais eu de véritable négociation entre deux parties capables de défendre leurs intérêts à armes égales.
Alors que les principaux dirigeants congolais étaient absorbés par la campagne des élections de mai 1960, la délégation congolaise fut largement composée de représentants de partis, de jeunes étudiants et de personnalités dont la légitimité politique ou sociale ne s’accompagnait pas nécessairement de l’expertise requise pour négocier l’architecture économique d’un futur État. Parmi eux figurait notamment le Mwami des Bahutu, Ndeze, chef coutumier respecté et influent dans son territoire, mais dont le rôle naturel n’était pas de négocier le statut juridique des grandes sociétés minières, la répartition des réserves de change ou l’organisation financière d’un État indépendant.
En face, la Belgique avait réuni ses meilleurs spécialistes. Autour du ministre Raymond Scheyven se trouvaient des hauts fonctionnaires, des juristes et des experts de la Société Générale de Belgique, rompus au droit des sociétés, aux finances publiques et aux mécanismes du capital colonial. Le rapport de force était déséquilibré avant même l’ouverture des discussions.
Le résultat était presque écrit d’avance. Les représentants belges obtinrent notamment la transformation de plusieurs grandes compagnies coloniales, dont l’Union Minière du Haut-Katanga, en sociétés de droit belge quelques semaines seulement avant le 30 juin 1960. Les principaux centres de décision, une grande partie des actifs financiers et les réserves de change demeurèrent ainsi hors de portée du futur État congolais, tandis que celui-ci héritait d’une part importante des engagements financiers de la colonie.
Le Congo est donc devenu indépendant politiquement sans l’être réellement sur le plan économique. L’indépendance fut célébrée le 30 juin. Lorsque Patrice Lumumba prit pleinement conscience de l’ampleur des concessions déjà consenties, il tenta d’en inverser les effets. Il était malheureusement trop tard. Les premiers signes de l’effondrement apparurent quelques jours plus tard. Cette succession d’événements rappelle qu’un drapeau et un hymne ne suffisent pas à faire vivre un État. La souveraineté économique se prépare bien avant l’indépendance politique.
Le dialogue qui changea de sujet
Ouverte en 1991 pour sortir le Zaïre de sa profonde crise, la Conférence nationale souveraine portait une immense espérance. Le pays était frappé par l’hyperinflation, la monnaie s’effondrait, les entreprises fermaient et le pouvoir d’achat disparaissait. Les attentes de la population étaient d’abord économiques.
Pourtant, au fil des travaux, les priorités changèrent. Les débats se concentrèrent de plus en plus sur l’organisation des institutions, la transition politique, la composition du Conseil de la République et le choix du futur Premier ministre. Les questions économiques ne disparurent pas. La Commission économique et financière produisit même des analyses de qualité. Mais ses recommandations restèrent largement dans l’ombre des négociations politiques.
La CNS finit ainsi par consacrer davantage d’énergie à la répartition du pouvoir qu’à la reconstruction de l’économie. Étienne Tshisekedi fut désigné Premier ministre, mais Mobutu conserva le contrôle de l’appareil d’État, des finances publiques et de la Banque centrale. Sans maîtrise des ressources de l’État, le nouveau gouvernement disposait d’une légitimité politique, mais de très peu de moyens pour agir.
Les mutineries, les pillages de 1991 et de 1993, puis l’effondrement progressif de la Deuxième République montrèrent qu’une transition politique ne peut durablement réussir lorsque l’État n’a plus les moyens de remplir ses fonctions essentielles. La CNS reste ainsi une autre illustration d’une réalité souvent oubliée. Un accord politique peut désigner des dirigeants. Il ne suffit pas, à lui seul, à redresser une économie.
Le carrefour de 2026
L’annonce d’un nouveau dialogue national intervient dans un contexte économique et social particulièrement difficile. Pour beaucoup, cette initiative représente une occasion de renouer le dialogue entre acteurs politiques. Pour d’autres, elle soulève une question plus fondamentale. La RDC risque-t-elle de reproduire une séquence qu’elle connaît déjà ?
L’histoire invite à la prudence. En 1960 comme en 1991, les discussions politiques ont fini par occuper le devant de la scène pendant que les difficultés économiques continuaient de s’aggraver. Les institutions furent au cœur des négociations. L’économie demeura en arrière-plan. Les conséquences sont aujourd’hui connues.
Le véritable défi n’est donc pas de savoir s’il faut dialoguer. Il est de savoir dans quel ordre traiter les priorités. Si le dialogue politique devient une fin en soi, il risque de produire un accord institutionnel sans apporter de réponse durable aux difficultés économiques auxquelles les Congolais sont confrontés. Si, au contraire, il s’appuie sur une vision économique claire et sur des engagements précis, il pourra contribuer à créer un climat politique plus favorable aux réformes.
C’est précisément à ce carrefour que se trouve aujourd’hui la République démocratique du Congo. L’histoire ne se répète jamais parfaitement. Elle offre cependant des leçons qu’un pays choisit d’écouter… ou d’ignorer.
Le développement ne se dialogue pas
Le dialogue est un instrument politique. Il permet de résoudre des conflits, de rapprocher des positions et de rétablir la confiance. Son objectif est de produire un accord. Le développement poursuit une autre finalité. Il ne cherche pas un compromis entre des acteurs politiques. Il cherche à accroître la production, l’investissement, la productivité et la prospérité.
Affirmer que « le développement ne se dialogue pas » est volontairement provocateur. Il ne s’agit évidemment pas de dire qu’il ne faut jamais débattre des priorités nationales. Il s’agit de rappeler que le développement ne se négocie pas comme un partage du pouvoir. Il se conçoit, se planifie et s’exécute.
Un dialogue peut conduire à une redistribution des responsabilités publiques et à la création de postes destinés à préserver les équilibres politiques ou à satisfaire les clientèles partisanes. Il ne crée ni les entreprises privées, ni les investissements, ni les emplois productifs qui élargissent durablement la richesse nationale. Ces résultats naissent d’une vision, de politiques publiques cohérentes, d’institutions efficaces, d’investissements et du travail.
La paix se négocie. Le développement se construit. Un dialogue peut produire un accord politique. Il ne produit pas, à lui seul, une stratégie de développement. La politique répond à une question simple. Qui gouverne ? Le développement répond à une autre. Comment développe-t-on le pays ? Confondre ces deux questions, c’est courir le risque de résoudre la première tout en laissant la seconde entière.
Ce qui aurait dû venir en premier
Si le jeune État congolais avait imposé de véritables assises économiques comme condition préalable absolue à la conclusion de la Table ronde et à la proclamation de l’indépendance politique en 1960, la trajectoire de la nation aurait sans doute été profondément différente. Pour la première fois, les dirigeants congolais auraient défini les fondements économiques de leur souveraineté avant d’en négocier les institutions. La première question n’aurait plus été de savoir qui gouvernerait le pays. Elle aurait été de déterminer comment développer le Congo.
Cette occasion a été manquée. Elle le fut de nouveau au début des années 1990. Depuis l’indépendance, la RDC a organisé des états généraux dans presque tous les secteurs. Au fil des décennies, les régimes successifs semblent avoir fait de ces grandes messes nationales une spécialité. Beaucoup ont mobilisé d’importantes ressources publiques sans déboucher sur des réformes durables. Pourtant, jamais le pays n’a réuni la nation autour d’une véritable feuille de route économique capable d’orienter durablement l’action des gouvernements successifs.
C’est précisément ce qui manque aujourd’hui. Pour la première fois de son histoire, la RDC pourrait convoquer des assises nationales du développement. Elles ne seraient ni un dialogue politique ni un parlement parallèle. Leur mission serait de définir une vision économique commune, de fixer quelques priorités nationales et de produire une feuille de route capable de survivre aux alternances politiques.
L’objectif ne serait pas d’écrire un programme de gouvernement supplémentaire. Il serait de doter la nation d’une feuille de route commune. Jusqu’à présent, chaque alternance politique est arrivée au pouvoir avec son slogan, ses promesses et ses formules de campagne, mais sans un véritable programme économique.
Si le président Félix Tshisekedi choisissait d’ouvrir d’abord de telles assises, il placerait l’intérêt national avant les appétits des partis politiques et des groupes armés. Il inviterait les Congolais à répondre d’abord à une seule question. Comment développer la RDC ? Une telle initiative, clairement expliquée et portée avec conviction, aurait toutes les chances de rassembler une majorité de Congolais derrière un projet national avant que ne s’ouvrent les débats politiques. Les gouvernements changent. Les slogans aussi. Les priorités nationales, elles, devraient enfin demeurer.
Pourquoi des assises et non un dialogue économique
Le choix du terme assises économiques ne relève pas d’une simple question de vocabulaire. Il traduit une différence de méthode. Un dialogue recherche un compromis entre des intérêts souvent divergents. Des assises recherchent d’abord un diagnostic partagé et des solutions fondées sur les faits. L’objectif n’est pas de satisfaire les acteurs politiques, mais d’identifier les réformes économiques dont le pays a besoin.
Les assises réunissent ceux qui produisent les solutions en matière de développement économique et de transformation sociale. Leur mission n’est pas de négocier la répartition du pouvoir. Elle consiste à élaborer une feuille de route économique capable de transformer la monnaie et les finances publiques en véritables leviers de développement, créer les conditions de la production, de l’investissement et de l’emploi, afin d’améliorer durablement les conditions de vie des Congolais et d’accompagner leur entrée dans une économie moderne.
Cette étape devrait précéder toute négociation politique. Les crises de 1960 et de 1991 ont démontré qu’aucun accord institutionnel ne peut durablement tenir lorsque l’économie s’effondre. Un État incapable de payer ses fonctionnaires, de protéger le pouvoir d’achat de sa population ou de financer ses services essentiels devient rapidement vulnérable aux crises politiques et sécuritaires.
Une fois cette feuille de route adoptée, le dialogue national retrouverait sa véritable fonction. Il ne s’agirait plus de débattre de la direction économique du pays, mais de déterminer qui possède la légitimité, les compétences et la capacité de mettre en œuvre les priorités arrêtées par la nation. Le développement serait ainsi placé au-dessus des intérêts partisans. La politique retrouverait alors son rôle naturel. Servir la nation plutôt que définir son avenir économique.
Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe
Consacrez suffisamment de temps aux discussions sur l'éducation et l'intelligence artificielle (IA), et la pensée…
Après avoir été nommé chef du Parti travailliste, Andy Burnham est officiellement devenu Premier ministre…
L’annonce d’un dialogue national, présentée comme inclusive, apaisée et républicaine, crée une ouverture politique réelle.…
Ces dernières années, il est devenu courant de voir des personnes choisir leurs partenaires potentiels…
Certains des diamants les plus extraordinaires jamais découverts appartiennent à une rare catégorie appelée CLIPPIR…
L'année dernière, dans un accès d'arrogance inouïe depuis le Bureau ovale, le président américain Donald…