Kinshasa étouffe sous ses immondices pendant que ses dirigeants excellent dans l’art de recycler leurs propres échecs. La nomination de Fanny Aude Salmon à la direction générale de la REGEDEK vient enrichir cette curieuse tradition congolaise où l’on importe volontiers des compétences pour épargner aux décideurs l’humiliation de remettre en cause leurs propres constructions institutionnelles. L’opération donne l’apparence du changement sans exiger le moindre aveu sur les causes du désastre.
L’ironie devient presque obscène lorsqu’on mesure l’assurance avec laquelle les architectes du désordre prétendent désormais en organiser la réparation. On sollicite une expertise extérieure comme si l’intelligence d’un individu pouvait compenser l’indigence d’un système, comme si un curriculum vitae suffisamment impressionnant pouvait tenir lieu de cohérence institutionnelle. Le procédé révèle une conception singulière de la gouvernance où chaque nouvelle nomination sert à prolonger la vie des mêmes lacunes du schéma.
La faille financière ou l’illusion sans capacité de financement
La gestion des déchets à Kinshasa présente une anomalie économique digne des manuels de finances publiques. Le 28 avril 2026, la Banque mondiale a approuvé un crédit concessionnel de 250 millions de dollars pour la première phase du programme « Kin la Belle », couvrant plusieurs composantes du développement urbain. Cette dette souveraine engage les ressources futures de la RDC pour financer des investissements dont l’exploitation générera des charges permanentes. Aux remboursements supportés par les finances nationales s’ajouteront les dépenses opérationnelles des institutions compétentes. Le caractère concessionnel du crédit allège son coût sans créer les recettes nécessaires au fonctionnement des équipements. L’endettement permet d’acquérir des moyens matériels, nullement d’en garantir la viabilité économique.
Selon les estimations de Nodalis reprises par la Banque mondiale, une collecte partielle nécessiterait au moins 125 millions de dollars par an, contre environ 300 millions pour une couverture intégrale. En 2023, les taxes provinciales d’assainissement n’auraient rapporté qu’environ 2 millions de dollars, dont 500 000 affectés à la RASKIN. Ces recettes représentaient 1,6 % du coût annuel d’une collecte partielle et moins de 0,7 % de celui d’une couverture intégrale. Bien qu’elles ne constituent pas l’ensemble des ressources publiques mobilisables, elles illustrent l’écart entre les besoins estimés et les revenus identifiés. Kinshasa institutionnalise ainsi des obligations financières avec une précision que les mécanismes destinés à les couvrir n’atteignent manifestement pas.
La rationalité budgétaire semble ici renversée. On annonce les crédits, multiplie les structures et nomme les dirigeants avant de démontrer la soutenabilité des engagements. L’emprunt devient un trophée gouvernemental alors qu’il constitue une obligation sur les ressources futures du pays. La REGEDEK hérite d’un visage dont les dépenses sont quantifiables et les recettes encore insuffisamment explicitées. Aucune expertise étrangère ne saurait transformer cette distinction économique en détail administratif. Le crédit finance ce que l’État décide d’acquérir. Il ne finance pas indéfiniment son incapacité à faire fonctionner ce qu’il possède.
Multiplier les régies sans unifier les responsabilités
La réorganisation de l’assainissement à Kinshasa répartit la précollecte entre les mains de la REGEDEK et la collecte secondaire sous la responsabilité de la RASKIN. Cette division administrative ne garantit aucune continuité opérationnelle. Un déchet retiré d’un ménage puis abandonné dans un point de regroupement n’a pas été éliminé. Il a simplement changé d’adresse et de tutelle bureaucratique. Chaque régie peut ainsi déclarer sa mission accomplie tandis que le citoyen continue de subir l’insalubrité. Le schéma autorise une curiosité institutionnelle où deux administrations peuvent afficher leur compétence sans qu’aucune soit pleinement comptable du résultat final.
Cette fragmentation illustre un problème classique d’économie politique, la dissociation entre performance institutionnelle et efficacité collective. Chaque régie peut optimiser ses indicateurs en transférant les coûts et les insuffisances à l’autre. Faute d’obligations contractuelles intégrées, de mécanismes d’arbitrage et de responsabilités financières explicites, les défaillances opérationnelles deviennent des conflits de compétence. Les rapports d’activité peuvent alors prospérer au milieu d’un service défaillant. La multiplication des structures offre à la bureaucratie une propriété particulièrement commode, celle de pouvoir répartir les responsabilités jusqu’à rendre l’échec administrativement orphelin.
La propreté urbaine demeure pourtant un résultat indivisible, exigeant une chaîne d’opérations dont une autorité identifiable assume la performance finale. Les annonces concernant la REGEDEK ne démontrent pas encore comment cette responsabilité sera garantie. Le gouverneur peut multiplier les directions et perfectionner les organigrammes sans réduire les coûts de coordination ni améliorer la continuité du service. La division administrative du travail n’acquiert de rationalité économique que lorsqu’elle produit des gains mesurables. Faute de cette discipline, Kinshasa disposera d’institutions capables de justifier individuellement leur existence pendant que l’insalubrité continuera de contester collectivement leur utilité.
Une métropole ne se gère pas comme un seul quartier
Gombe, Kisenso et N’djili appartiennent à une même capitale sans obéir aux mêmes contraintes économiques. Densité urbaine, accessibilité, congestion routière, état de la voirie et éloignement des installations de traitement déterminent des coûts de collecte profondément différenciés. Une tonne de déchets ne mobilise ni les mêmes ressources ni le même temps de travail selon son origine. Prétendre administrer cette diversité au moyen d’un schéma uniforme reviendrait à ériger l’abstraction bureaucratique en méthode de gestion. Le gouverneur peut harmoniser les dispositions administratives par arrêté. Sa signature ne modifie ni les distances, ni les coûts de transport, ni les rendements logistiques. La géographie économique possède cette propriété désagréable pour les dirigeants, celle de demeurer insensible à leur autorité.
La rationalité territoriale exige une cartographie des flux, une modélisation des circuits et une différenciation des obligations contractuelles selon les coûts réels d’intervention. Des tarifs uniformes appliqués à des territoires inégalement équipés peuvent favoriser les zones les plus accessibles et pénaliser celles dont la desserte exige davantage de moyens. L’égalité administrative produit alors une inégalité matérielle, les quartiers enclavés supportant les conséquences sanitaires d’une organisation conçue sans considération suffisante pour leurs contraintes. La sophistication d’un contrat ne corrige aucune erreur dans les hypothèses qui déterminent son exécution. Une politique publique peut être parfaitement cohérente dans ses documents et économiquement incohérente sur le terrain.
La gouvernance provinciale devrait donc être appréciée à l’aune des calculs qui fondent ses décisions, et non du nombre de structures créées. Les annonces concernant la REGEDEK ne permettent pas encore d’établir la rigueur du découpage territorial, du dimensionnement logistique et des coûts prévisionnels. Le gouverneur peut multiplier les nominations et les instruments administratifs sans que cette activité constitue une démonstration de compétence économique. L’exercice de l’autorité ne dispense jamais de la nécessité de comprendre ce que l’on prétend administrer. Toute la faiblesse d’une telle conception tient dans la confusion entre pouvoir de décision et capacité de conception. Un arrêté prouve qu’une décision a été prise. Il ne prouve absolument pas qu’elle a été pensée.
La confusion de la mobilisation physique
Le recours aux « Bâtisseurs » du Service national illustre une conception de l’assainissement où l’intensité du travail tient lieu de rationalité productive. Face à un problème exigeant une logistique permanente, des procédés industriels et une maîtrise des flux urbains, les autorités mobilisent des milliers d’agents équipés de pelles, de balais et de camions. Ces interventions produisent des résultats ponctuels sans nécessairement modifier les mécanismes qui alimentent l’accumulation des déchets. Un caniveau curé aujourd’hui retrouvera son état initial si les conditions de collecte demeurent inchangées. L’administration confond ainsi la quantité de travail déployée avec la productivité du système, transformant la mobilisation physique en démonstration politique d’une efficacité économique qui reste à établir.
La productivité d’un service d’assainissement se mesure aux coûts unitaires, à la régularité des opérations, aux rendements des équipements et à la réduction durable des déchets abandonnés. Le nombre d’agents mobilisés ne démontre aucune de ces performances. L’utilité immédiate du travail des Bâtisseurs ne dispense pas d’examiner la doctrine qui en fait une réponse à des défaillances structurelles. Lorsqu’une capitale dépend d’interventions exceptionnelles pour assurer une fonction urbaine ordinaire, la mobilisation devient aussi le symptôme des insuffisances institutionnelles qu’elle prétend corriger. Le pouvoir peut exhiber les effectifs déployés et les caniveaux nettoyés. Il lui reste à démontrer que cette dépense de travail correspond à une organisation économiquement supérieure.
L’indigence de l’imagination scientifique au service de l’économie des déchets
La prospérité d’une nation dépend de sa capacité à produire des connaissances et à les convertir en puissance productive. En RDC, la recherche scientifique demeure marginalisée au profit d’une doctrine de développement où l’importation des solutions dispense trop souvent d’en maîtriser les fondements. Kinshasa en offre une illustration accablante. On mobilise des emprunts pour acquérir des équipements et des experts pour administrer les structures, sans accorder à la recherche appliquée une place comparable dans la conception des politiques publiques. Cette préférence pour l’acquisition sur la connaissance entretient une dépendance dont les conséquences sont économiques autant qu’institutionnelles. Une nation qui néglige ses capacités scientifiques finit par acheter à l’étranger non seulement les technologies, également les moyens de comprendre les problèmes auxquels elle les destine.
Kinshasa importe, distribue et consomme des marchandises dont les résidus deviennent des charges collectives. L’importateur réalise sa marge, le distributeur prélève la sienne et la collectivité assume le coût d’élimination. Cette socialisation des externalités révèle une économie capable d’organiser la circulation commerciale sans intégrer suffisamment les conséquences matérielles de la consommation. La recherche appliquée permettrait pourtant de caractériser les flux de déchets, d’évaluer leur potentiel industriel et d’identifier les procédés économiquement viables. La valorisation dépend de la composition des matières, des rendements techniques, des coûts énergétiques et de débouchés solvables. Une bouteille récupérée ne devient pas une richesse par décision administrative. Sa valeur économique dépend de ce qu’il est techniquement possible et commercialement rationnel d’en faire.
L’insuffisante articulation entre recherche scientifique, politique industrielle et organisation des marchés condamne l’assainissement à une logique d’évacuation perpétuelle. Une société qui méconnaît la valeur économique de la démarche scientifique finit par payer deux fois son ignorance, d’abord en sacrifiant les possibilités productives qu’elle n’a pas su identifier, ensuite en finançant l’élimination des ressources qu’elle n’a pas appris à valoriser.
L’importation des compétences comme substitut à la maîtrise productive
D’un régime à l’autre se perfectionne une doctrine du développement fondée sur l’importation des solutions sans appropriation des capacités nécessaires à leur reproduction. Le programme « Kin la Belle » prévoit le recours à des opérateurs internationaux et le transfert de compétences aux entreprises congolaises. Encore faudrait-il établir si cette expertise procède d’une connaissance empirique du territoire ou de modèles préconçus auxquels on prête une universalité commode.
Cette pauvreté conceptuelle apparaît avec davantage d’acuité face à des initiatives congolaises comme Lokota, conçue pour amorcer une dynamique que je considère fondamentale à la transformation économique de la RDC, celle de produire des solutions endogènes à partir des connaissances, des technologies et des capacités entrepreneuriales nationales. En reliant ménages, récupérateurs, recycleurs et acteurs de la logistique, cette plateforme explore une proposition aux implications économiques et philosophiques profondes. Pendant que des initiatives congolaises cherchent à reconstruire les fondements productifs du problème, l’action publique continue de privilégier sa gestion matérielle, révélant combien il est plus facile de financer l’évacuation des déchets que de concevoir les conditions économiques de leur valorisation.
Une politique d’assainissement économiquement cohérente ferait de la recherche appliquée, de l’innovation industrielle et de la maîtrise technologique les fondements de sa viabilité. Daniel Bumba Lubaki ne se donne même pas la peine d’expliquer comment l’expertise importée et les capitaux empruntés contribueront au développement des capacités productives nationales, au financement durable des infrastructures et au remboursement des engagements contractés dans le cadre du dispositif auquel participe la REGEDEK. D’un gouverneur de Kinshasa à l’autre, les lamentations sur les factures héritées des prédécesseurs tiennent lieu de bilan financier. La dette survit aux mandats, tandis que la responsabilité politique semble expirer avec eux. Cette gouvernance entretient une contradiction économique accablante, celle d’une nation qui s’endette pour financer chez les autres les capacités qu’elle néglige de développer chez elle.
Cette situation révèle les limites du tripotage institutionnel provincial et la nécessité d’une approche nationale fondée sur une étude scientifique de l’ensemble des flux de déchets, notamment miniers, dont les volumes, la composition et le potentiel de valorisation engagent des enjeux industriels considérables. Plus fondamentalement, elle appelle la conception d’un modèle politique économique innovant qui lui soit propre. L’innovation ne consiste pas à reproduire avec retard les solutions élaborées ailleurs. Elle réside dans la capacité à faire autrement et mieux, en exploitant des possibilités que les cadres conventionnels n’ont pas su identifier, jusqu’à surpasser les performances des modèles et des outils dont les autres se réclament.
Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe
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