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Le 30 octobre 2026, la RDC a quitté la liste grise du Groupe d’action financière (GAFI), quatre ans après son inscription. L’annonce réunit tous les ingrédients d’un succès politique facile à raconter. Une institution internationale, une décision favorable et une réputation financière officiellement améliorée. Dans un pays où les déclarations de réussite économique se succèdent plus rapidement que leurs effets sur la vie quotidienne, cette sortie offre une occasion particulièrement séduisante de célébration. Encore faut-il distinguer la portée d’une décision internationale des interprétations que les acteurs politiques lui attribuent.
Les classements internationaux possèdent cette étrange faculté de transformer des évaluations techniques en jugements sur des nations entières. Un pays entre sur une liste, sa réputation vacille. Il en sort, les félicitations affluent. Entre les deux, les critères d’évaluation disparaissent souvent derrière les commentaires politiques. La décision du GAFI mérite une lecture plus attentive, particulièrement dans une économie où la reconnaissance internationale occupe une place croissante dans le discours public. Une chose est d’obtenir l’approbation d’une institution financière internationale. Une autre est de comprendre exactement ce qu’elle vient d’approuver et, surtout, comment faire en sorte que les Congolais en tirent des bénéfices concrets.
Le GAFI, ce pouvoir qui ne signe aucune loi et influence la finance mondiale
Créé en 1989 à l’initiative du G7, le Groupe d’action financière (GAFI) s’est progressivement imposé comme l’un des principaux architectes de la réglementation financière internationale. Cet organisme intergouvernemental installé à Paris réunit 40 membres et élabore des recommandations destinées à combattre le blanchiment des capitaux, le financement du terrorisme et celui de la prolifération des armes de destruction massive. Ses 40 recommandations servent aujourd’hui de référence à plus de 200 pays et juridictions. Une influence remarquable pour une institution qui ne possède ni pouvoir législatif international, ni autorité directe sur les banques centrales nationales.
L’efficacité du GAFI repose sur un mécanisme particulièrement sophistiqué. Ses recommandations ne constituent pas des lois internationales directement applicables. Les États les intègrent à leurs dispositifs juridiques, leurs administrations en assurent l’exécution et des évaluations périodiques examinent les résultats. Les conclusions rendues publiques alimentent ensuite les décisions des autorités de supervision et des établissements financiers. Le GAFI exerce ainsi une influence réglementaire considérable sans administrer lui-même les systèmes financiers nationaux. Il ne contrôle pas directement les banques, il contribue à définir les critères selon lesquels elles apprécient la fiabilité des juridictions.
Cette organisation révèle une particularité de la gouvernance financière contemporaine. Un cercle relativement restreint d’États participe directement à l’élaboration de normes destinées à s’appliquer à la quasi-totalité des économies, les autres intervenant principalement à travers des organismes régionaux associés. La nécessité de combattre les réseaux criminels transnationaux explique cette coordination, sans effacer les inégalités de représentation dans la définition des standards. Le GAFI incarne ainsi une forme de pouvoir institutionnel caractéristique de la mondialisation, où l’autorité réside autant dans la capacité de fixer les critères de conformité que dans celle de faire appliquer les règles.
La RDC prise la culotte baissée sous le premier mandat de Félix Tshisekedi
Le 21 octobre 2022, près de quatre ans après l’arrivée de Félix Tshisekedi au pouvoir, la RDC rejoint la liste grise du GAFI. Les autorités congolaises avaient pourtant été prévenues. Une évaluation menée en 2018, publiée en 2021, avait déjà exposé les insuffisances du dispositif national de surveillance financière. En juin 2022, le Fonds monétaire international signalait explicitement le risque d’une inscription imminente. Le gouvernement disposait ainsi d’un diagnostic et connaissait les conséquences d’une réponse insuffisante. L’héritage institutionnel explique une partie des défaillances, sans exonérer une administration qui avait eu le temps d’en mesurer la gravité. L’inscription de 2022 intervient bien sous le premier mandat de Félix Tshisekedi, après des avertissements restés sans réponse suffisante.
Les manquements identifiés touchaient pourtant aux fonctions élémentaires de la surveillance financière. L’évaluation nationale des risques restait inachevée, la Cellule nationale des renseignements financiers (CENAREF) manquait de moyens et plusieurs professions échappaient à une supervision adéquate. Les capacités d’enquête, de poursuite et d’application des sanctions financières présentaient également des lacunes. Une accumulation embarrassante pour un État engagé dans la lutte contre la corruption et les flux illicites. Le GAFI ne reprochait pas à Kinshasa la simple existence d’argent suspect. Il constatait l’insuffisance des instruments permettant de le repérer, d’en retracer les bénéficiaires et d’engager les procédures nécessaires.
L’inscription ne fermait pas les portes de la finance internationale à la RDC. Elle plaçait le pays sous surveillance renforcée et exposait ses transactions à une appréciation plus sévère des risques par les établissements étrangers. En mars 2023, l’Union européenne ajoutait ses propres obligations de vigilance renforcée en classant la RDC parmi les pays tiers à haut risque. Les entreprises engagées dans des opérations parfaitement légales se retrouvaient ainsi exposées à des formalités supplémentaires, des délais et des coûts éventuels. Le coût global de cette séquence reste difficile à établir. La défaillance était institutionnelle, ses répercussions débordaient largement les bureaux des administrations responsables.
Sortie de la liste grise : un feu vert technique, pas un quitus politique
Le 30 octobre 2026, le GAFI a mis fin à quatre années de surveillance renforcée de la RDC. Entre-temps, Kinshasa a achevé son évaluation nationale des risques, renforcé les capacités de la CENAREF, élargi la supervision financière et amélioré les dispositifs d’enquête et de sanctions. Une mission de vérification sur place a précédé la décision. Le retrait confirme que les autorités congolaises ont apporté les corrections attendues dans le cadre d’un plan d’action précis. Sa portée mérite cependant d’être distinguée de l’interprétation politique qui pourrait en être faite.
Le GAFI n’a examiné ni l’intégrité des dirigeants, ni la qualité de la gestion des finances publiques, ni l’efficacité générale des institutions congolaises. Son appréciation porte sur des exigences spécifiques de lutte contre les flux financiers illicites. Présenter cette reconnaissance comme une consécration de la gouvernance nationale reviendrait à lui attribuer une portée qu’elle ne possède pas. La RDC a satisfait aux critères nécessaires pour quitter la liste grise. Ce résultat ne saurait être transformé en certificat de bonne conduite pour le pouvoir en place.
La réputation financière à l’épreuve du guichet
Les banques internationales ne distribuent pas des crédits pour féliciter les gouvernements. La sortie de la liste grise retire un signal défavorable, sans effacer les risques commerciaux, juridiques et économiques associés aux opérations avec la RDC. Les établissements étrangers continueront d’examiner la fiabilité de leurs partenaires, l’origine des fonds et les garanties offertes. Pour les entreprises congolaises, les bénéfices éventuels se mesureront en délais de paiement, en frais bancaires et en possibilités réelles de financement. Une décision favorable du GAFI ne modifie aucun de ces paramètres par décret.
La situation se complique avec l’Union européenne, qui possède son propre dispositif de classification des juridictions à haut risque. La RDC figure encore sur cette liste, soumettant les établissements concernés à des obligations de vigilance renforcée. Le retrait décidé par le GAFI ne modifie pas automatiquement cette réglementation. Une entreprise congolaise peut ainsi voir son pays réhabilité auprès d’une institution internationale et continuer à rencontrer des exigences supplémentaires auprès d’une banque européenne. Les deux décisions obéissent à des procédures distinctes, avec des conséquences très concrètes sur les transactions.
La crédibilité financière possède également une dimension que les communiqués officiels évoquent rarement. Les banques cherchent des relations rentables, des contreparties fiables et des marchés offrant des perspectives commerciales suffisantes. Une meilleure classification peut faciliter leur appréciation des risques, sans créer à elle seule ces conditions. L’évolution des relations bancaires correspondantes, des coûts de transaction et de l’accès aux financements permettra d’apprécier les retombées effectives du retrait. La finance internationale ne rémunère pas les bonnes notes. Elle répond aux risques, aux rendements et aux perspectives économiques.
L’envers des chiffres
La RDC possède une richesse que les indicateurs financiers internationaux saisissent difficilement : une population jeune, nombreuse et en pleine expansion. Pourtant, cette force démographique évolue dans une économie marquée par la pauvreté extrême, le chômage, le sous-emploi et des salaires dérisoires. Le contraste est saisissant. Des millions de Congolais travaillent, commercent, cultivent et entreprennent sans parvenir à échapper durablement à la précarité. La jeunesse représente un potentiel économique considérable, encore faut-il qu’une économie soit capable de lui offrir autre chose que des perspectives de survie.
Cette situation traduit également le caractère primitif de la politique économique congolaise. Les activités à faible valeur ajoutée occupent une place considérable, la transformation industrielle demeure limitée et la productivité peine à soutenir des rémunérations décentes. Une économie peut afficher une croissance appréciable sans que celle-ci améliore sensiblement les revenus du travail. Des salaires insuffisants freinent la consommation, réduisent les possibilités d’épargne et limitent l’expansion du marché intérieur. La pauvreté devient alors une caractéristique persistante du fonctionnement économique, au-delà de la seule insuffisance des revenus individuels.
Le piège du satisfecit
Le secteur financier congolais reflète ces déséquilibres et contribue à leur reproduction. Son développement reste limité, le crédit productif peu accessible et les mécanismes de financement à long terme insuffisants. La dollarisation ne représente qu’une dimension des difficultés de l’architecture monétaire. Celle-ci englobe également les relations entre la dépense publique, la création monétaire, le crédit bancaire, les institutions et les capacités productives. Son efficacité repose sur la manière avec laquelle les ressources mobilisées se transmettent à l’économie réelle et permettent de construire des capacités durables. Une économie peut disposer de financements supplémentaires sans parvenir à les transformer en développement.
La sortie de la liste grise du GAFI mérite d’être replacée dans une perspective économique autrement plus exigeante. La surveillance des capitaux participe à la sécurité du système financier. Elle ne remplace ni la transformation productive, ni l’amélioration des rémunérations, ni les investissements dans les capacités humaines. Une architecture monétaire adaptée aux réalités congolaises permettrait de mieux articuler ces dimensions et d’élargir les possibilités de participation économique.
La RDC vient de quitter le coin des punis du GAFI. Le développement d’une nation ne consiste pas à jouer les gardiens de prison avec l’argent, en surveillant chacun de ses mouvements. Il se reconnaît à la capacité de ses institutions à faire en sorte que le travail de sa population produise enfin les revenus, les possibilités et la prospérité qu’il mérite.
Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe
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