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Que stabilisons-nous au juste ? L’impensé du prix Nobel d’économie 2026

Le Nobel récompense les avancées dans la maîtrise des fluctuations économiques. Il laisse cependant ouverte une interrogation fondamentale sur les structures que nous cherchons à stabiliser et les possibilités de développement qu’elles continuent de restreindre.

Le prix Nobel d’économie 2026 vient d’être attribué à Robert E. Hall et Michael Woodford pour leurs contributions aux fondements microéconomiques de la stabilisation macroéconomique. Leurs travaux ont profondément renouvelé la compréhension des fluctuations de la production, de la consommation, de l’inflation et des mécanismes de transmission de la politique monétaire. En intégrant les anticipations et les décisions des ménages et des entreprises dans les modèles macroéconomiques, ils ont contribué à perfectionner les instruments permettant aux pouvoirs publics d’atténuer les cycles économiques. Cette reconnaissance scientifique est méritée. Elle offre également l’occasion de soulever une interrogation que la sophistication croissante des modèles économiques n’a toujours pas pleinement résolue. Que cherchons-nous exactement à stabiliser, et pourquoi la stabilisation d’une structure économique existante devrait-elle constituer, en elle-même, une mesure de réussite économique ?

Une économie peut afficher une inflation maîtrisée, un taux de change relativement stable et une production proche de son potentiel estimé, tout en demeurant incapable de fournir des emplois suffisants, de financer son industrialisation ou de soutenir une prospérité largement partagée. Ses indicateurs macroéconomiques peuvent s’améliorer sans que ses possibilités productives connaissent la moindre transformation significative. Cette contradiction ne traduit pas nécessairement l’échec des politiques de stabilisation. Elle révèle les limites de la question à laquelle elles cherchent à répondre. La maîtrise des fluctuations renseigne sur la capacité d’une économie à préserver certains équilibres, sans nécessairement éclairer les mécanismes institutionnels qui déterminent l’étendue de ses possibilités de développement.

Stabiliser une économie dans les limites de ses propres insuffisances

Une grande partie de la politique macroéconomique contemporaine repose sur la notion d’écart de production, qui mesure la différence entre l’activité économique observée et un niveau de référence représentant ce que l’économie pourrait produire dans des conditions déterminées. Dans les modèles néokeynésiens, ce niveau peut notamment correspondre à la production qui prévaudrait en l’absence de certaines rigidités nominales. La logique de stabilisation est compréhensible. Lorsque la demande dépasse substantiellement les capacités productives disponibles, les pressions inflationnistes peuvent s’intensifier. Lorsque l’activité demeure inférieure à ces capacités, le chômage et la sous-utilisation des ressources deviennent préoccupants. L’intervention publique cherche alors à réduire les déséquilibres entre la performance observée et le niveau de référence retenu.

Ce raisonnement suppose toutefois une conception particulière des capacités productives, dont les déterminants méritent une attention au moins équivalente à celle accordée aux fluctuations. Qu’est-ce qui fixe les limites de ce qu’une économie peut produire ? Ces limites résultent-elles uniquement du travail disponible, des technologies, du capital et des préférences individuelles, ou dépendent-elles également des institutions qui organisent l’accès au financement, aux ressources monétaires, aux infrastructures et aux moyens de participation économique ? La question devient décisive lorsqu’on reconnaît que certaines contraintes productives sont institutionnellement reproduites sans être technologiquement inévitables. Un niveau de production peut ainsi représenter un équilibre cohérent avec les institutions existantes sans correspondre à l’ensemble des possibilités économiques qu’une organisation différente permettrait de réaliser.

Un pays peut disposer de terres agricoles fertiles, d’une main-d’œuvre abondante et de ressources minières considérables, tout en conservant une base productive nationale remarquablement étroite. Son problème ne réside pas nécessairement dans l’absence de possibilités matérielles de production. Celles-ci demeurent inexploitées faute de mécanismes de financement, de coordination, d’infrastructures et d’institutions capables de les rendre accessibles. Une économie qui fonctionne à proximité de son potentiel conventionnellement estimé peut ainsi demeurer très éloignée de ce qu’une autre organisation institutionnelle lui permettrait d’accomplir. Sa stabilisation ne supprime aucunement les mécanismes qui restreignent son développement. Certaines interventions peuvent même contribuer à leur reproduction lorsque la préservation des équilibres immédiats devient prioritaire sur la transformation des conditions qui les sous-tendent.

La distinction est considérable. La fermeture d’un écart de production peut constituer une réussite de politique conjoncturelle sans représenter une avancée dans la capacité de développement d’une nation. Le problème théorique apparaît lorsque la réduction des déséquilibres autour d’une trajectoire donnée devient implicitement une mesure suffisante de performance économique, alors que la trajectoire elle-même demeure insuffisamment interrogée.

Les anticipations ne remplacent pas la capacité d’agir

L’une des contributions majeures associées aux travaux de Hall et Woodford réside dans la reconnaissance du rôle des anticipations dans les décisions économiques. Les ménages organisent leur consommation en fonction de leurs ressources présentes et des revenus qu’ils espèrent percevoir. Les entreprises prennent leurs décisions d’investissement et de fixation des prix en tenant compte de la demande future, des coûts anticipés et des conditions monétaires attendues. Cette approche a considérablement enrichi la compréhension des comportements économiques en démontrant que les décisions présentes ne peuvent être expliquées indépendamment des perspectives futures.

L’importance des anticipations ne fait aucun doute. Leur influence demeure néanmoins conditionnée par les possibilités concrètes dont disposent les agents économiques pour traduire leurs attentes en actions. Un entrepreneur congolais peut anticiper une forte demande de produits agricoles transformés sans disposer du crédit abordable, de l’électricité, des infrastructures de transport ou des moyens de paiement nécessaires à l’expansion de son entreprise. Un jeune diplômé sans emploi peut raisonnablement entrevoir des possibilités professionnelles sans avoir accès aux outils, aux ressources financières et aux institutions qui lui permettraient de participer à leur création. Dans ces situations, l’amélioration des anticipations ne suffit pas à surmonter les obstacles institutionnels qui empêchent certaines possibilités économiques de se matérialiser.

Cette distinction se trouve au cœur du cadre théorique que je désigne par Architecture Monétaire (Monetary Architecture), qui examine la configuration des institutions monétaires, des mécanismes de financement, des dispositifs budgétaires et des contraintes extérieures à travers lesquels une économie organise ses possibilités productives. L’architecture monétaire ne constitue pas simplement un environnement dans lequel les décisions économiques interviennent. Elle contribue à déterminer quelles initiatives peuvent obtenir des ressources, quels investissements deviennent réalisables, quelles activités sont financées et quelles capacités demeurent inexploitées. Les anticipations orientent les décisions parmi les actions accessibles, tandis que l’organisation monétaire et institutionnelle contribue à déterminer les frontières de cet espace d’action.

Cette perspective conduit à déplacer une partie du problème macroéconomique. Il ne suffit plus d’expliquer comment les agents réagissent aux signaux monétaires, puisque la possibilité même de répondre à ces signaux dépend de conditions institutionnelles qui ne sont ni uniformes ni indépendantes de la politique économique. Deux entreprises confrontées à des perspectives de demande identiques peuvent adopter des comportements radicalement différents selon leur accès au crédit, leur insertion dans les circuits de production et leur capacité à mobiliser des ressources financières. L’analyse des anticipations demeure indispensable, tout en étant insuffisante pour expliquer pourquoi certaines économies transforment les possibilités anticipées en capacités productives et d’autres les laissent systématiquement inexploitées.

Lorsque la stabilité monétaire entretient les limites du développement

Considérons une économie dont l’inflation provient en partie de la dépendance aux importations, de la faiblesse des chaînes d’approvisionnement nationales, des tensions sur les devises et de l’insuffisance des infrastructures productives. Une banque centrale peut réagir en relevant ses taux directeurs, en restreignant la liquidité et en cherchant à préserver la stabilité monétaire. Ces interventions peuvent contribuer à contenir l’inflation, notamment lorsque les anticipations et les pressions sur le taux de change alimentent une dynamique cumulative des prix. Leur efficacité immédiate ne permet toutefois pas de présumer de leurs conséquences sur les conditions du développement productif.

Le renchérissement du financement peut compromettre les investissements nécessaires à l’expansion de la production nationale, à l’amélioration des circuits logistiques et à la réduction de la dépendance aux importations. Les entreprises déjà exclues du crédit formel rencontrent davantage de difficultés, tandis que les possibilités d’accumulation productive se rétrécissent. La transformation économique se trouve différée au nom d’une stabilité obtenue dans les limites mêmes des structures responsables de la fragilité initiale. Une politique peut ainsi améliorer les indicateurs de stabilisation tout en contribuant, dans certaines circonstances, à prolonger les conditions institutionnelles et productives qui rendent les déséquilibres récurrents.

Cette contradiction prend une importance particulière dans les économies périphériques, où la politique monétaire s’exerce sous la pression des contraintes financières extérieures, des asymétries monétaires, de la dépendance aux importations et de la fragmentation des structures productives. Un instrument monétaire qui agit principalement sur la demande intérieure dans une économie peut transmettre ses effets à travers le taux de change, les mouvements de capitaux, les contraintes budgétaires ou l’exclusion du crédit dans une autre. Les mêmes décisions ne produisent donc pas nécessairement les mêmes conséquences lorsqu’elles interviennent dans des architectures monétaires fondamentalement différentes. Les économies disposant d’une souveraineté monétaire étendue et de systèmes financiers développés présentent, elles aussi, des contradictions propres, notamment lorsque l’expansion financière se détache durablement du financement des activités productives.

Cette analyse n’implique aucune condamnation systématique du resserrement monétaire. L’inflation elle-même peut détruire le pouvoir d’achat, affaiblir l’investissement et déstabiliser les relations économiques. Elle impose plutôt de reconnaître que les conséquences d’une politique ne peuvent être appréciées exclusivement à partir de ses résultats sur les prix, les taux d’intérêt ou les équilibres conjoncturels. La capacité d’une intervention à préserver les conditions de financement, de participation et d’expansion productive appartient pleinement à l’évaluation de son efficacité économique. Une politique de stabilisation peut être techniquement cohérente avec ses objectifs immédiats et institutionnellement défavorable à la transformation économique qu’un pays cherche à accomplir.

Ce que la théorie macroéconomique doit encore expliquer

La littérature macroéconomique contemporaine n’est ni uniforme ni indifférente à ces questions. Les recherches sur les frictions financières, l’hétérogénéité des ménages, les contraintes de liquidité, la croissance endogène et les effets persistants des récessions ont déjà montré que les relations entre politique monétaire, comportement économique et capacité productive dépassent les représentations les plus élémentaires de l’équilibre. Les modèles néokeynésiens ont eux-mêmes évolué pour intégrer plusieurs de ces mécanismes. Il serait donc intellectuellement imprudent de présenter l’ensemble de cette tradition comme une théorie ignorant les institutions ou les contraintes financières.

Une tâche théorique essentielle demeure néanmoins ouverte. Il reste à expliquer de manière suffisamment intégrée comment les arrangements monétaires et institutionnels contribuent à constituer les possibilités productives à l’intérieur desquelles les mécanismes de stabilisation interviennent. L’Architecture Monétaire propose une voie d’investigation dans cette direction en examinant les conditions d’accès aux ressources monétaires, la distribution du financement entre activités productives et financières, les mécanismes de coordination institutionnelle et les contraintes imposées par l’insertion internationale des économies. Ces éléments ne sont pas simplement des imperfections qu’il conviendrait d’ajouter à un modèle autrement complet. Ils participent à la formation des structures économiques dont les modèles cherchent ensuite à expliquer les fluctuations.

Une telle perspective conduit à trois propositions étroitement liées. La première considère que la capacité productive ne peut être systématiquement tenue pour indépendante de l’organisation monétaire et de ses effets sur les possibilités d’investissement. La deuxième reconnaît que les mécanismes de transmission et les conséquences des politiques de stabilisation dépendent de l’architecture institutionnelle dans laquelle elles interviennent. La troisième établit la possibilité d’une divergence entre l’amélioration des indicateurs conventionnels de stabilité et l’évolution des fondements institutionnels de la prospérité future. Ces propositions doivent être confrontées aux données, distinguées des explications théoriques existantes et examinées à travers des comparaisons institutionnelles rigoureuses.

L’enjeu dépasse ainsi l’introduction de quelques variables supplémentaires dans les modèles de stabilisation. Il concerne la manière dont la théorie économique définit son objet et délimite les problèmes qu’elle considère comme pertinents. Comprendre pourquoi une économie fluctue autour d’une trajectoire donnée ne revient pas à expliquer pourquoi cette trajectoire existe, quels arrangements la reproduisent et quelles transformations permettraient de la dépasser. Les deux problèmes sont liés sans être réductibles l’un à l’autre.

Au-delà de la gestion des fluctuations économiques

Hall et Woodford ont contribué à expliquer comment les politiques publiques peuvent influencer les fluctuations économiques à partir de modèles fondés sur les décisions et les anticipations individuelles. Leur apport est considérable puisque l’instabilité macroéconomique entraîne des coûts sociaux et économiques souvent dévastateurs. Le défi suivant consiste à interroger avec une rigueur comparable les structures à l’intérieur desquelles ces fluctuations surviennent. Une économie peut disposer d’une capacité d’expansion limitée parce que ses institutions monétaires et financières excluent systématiquement certaines initiatives productives. Elle peut connaître des tensions récurrentes sur les devises parce que sa production demeure tributaire des intrants importés. Elle peut atteindre une relative stabilité des prix pendant que l’investissement stagne et que des capacités humaines, techniques et matérielles restent inexploitées.

Aucune de ces contradictions ne disparaît nécessairement avec la fermeture de l’écart de production. La question centrale de la politique économique ne saurait donc se limiter à déterminer si une économie fonctionne à proximité de son potentiel existant. Elle doit également examiner si ce potentiel reflète une organisation institutionnelle capable de soutenir l’expansion durable des capacités productives et l’amélioration des conditions de vie. Cette distinction transforme les critères mêmes de la gouvernance économique, puisque les institutions monétaires, budgétaires, financières et productives doivent être évaluées selon leur capacité collective à rendre possibles la participation économique et le développement, sans confondre leurs responsabilités respectives.

Une banque centrale ne peut assurer seule la transformation industrielle. Un gouvernement ne peut davantage présumer que cette transformation émergera spontanément de la stabilité monétaire. La coordination des institutions économiques devient alors un objet central de l’analyse, au même titre que les comportements individuels et les mécanismes de transmission des politiques publiques. La qualité d’une architecture monétaire ne peut être appréciée uniquement à partir de sa capacité à contenir les déséquilibres. Elle doit également être interrogée sur la nature des activités qu’elle rend possibles, les possibilités qu’elle exclut et les transformations productives qu’elle permet de soutenir.

Le prix Nobel d’économie 2026 célèbre une avancée majeure dans la compréhension et la maîtrise des fluctuations macroéconomiques. Il devrait également encourager une réflexion plus fondamentale sur les finalités de cette maîtrise. La stabilisation constitue une réalisation importante lorsque les déséquilibres menacent les revenus, l’emploi et l’investissement. Son succès ne saurait cependant dispenser les économistes d’examiner les structures qui déterminent la capacité d’une société à produire, à investir et à élargir les possibilités offertes à sa population.

Une économie peut être stabilisée dans son sous-développement.

Cette possibilité devrait suffire à remettre en question toute assimilation automatique entre équilibre macroéconomique et réussite économique. Elle invite à reconnaître que la stabilité d’une structure ne démontre ni son efficacité productive, ni son adéquation aux aspirations collectives, ni sa capacité à soutenir une prospérité durable. La prochaine grande ambition de la théorie macroéconomique ne devrait donc pas se limiter à perfectionner les instruments permettant de maintenir les économies sur leurs trajectoires existantes. Elle devrait également contribuer à expliquer comment ces trajectoires se forment, pourquoi certaines deviennent des impasses institutionnelles et sous quelles conditions elles peuvent être transformées.

Avant de célébrer la stabilité d’une économie, encore faut-il se demander si les institutions qui la maintiennent en équilibre lui permettent réellement de devenir ce qu’elle pourrait être.

Jo M. Sekimonyo, PhD, développe des recherches en économie politique, en théorie monétaire et sur les fondements institutionnels du développement.

Référence

Académie royale des sciences de Suède. (12 octobre 2026). The Prize in Economic Sciences 2026. The Laureates have helped us smooth out the economy’s peaks and troughs.

https://www.kva.se/en/news/the-prize-in-economic-sciences-2026

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