La restriction des paiements en espèces en devises en RD Congo constitue une étape importante dans la reconquête de la souveraineté monétaire. Dans une économie où la dollarisation demeure très élevée — 92 % des dépôts et 97 % des crédits bancaires en 2024 selon le FMI — l’enjeu dépasse la simple réglementation des paiements : il concerne la capacité de l’État à gouverner les prix, la liquidité et le crédit.
La mesure annoncée par la BCC, applicable à partir du 9 avril 2027, ne prohibe pas les devises elles-mêmes, mais impose leur usage par voie scripturale. Elle peut renforcer la traçabilité financière, réduire les risques liés au cash et favoriser la ré-intermédiation bancaire. Son succès dépendra toutefois de sa mise en œuvre. Sans confiance dans le franc congolais, sans accès élargi aux services financiers et sans moyens de paiement crédibles, l’interdiction risque de déplacer les transactions vers l’informel. Les expériences du Pérou et de la Bolivie montrent qu’une dé-dollarisation réussie doit être graduelle et fondée sur la stabilité macroéconomique. À l’inverse, l’Argentine, le Zimbabwe et l’Inde illustrent les coûts des restrictions brutales. La RDC devrait donc privilégier une stratégie combinant stabilité, inclusion financière et gradualisme réglementaire.
Problématique
Sur le plan institutionnel, la base juridique d’une telle réforme est solide. La Constitution congolaise fait de la BCC l’institut d’émission de la République, et la loi organique n° 18/027 lui confère la responsabilité exclusive de définir et de mettre en œuvre la politique monétaire, dans l’indépendance. Le Rapport sur la politique monétaire en 2024 rappelle explicitement que le cadre de la politique monétaire repose sur la Constitution et la loi organique, et que l’article 17 de cette loi donne à la BCC la responsabilité exclusive du choix des objectifs intermédiaires, des instruments et des modalités d’exécution (BCC, 2025; Nyembo, s.d.). [6]
Mais la vraie difficulté n’est pas normative; elle est économique et comportementale. Dans une économie fortement dollarisée, le cash en devises n’est pas seulement un moyen de paiement: c’est aussi une assurance contre l’inflation, un réservoir de valeur, et souvent un substitut aux services bancaires. Si l’on interdit brutalement son usage sans fournir une alternative crédible, la demande de dollars ne disparaît pas; elle se déplace vers la détention hors circuit bancaire, le commerce informel, les comptes à l’étranger, les messageries financières ou les règlements croisés entre agents privés. La dé-dollarisation monétaire devient alors une désintermédiation financière (FMI, 2022; BCC, 2025). [7]
En RD Congo, la restriction des transactions en espèces en devises peut servir la souveraineté monétaire seulement si elle transforme la structure des incitations, et non si elle se contente de sanctionner un usage déjà rationnel pour les agents. Une politique de souveraineté réussie ne se réduit pas à “chasser le dollar”; elle doit rendre le franc congolais préférable pour l’épargne transactionnelle, le paiement courant, la tarification et le financement. Là se joue la différence entre dé-dollarisation et simple refoulement statistique. [8]
Les données disponibles décrivent une économie où la dollarisation est à la fois financière, transactionnelle et mentale. Le FMI note qu’en 2024 la dollarisation a atteint 92 % des dépôts et 97 % des prêts, contre 91 % et 97 % à mi-2024, déjà très au-dessus des standards régionaux. Plus finement encore, les dépôts en dollars ont progressé de 19 % en 2024, alors que les dépôts en monnaie locale ont reculé de 3 %. Cette dynamique signifie que, malgré la désinflation récente, les agents ont continué à arbitrer en faveur du dollar comme instrument d’épargne liquide et de bilan (FMI, 2025). [9]
Le système bancaire reste lui-même relativement peu profond comparé aux besoins d’une économie de la taille de la RDC. Le FMI estimait à fin 2021 que les dépôts bancaires représentaient 19,7 % du PIB, tandis que le crédit au secteur privé ne représentait que 7,5 % du PIB. Dans le même document, le Fonds relevait que seuls 26 % de la population active disposaient d’un compte bancaire, et que les points d’accès physiques restaient rares: 300 agences bancaires et 634 distributeurs automatiques dans tout le pays selon le Financial Access Survey. Cela signifie qu’avant même toute nouvelle restriction, de larges pans du territoire et de la population ne disposent pas d’une alternative bancaire dense au cash (FMI, 2022). [10]
La masse monétaire en CDF progresse, mais cela ne signifie pas encore une re-monétisation pleine de l’économie domestique. Le Rapport sur la politique monétaire en 2024 de la BCC indique qu’à fin décembre 2024, la base monétaire s’établissait à 10598,8 milliards de CDF, dont 5494,0 milliards de circulation fiduciaire, et 5142,7 milliards de circulation fiduciaire hors système bancaire. Le même rapport fixe pour 2025 une cible de base monétaire à 12978,0 milliards de CDF, avec une masse monétaire en monnaie nationale visée à 10555,0 milliards. Autrement dit, la monnaie nationale circule davantage, mais une part substantielle reste en dehors des banques, ce qui complique précisément toute stratégie qui voudrait déplacer des paiements du cash vers le scriptural (BCC, 2025). [11]
Le cadre réglementaire de départ est plus avancé qu’on ne le dit souvent. La réglementation de change du 25 mars 2014 impose la déclaration douanière pour tout montant en espèces égal ou supérieur à 10000 USD, interdit la sortie du territoire avec un montant en espèces égal ou supérieur à ce plafond sauf cas spécifiques, et surtout dispose que tout paiement d’un montant global égal ou supérieur à 10000 USD ou équivalent ne peut être effectué en espèces, sauf dans une localité dépourvue d’intermédiaire financier agréé. Autrement dit, la BCC ne part pas d’un vide juridique; elle cherche plutôt à durcir et généraliser une logique déjà inscrite dans le droit positif (BCC, 2014). [12]
L’annonce d’avril 2026 constitue donc moins une rupture absolue qu’un changement d’échelle. La BCC a communiqué qu’à compter du 9 avril 2027, aucune personne physique ou morale ne pourra effectuer de transaction en espèces en monnaies étrangères sur le territoire national, les règlements devant passer par des canaux scripturaux; dans le même mouvement, le Comité de politique monétaire a abaissé le taux directeur à 13,5 % et le taux de prêt marginal à 17,5 %. Au 24 avril 2026, le site de la BCC publiait en outre un cours indicatif de 1 USD = 2306,3 CDF, signe que la question du change reste centrale dans les arbitrages des agents (BCC, 2026; Le Potentiel, 2026). [13]
Le contexte social complique davantage l’équation. Le FMI évaluait l’économie informelle congolaise à 47 % du PIB en 2015, au-dessus des moyennes comparables pour les États fragiles et l’Afrique subsaharienne; d’autres travaux sur l’urbain congolais rappellent qu’en 2012, le secteur informel représentait 81,5 % de l’emploi urbain. Enfin, les transferts personnels reçus demeurent une source de liquidité importante: la Banque mondiale indique 3 770 584 milliers de dollars en 2023 pour la série des rémittences, et 2,8 % du PIB en 2024. Dans une telle économie, le cash en devises n’est pas marginal: il est imbriqué à l’informalité, aux transferts et à la faible densité bancaire (FMI, 2022; Banque mondiale, 2024; Banque mondiale, 2025). [14]
L’intérêt d’une restriction du cash en devises est compréhensible. Si les grandes transactions domestiques ne peuvent plus se régler en billets de dollars, une partie de la demande de règlement peut se rediriger vers des dépôts bancaires, des comptes de paiement, et potentiellement vers des instruments en CDF. Cela pourrait accroître la traçabilité, réduire les paiements anonymes, élargir l’assiette fiscale, et surtout faire remonter la liquidité vers un système bancaire que la BCC peut réguler. Dans une économie où plus de 90 % des dépôts sont en devises, ce simple déplacement serait déjà stratégiquement important: la souveraineté monétaire passe moins par l’émission abstraite que par la capacité à intermédier les flux (FMI, 2025; BCC, 2025). [15]
Le problème est que ce mécanisme vertueux n’opère que si le compte bancaire ou le portefeuille électronique est un substitut effectif au billet. Or les données congolaises disent le contraire pour une partie importante de la population et des territoires. Quand le nombre de comptes, de branches, de DAB, de terminaux, d’agents et de services en temps réel est insuffisant, la restriction n’écrase pas la préférence pour le cash; elle la pousse vers des réseaux non régulés. C’est exactement pourquoi le FMI insiste sur les barrières physiques et réglementaires à l’inclusion financière en RDC, et pourquoi la réglementation de 2014 prévoyait déjà une exception explicite pour les localités dépourvues d’intermédiaire financier agréé (FMI, 2022; BCC, 2014). [16]
Le deuxième mécanisme concerne l’unité de compte. En RDC, nombre de prix “importants” sont pensés, comparés ou négociés en dollars, même lorsque le règlement final peut transiter en CDF. Interdire le cash en devises peut donc modifier la forme du paiement sans modifier immédiatement la monnaie de référence des prix. Si la BCC veut que le franc congolais redevienne la monnaie de calcul des contrats, il faut plus que des interdictions: il faut une inflation durablement basse, une volatilité de change contenue et un éventail d’actifs liquides en CDF suffisamment attractifs pour que le coût de désindexation devienne faible. Le propre Rapport sur la politique monétaire en 2024 admet que la BCC pratique le ciblage monétaire “dans un contexte de régime de change flottant et de dollarisation” et fixe un objectif d’inflation à moyen terme de 7 %: c’est bien la stabilité, et non la seule contrainte, qui peut redonner au CDF son pouvoir de référence (BCC, 2025). [17]
Le troisième mécanisme est prudentiel. Une économie dominée par le cash en devises échappe en partie aux banques, mais une économie dominée par les dépôts en devises échappe encore largement au levier monétaire national. Les réserves obligatoires actuelles sur les dépôts en devises publiées par la BCC restent différenciées selon les catégories, autour de 13 % pour certains dépôts à régime spécial et à vue, et 12 % pour les dépôts à terme de la clientèle. Tant que l’épargne transactionnelle se fixe principalement en dollars, la montée en puissance du système bancaire ne se transforme pas automatiquement en souveraineté monétaire; elle peut simplement formaliser la dollarisation. La restriction du cash n’a donc de sens que si elle est articulée à une politique de re-nomination progressive des dépôts et instruments en CDF (BCC, 2026; FMI, 2025). [18]
En somme, le risque de désintermédiation vient d’un paradoxe: plus l’on interdit sans substitut crédible, plus l’on renforce la prime attachée au cash informel. Dans un pays où l’informel est massif, où les rémittences représentent plusieurs points de PIB et où les dépôts bancaires restent peu profonds, la contrainte sur les billets de dollars peut nourrir une économie du règlement privé, exactement à l’opposé de l’objectif poursuivi. La bonne variable stratégique n’est donc pas uniquement “combien de cash en dollars interdire”, mais “combien de transactions peut-on basculer sans friction vers un réseau sûr, accessible, bon marché et interopérable” (FMI, 2022; Banque mondiale, 2025). [19]
Leçons internationales
Les comparaisons internationales montrent qu’il existe deux familles d’expériences. La première est celle de la dé-dollarisation graduelle et crédible, fondée sur l’inflation basse, la régulation macroprudentielle et la profondeur des marchés en monnaie locale. Le Pérou est l’exemple canonique: le BCRP et l’IMF montrent que la baisse de la dollarisation des crédits et dépôts a été portée par la stabilité macroéconomique, le développement du marché en soles et l’usage de réserves obligatoires conditionnelles; la dé-dollarisation du crédit s’est accélérée après les mesures de 2013-2016. La Bolivie offre des résultats partiels mais positifs, davantage liés à la stabilité, à la différenciation des incitations et à l’essor des instruments en monnaie locale qu’à des interdictions de cash (García-Escribano, 2010; BCRP, 2018; BIS, 2017; FLAR, 2019). [20]
La seconde famille est celle des restrictions coercitives sur les encaisses ou sur l’accès aux devises, sous crédibilité faible. Les résultats y sont beaucoup plus fragiles. En Inde, la démonétisation de novembre 2016 a retiré de la circulation deux grosses coupures; selon le RBI et le gouvernement indien, 99,3 % des billets démonétisés sont revenus dans le système, ce qui a fortement relativisé l’argument de destruction durable de “black money”. Les travaux académiques ont néanmoins mesuré une contraction d’au moins 2 points de pourcentage de l’activité et du crédit au trimestre du choc, avec effets particulièrement marqués là où la pénurie de cash fut plus sévère. Le cash a donc été formellement absorbé, mais au prix d’un choc réel important et sans transformation structurelle proportionnée de l’économie monétaire (RBI, 2017; Government of India, 2017; Chodorow-Reich et al., 2020). [21]
L’Argentine fournit un avertissement encore plus dur. Le décret 1570/2001 a institué des restrictions transitoires sur les retraits en espèces et les transferts à l’extérieur; les textes d’application ont ensuite plafonné les retraits hebdomadaires de comptes courants et d’épargne à environ 300 pesos. La mesure a brièvement freiné la fuite des dépôts, mais au prix d’une rupture brutale de confiance qui a débouché sur la crise politique, la pesification forcée et une longue mémoire sociale de défiance envers les banques et l’État. Le “corralito” rappelle qu’une restriction de cash peut défendre la liquidité bancaire à très court terme tout en détruisant durablement la crédibilité du système financier (République argentine, 2001). [22]
Le Zimbabwe illustre presque textbook le risque d’aller contre les préférences monétaires des agents. En juin 2019, le gouvernement a décidé que le Zimbabwe dollar serait la seule monnaie légale pour les transactions domestiques. Moins d’un an plus tard, la pression inflationniste, la défiance et l’essor du marché parallèle ont conduit à la réintroduction de la multicurrency via le Statutory Instrument 85 of 2020. L’épisode n’a pas supprimé la dollarisation de fait; il a confirmé que, sans ancrage de crédibilité, la dé-dollarisation imposée peut être politiquement proclamée mais économiquement contournée (Government of Zimbabwe, 2019; Government of Zimbabwe, 2020; IMF, 2020). [23]
La Russie est un cas à part. À partir du 9 mars 2022, la Banque de Russie a plafonné à 10000 USD les retraits en cash sur les dépôts en devises ouverts avant cette date, le reste devant être payé en roubles. En parallèle, la Russie a poussé une dé-dollarisation du commerce extérieur vers le rouble et le yuan; selon la Banque nationale d’Autriche, la part du rouble et du yuan dans le commerce extérieur russe serait montée à environ 60 % au printemps 2023, contre environ 20 % début 2022. Mais ce résultat s’inscrit dans une économie sous sanctions, avec contrôles de capitaux et segmentation financière. C’est une expérience de résilience sous contrainte géopolitique, pas un modèle transférable tel quel à une économie ouverte comme la RDC (Bank of Russia, 2022; ECB, 2022; OeNB, 2023). [24]
L’Équateur, enfin, sert surtout de contre-exemple analytique. Depuis 2000, le pays est officiellement dollarisé; le FMI a documenté la conversion au taux de 25000 sucres pour 1 dollar, puis les performances du régime sous dollarisation. Les autorités ont ensuite tenté d’alléger la dépendance au billet physique avec le système public de dinero electrónico entre 2014 et 2018, mais sans réussir à déplacer l’équilibre monétaire fondamental. La leçon est essentielle: une fois que les agents ont fait du dollar la monnaie de confiance, l’État ne peut pas la déloger par simple ingénierie de paiement; il doit soit consolider cette dollarisation, soit reconstruire très lentement une alternative crédible (IMF, 2000; IMF, 2006; BCE, 2025; Frost et al., 2022). [25]
Les éléments du tableau synthétisent des sources primaires et académiques sur chacun des cas mentionnés. [26]
| Pays | Mesure | Contexte | Effets de court terme | Effets de moyen-long terme |
| Pérou | Réserves obligatoires conditionnelles et mesures macroprudentielles, 2013–2016 | Forte dollarisation financière, mais inflation basse et cadre crédible | Accélération de la baisse de la dollarisation du crédit | Réduction durable sans panique ni fuite massive des dépôts |
| Bolivie | Incitations en monnaie locale, stabilité, différenciation des RR | Dollarisation historique élevée | Reflux graduel des dépôts et crédits en devises | Dé-dollarisation partielle mais plus solide que les approches coercitives |
| Inde | Démonétisation de 2016 | Économie très intensive en cash | Retour de 99,3 % des billets; choc d’activité et d’emploi | Formalisation limitée au regard du coût macroéconomique |
| Argentine | Corralito, 2001 | Bank run et crise de convertibilité | Stabilisation bancaire temporaire, rationnement du cash, crise sociale | Défiance durable envers banques et État |
| Zimbabwe | Monnaie nationale imposée comme seule monnaie légale, 2019 | Faible crédibilité de la monnaie locale | Inflation, marché parallèle, contournement | Retour au multicurrency dès 2020 |
| Russie | Plafond de retrait en cash FX à 10 000 USD, 2022 | Sanctions financières massives | Contrôle des sorties et stabilisation d’urgence | Dé-dollarisation partielle du commerce, mais sous contrôle et segmentation |
| Équateur | Dollarisation officielle depuis 2000; e-money BCE 2014–2018 | Crise de confiance monétaire initiale | Stabilisation sous dollarisation; e-money peu transformateur | Forte inertie institutionnelle de la dollarisation |
Cartographie des risques et conditions de réussite
La décision du Comité de politique monétaire du 9 avril 2026 marque une étape importante dans la volonté de réduire la circulation physique des devises étrangères dans l’économie congolaise. À partir du 9 avril 2027, aucune personne physique ou morale ne sera autorisée à effectuer des transactions en espèces en monnaies étrangères, quel que soit le montant, ces transactions devant être effectuées par voie scripturale. Cette orientation ne supprime donc pas nécessairement l’usage des devises elles-mêmes; elle vise surtout à déplacer leur circulation des billets vers des canaux bancaires ou de paiement formalisés. [13]
La mesure peut être saluée comme un instrument de souveraineté monétaire, de traçabilité financière et de lutte contre les risques liés à la circulation massive de devises en espèces. Toutefois, son succès dépendra moins de l’interdiction formelle que de la qualité de sa mise en œuvre. Sans inclusion financière, sans communication claire, sans infrastructures de paiement accessibles et sans confiance bancaire, l’interdiction risque de pousser une partie des transactions vers l’informel au lieu de les faire entrer dans le système financier régulé. [7] [16] [19]
Premier risque: l’exclusion financière. Une grande partie de la population, des petits commerçants et des microentreprises fonctionne encore largement en espèces. Si l’accès aux banques, aux comptes en devises, aux comptes en CDF, aux portefeuilles électroniques, aux terminaux de paiement et aux infrastructures numériques reste limité, la mesure pourrait être perçue comme une interdiction tacite de l’usage des devises pour les agents qui n’ont pas d’alternative scripturale réelle. Ce risque est particulièrement élevé dans les zones rurales, frontalières, minières ou dépourvues d’intermédiaires financiers agréés. [10] [16]
Deuxième risque: le développement d’un marché parallèle. Si la demande de devises en espèces demeure forte, l’interdiction pourrait déplacer les règlements vers le change de rue, la détention de dollars hors banques, la compensation privée ou les circuits informels de paiement. Dans ce scénario, la dollarisation ne disparaîtrait pas; elle deviendrait simplement moins visible, moins traçable et plus coûteuse. Le risque est d’autant plus important si le public doute de la stabilité du franc congolais ou de la disponibilité effective des devises déposées dans le système bancaire. [19] [23]
Troisième risque: la perturbation des secteurs fortement dollarisés. L’immobilier, les loyers, le commerce de gros, les importations, l’éducation, la santé et certains services privés utilisent couramment le dollar comme monnaie de paiement ou de référence. Une transition mal préparée pourrait provoquer des frictions contractuelles, des coûts de conversion, des hausses de prix préventives, des fractionnements de paiements ou des comportements d’évitement. Le risque n’est donc pas seulement monétaire; il est aussi commercial, juridique et social. [17] [22]
Quatrième risque: la confusion juridique et opérationnelle. L’expression « transactions en espèces en monnaies étrangères » devra être définie avec précision dans les textes d’application. Il faudra clarifier le traitement des paiements entre particuliers, des retraits bancaires en devises, des remboursements de dettes, des avances de frais, des transactions transfrontalières, des zones dépourvues d’intermédiaires financiers, ainsi que le régime de preuve et de sanction. Une norme ambiguë serait appliquée de manière inégale, ce qui affaiblirait la crédibilité de la réforme. [12] [30]
Cinquième risque: la désintermédiation financière. Paradoxalement, une mesure destinée à faire entrer les devises dans les circuits bancaires peut produire l’effet inverse si les agents craignent des restrictions futures, des coûts élevés ou une convertibilité incertaine. Ils pourraient alors conserver davantage de devises au domicile ou dans des réseaux privés. La réforme doit donc éviter tout signal de confiscation ou de blocage des avoirs; elle doit garantir la disponibilité des dépôts et la continuité des paiements scripturaux. [21] [32]
Sixième risque: la perception d’une réforme punitive. Une réforme monétaire qui touche directement les habitudes de paiement peut rapidement être interprétée comme une contrainte imposée aux ménages et aux petites entreprises. La communication publique devra donc expliquer que la mesure vise d’abord la sécurisation des paiements, la traçabilité et la modernisation du système financier, et non la suppression arbitraire de la liberté contractuelle ou de l’accès aux devises. [32]
Cette cartographie conduit à une implication centrale: la restriction ne doit pas être traitée comme une mesure isolée de police monétaire, mais comme une réforme de transition. Elle doit être progressive, territorialisée, accompagnée d’alternatives pratiques et évaluée par des indicateurs mesurables: nombre de comptes ouverts, volume de paiements scripturaux, coûts de transaction, disponibilité des services en zones non bancarisées, évolution de la prime de change parallèle et niveau de confiance bancaire. [27] [29]
Options de politique publique et recommandations
La recommandation centrale est de maintenir l’objectif de dé-dollarisation transactionnelle, mais de l’appliquer comme une stratégie de substitution crédible plutôt que comme une simple interdiction. Les risques identifiés ci-dessus appellent donc une réponse opérationnelle directe. [27]
Premièrement, réduire le risque d’exclusion financière par une phase préparatoire obligatoire. Avant l’entrée en vigueur complète, la BCC, les banques, les institutions de microfinance et les opérateurs de paiement devraient assurer une couverture minimale des services scripturaux dans les zones prioritaires: marchés urbains, zones frontalières, bassins miniers, corridors commerciaux et localités à forte circulation de devises. Les frais de petits paiements devraient être plafonnés ou temporairement subventionnés afin que la formalisation ne devienne pas une taxe implicite sur les ménages et les petits commerçants. [10] [16] [29]
Deuxièmement, limiter le risque de marché parallèle par la confiance et la liquidité. La réforme doit garantir que les dépôts en devises restent disponibles par voie scripturale, que les conversions CDF/devises se font à des conditions transparentes, et que les banques disposent de la liquidité nécessaire pour éviter les files d’attente, les rationnements informels ou les primes cachées. La surveillance du spread entre marché officiel et marché parallèle devrait devenir un indicateur de pilotage de la réforme. [13] [19]
Troisièmement, protéger les secteurs dollarisés par une transition contractuelle. Les contrats existants dans l’immobilier, l’éducation, la santé, les importations et les services privés devraient bénéficier de règles claires sur la monnaie de compte, la monnaie de règlement, le taux de conversion applicable et les délais d’adaptation. Une période de conformité graduelle, assortie de modèles de clauses contractuelles, réduirait les litiges et les comportements d’évitement. [17] [22]
Quatrièmement, lever le risque de confusion juridique par des textes d’application détaillés. Les textes devraient préciser le champ matériel et personnel de l’interdiction, les exemptions éventuelles, le traitement des zones sans intermédiaire financier, le régime des retraits bancaires en devises, les sanctions proportionnées et les voies de recours. Cette clarification doit précéder l’application répressive afin de préserver la sécurité juridique des agents économiques. [12] [30]
Cinquièmement, éviter la désintermédiation par une garantie explicite de non-confiscation. Les autorités devraient communiquer clairement que les avoirs en devises déposés dans les banques restent disponibles et transférables par voie scripturale, conformément aux règles applicables. Toute perception de blocage ou de conversion forcée affaiblirait la confiance et encouragerait la thésaurisation hors banques, comme l’illustrent les expériences argentine et zimbabwéenne. [22] [23] [32]
Sixièmement, soutenir le franc congolais par la stabilité macroéconomique. La restriction du cash en devises ne peut pas, à elle seule, restaurer la préférence pour le CDF. Elle doit être accompagnée d’une inflation durablement basse, d’une politique budgétaire cohérente, d’une communication monétaire prévisible et d’instruments d’épargne liquide en CDF suffisamment attractifs. La souveraineté monétaire ne se décrète pas; elle se gagne par la stabilité et l’utilité pratique de la monnaie nationale. [17] [28]
Septièmement, mettre en place un dispositif de suivi et d’ajustement. Un comité de suivi devrait publier régulièrement des indicateurs simples: volumes de paiements scripturaux en devises et en CDF, nombre de comptes actifs, couverture géographique des agents de paiement, coût moyen des transactions, plaintes des usagers, évolution du marché parallèle et incidents de liquidité. Si ces indicateurs se détériorent, l’application devrait être ajustée plutôt que maintenue mécaniquement. [29]
Au total, la réforme est économiquement défendable et institutionnellement importante, mais elle ne réussira que si elle transforme les incitations. Si elle est seulement juridique, elle alimentera la désintermédiation et le contournement. Si elle devient une stratégie complète de paiements scripturaux accessibles, de confiance bancaire, de stabilité macroéconomique et de reconstruction progressive du rôle du CDF, elle peut marquer un tournant significatif dans la souveraineté monétaire de la RDC. [33]
Dr. John M. Ulimwengu
Chargé de recherches senior – Institut international de recherche sur les politiques alimentaires (IFPRI)
[1] [9] [15] https://www.elibrary.imf.org/downloadpdf/view/journals/002/2025/195/article-A001-en.pdf
[2] [5] [6] [11] [17] [28] [33] https://www.bcc.cd/system/files_force/publications/rapport_sur_la_politique_monetaire_en_2024.pdf/?download=1
[3] [12] [30] https://droitcongolais.info/files/662.03.14c-Banque-centrale_Reglementation-du-25-mars-2014.pdf
[4] [31] https://www.bcrp.gob.pe/docs/Publicaciones/Documentos-de-Trabajo/2018/documento-de-trabajo-009-2018.pdf
[7] [16] [29] https://www.elibrary.imf.org/downloadpdf/view/journals/002/2022/211/article-A002-en.pdf
[8] https://www.bcrp.gob.pe/docs/Proyeccion-Institucional/Encuentro-de-Economistas/EE-2010-XXVIII/EE-2010-D2-Garcia-Sosa.pdf
[10] [14] [19] https://www.elibrary.imf.org/view/journals/002/2022/211/article-A002-en.xml
[13] [34] https://echo.cd/rdc-la-bcc-interdit-des-le-9-avril-2027-les-paiements-en-especes-en-devises-etrangeres__4045
[18] https://www.bcc.cd/operations-et-marches/reglementation/reglements/modification-2-reglementation-du-change-en-republique-democratique-du-congo
[20] [26] [27] https://www.elibrary.imf.org/downloadpdf/display/book/9781513599748/ch016.pdf
[21] [32] https://www.rbi.org.in/Scripts/AnnualReportPublications.aspx?Id=1208
[22] https://www.argentina.gob.ar/normativa/nacional/decreto-1570-2001-70355/texto
[24] https://cbr.ru/eng/press/event/?id=12744
[25] https://www.elibrary.imf.org/view/journals/002/2000/125/article-A004-en.xml





















