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Le plus accablant dans le discours actuel de la SNEL n’est même plus l’ampleur des délestages. C’est d’avoir réussi à faire passer leur simple réduction à Kinshasa pour une ambition nationale. Qu’une entreprise chargée de l’électricité d’un pays de plus de cent millions d’habitants puisse présenter quelques heures supplémentaires de courant dans la capitale comme un horizon stratégique devrait susciter moins de félicitations et davantage de questions sur l’appauvrissement de notre conception même du développement.
Les coupures à Kinshasa sont réelles, pénalisantes et économiquement coûteuses. Les ériger en centre de gravité de la politique électrique congolaise revient pourtant à confondre ce que le pouvoir voit avec ce que le pays vit.
Lorsque le directeur général d’une entreprise encore pensée comme nationale répond à la crise électrique congolaise par une solution conçue d’abord pour Kinshasa, il ne révèle pas seulement une priorité géographique. Il expose une conception extraordinairement rétrécie du pays. Selon les données reprises par la Banque mondiale, Kinshasa affichait déjà un taux d’accès à l’électricité d’environ 60,8 %, tandis que vingt-deux provinces restaient sous les 5 %. La fracture n’oppose donc pas seulement ceux qui subissent des coupures à ceux qui en subissent moins. Elle oppose une capitale imparfaitement alimentée à des territoires entiers où l’électricité demeure presque absente de la vie économique ordinaire.
Le coût politique d’une attention mal répartie
Dans un pays où l’accès national tourne encore autour de 20 %, mobiliser l’imagination institutionnelle pour rendre les coupures moins fréquentes à Kinshasa ne constitue pas une politique électrique nationale. C’est consacrer l’essentiel de l’attention à l’endroit où la panne devient politiquement visible, médiatiquement embarrassante et personnellement inconfortable pour les élites administratives. Pendant ce temps, dans une grande partie des provinces, l’enjeu n’est même pas la qualité du courant, sa stabilité ou la durée des délestages. L’enjeu reste l’existence même d’un réseau capable d’alimenter une école, une maternité, une usine, une exploitation agricole, un atelier ou une petite entreprise.
Cette asymétrie finit par produire une économie politique à deux vitesses et un État à deux degrés de présence. Kinshasa discute de continuité du service là où d’autres territoires attendent encore le commencement du service. La capitale négocie la fréquence des coupures là où des millions de Congolais vivent encore en dehors de toute infrastructure électrique significative. À force de traiter comme urgence nationale ce qui gêne d’abord le centre, on transforme progressivement les provinces en arrière-plan administratif du pays.
Une telle géographie de l’attention nourrit précisément les récits que l’on prétend combattre. Il n’est pas nécessaire d’adhérer aux discours sur la « balkanisation » pour comprendre le ressort politique qu’ils exploitent. Lorsqu’un État concentre durablement ses infrastructures, ses investissements et son imagination sur son centre, il ne fragmente pas seulement l’accès aux services. Il fabrique lui-même le sentiment que certaines parties du territoire comptent davantage que d’autres. Un État qui pense constamment la RDC depuis Kinshasa finit par enseigner aux provinces qu’elles ne sont nationales qu’en théorie.
Le prof a lamentablement raté l’oral
Le directeur général s’est présenté à l’oral avec des réponses de caissier à une question de civilisation matérielle. Il a invoqué les arriérés de l’État, les abonnés défaillants, les pertes commerciales et la fragilité de la trésorerie, comme si le drame électrique de la RDC relevait d’abord d’une discipline insuffisante du paiement. Même un recouvrement parfait ne ferait surgir ni les dizaines de milliards nécessaires à la refondation du système ni les quelque 80 milliards associés au développement complet du Grand Inga. Une entreprise peut équilibrer ses comptes et laisser un pays dans le noir.
L’examen surprise qu’il a lui-même provoqué avec le bluff du bateau ne portait donc pas sur les explications ordinaires de la pénurie. Il portait sur l’existence, ou non, d’une pensée électrique nationale. Quels investissements précèdent les autres, lesquels relèvent des tarifs, du capital public ou du privé, comment articuler production, transport, réseau et distribution, selon quelle séquence raccorder les provinces encore pratiquement exclues du système ? Une direction crédible n’a pas à promettre des miracles. Elle doit démontrer qu’elle sait passer de l’administration de la panne à la construction d’une infrastructure nationale.
Le plus révélateur reste d’avoir sous-estimé l’intelligence du public. Les Congolais peuvent entendre qu’une transformation de cette ampleur prendra des années, à condition qu’on leur montre une trajectoire, des priorités, des financements et des responsabilités. La pénurie devient intolérable lorsqu’elle semble n’avoir ni calendrier ni architecture de sortie. En répondant par les impayés, le délestage et un bateau-centrale, le DG n’a pas seulement exposé les faiblesses financières de la SNEL. Il a surtout laissé apparaître quelque chose de plus grave encore. Derrière la gestion quotidienne de l’électricité, on peine toujours à discerner une doctrine capable de penser la RDC comme un système.
Chronique d’une nation partie au sprint dans la mauvaise direction dès le premier jour
L’histoire d’Inga ne raconte pas une seule défaillance. Elle en superpose plusieurs. Des groupes d’Inga ont dysfonctionné dès leur inauguration, et une source technique de la SNEL rappelait encore récemment que certaines machines de fabrication belge avaient posé problème « depuis le jour de leur inauguration ».
Inga I entre en service entre 1972 et 1974 avec six groupes. Pourtant, pendant plus de quatre décennies, les six n’ont jamais fonctionné simultanément. Lorsque deux unités furent réhabilitées bien plus tard, certaines machines avaient accumulé jusqu’à 150 000 heures de fonctionnement sans révision générale, alors qu’un grand entretien était normalement attendu autour de 40 000 heures. En 2019, faire enfin tourner les six groupes en même temps pouvait ainsi être présenté comme un événement historique. Le premier échec n’était donc pas seulement celui d’une turbine. C’était déjà celui d’un système incapable de transformer un actif monumental en fiabilité durable.
Sous Mobutu, une deuxième pathologie s’est greffée sur la première. La SNEL appartenait à un appareil d’entreprises publiques dont les objectifs économiques cohabitaient avec les besoins politiques du régime, tandis que la maintenance et le renouvellement des actifs pouvaient être différés sans sanction immédiate. La dette technique s’accumulait silencieusement. Des décennies plus tard, la SNEL reconnaissait encore des machines ayant largement dépassé les durées de fonctionnement prévues par les constructeurs, parfois jusqu’à 250 000 heures contre 60 000 prévues pour une unité d’Inga I.
Sous Joseph Kabila, le problème prend une autre forme, celle de la gouvernance des recettes elles-mêmes. En 2004, une enquête parlementaire mit Évariste Boshab en cause dans le recouvrement d’une créance d’au moins 32 millions de dollars due à la SNEL par la Société nationale d’électricité du Congo-Brazzaville. Le rapport lui attribuait une commission de 10 %, soit 3,2 millions de dollars. Boshab a contesté la procédure et affirmé n’avoir jamais été entendu par la commission, et il n’a pas été condamné dans cette affaire. Le fait demeure politiquement révélateur. Une entreprise déjà privée des investissements nécessaires voyait même ses créances d’exportation devenir l’objet d’un scandale de gouvernance.
La crise actuelle est donc moins un accident qu’un bilan cumulé. Sous-investissement, maintenance différée, actifs poussés bien au-delà de leur cycle normal, gouvernance fragile des recettes, responsabilités diluées, réformes inachevées. La RDC a trop souvent traité chaque panne comme un épisode isolé alors qu’elle appartient à une même histoire institutionnelle. Aucun bateau-centrale, aucune turbine supplémentaire et aucun financement exceptionnel ne peuvent effacer cinquante ans de décisions reportées. Encore moins ressusciter une feuille de route qui a eu le temps de vieillir avant d’avoir réellement commandé l’action.
C’est cette histoire que Teddy aurait dû raconter, à moins qu’il ne la connaisse pas ou, plus inquiétant encore, qu’il n’en saisisse pas toute la profondeur.
L’antisèche d’un véritable système électrique national
Ce qui suit n’est pas un plan directeur complet. C’est la version chimiquement concentrée d’une architecture qui exigerait normalement des centaines de pages de conception institutionnelle, financière, technique et réglementaire. À défaut d’une consultation nationale sérieuse, prenez-la comme une consultation gratuite en format de poche, suffisante pour révéler une confusion persistante du débat congolais entre produire l’électricité, transporter l’électricité, organiser le système et servir l’usager.
Produire n’est pas transporter. La production doit être pluraliste, sans devenir étrangère à l’économie nationale. La RDC doit sortir d’une conception presque féodale du secteur où une seule entreprise est censée produire, acheminer, répartir, vendre, facturer, puis expliquer pourquoi l’ensemble fonctionne si mal. Les centrales peuvent appartenir à l’État, à la SNEL, à des producteurs privés indépendants, à des coopératives ou à des partenariats public-privé. Lorsqu’une installation produit en RDC à partir d’une ressource congolaise, l’entité qui la contrôle devrait être constituée en RDC et détenue à plus de 50 % par l’État congolais, des collectivités ou des citoyens congolais. Le capital étranger peut participer, financer, apporter une technologie ou détenir une participation minoritaire, sans disposer du contrôle économique final de l’actif. La question n’est donc pas d’exclure l’investissement étranger, mais de distinguer l’ouverture du capital de l’abandon du contrôle. La SNEL peut rester un producteur majeur, notamment autour d’Inga, sans continuer à confondre sa place dans le système avec le système lui-même.
Le transport doit appartenir à des sociétés de réseau distinctes. Le réseau doit appartenir à ceux dont le métier est de construire un réseau. Des sociétés de transport publiques ou privées, strictement régulées, peuvent bâtir et entretenir les lignes à haute tension, les grands postes et les interconnexions entre provinces. Leur revenu doit provenir de tarifs de transport approuvés par le régulateur, non de la vente d’électricité. Leur fonction est simple, construire et maintenir l’autoroute électrique de la RDC, pas décider qui mérite d’y circuler.
Celui qui possède l’autoroute ne doit pas contrôler la circulation. L’exploitation du système ne doit appartenir à aucun producteur ni propriétaire du réseau. Des opérateurs régionaux indépendants doivent décider quels producteurs injectent leur électricité, équilibrer en permanence l’offre et la demande, gérer les congestions et coordonner les échanges entre régions. Ils ne produisent rien, ne possèdent pas les centrales et ne distribuent rien aux ménages. Leur indépendance sert précisément à empêcher qu’un acteur transforme une infrastructure nationale en instrument de rente ou de verrouillage.
Le dernier kilomètre doit quitter Kinshasa. La distribution locale doit appartenir au niveau local. Les poteaux, transformateurs, compteurs, raccordements, factures et pannes locales ne devraient plus dépendre d’une bureaucratie nationale prétendant administrer chaque rue de la RDC. Des régies municipales, coopératives ou concessions régulées doivent acheter l’électricité en gros, la distribuer localement et répondre devant les populations qu’elles desservent.
L’ARE doit enfin cesser d’être spectatrice du désordre qu’elle est censée discipliner. Tarifs, normes techniques, accès au réseau, qualité de service, concessions, protection des consommateurs et rendement autorisé des monopoles doivent relever d’un arbitre sectoriel réel. Dans cette architecture, l’ANSER devient largement redondante. L’électrification rurale peut relever d’un fonds compétitif qui finance communes, coopératives et opérateurs privés là où le marché ne suffit pas encore.
Un système moderne ne demande pas à une seule institution de tout produire, tout transporter, tout distribuer, tout facturer et tout contrôler. Il sépare précisément les fonctions pour empêcher qu’une défaillance institutionnelle puisse paralyser l’ensemble. La modernité du système ne tient pas à la puissance d’une entreprise nationale omniprésente, mais à l’architecture qui distingue clairement ceux qui possèdent les actifs, ceux qui exploitent les réseaux, ceux qui fournissent le service et celui qui fixe les règles.
Cessez de construire des morceaux sans lien
La RDC ne manque pas seulement d’infrastructures. Elle manque encore d’une intelligence capable de les composer en système moderne. Une route est construite sans réserver de corridor pour la fibre. Une ligne électrique arrive sans zone industrielle prête à absorber sa capacité. Un projet ferroviaire avance sans raccordement pensé aux grands postes énergétiques, aux ports secs ou aux bassins de production. Le pays finit ainsi par payer successivement pour le terrassement, l’emprise foncière, les études, les accès et la sécurisation de chantiers qui auraient pu partager le même corridor. Chaque ministère livre son projet. Peu d’institutions semblent responsables de l’intégration de l’ensemble.
Un pays-continent ne se construit pas par empilement de chantiers. Il se construit par architecture de réseaux. Une voie ferrée devrait pouvoir porter avec elle l’électricité, la fibre, la logistique et l’industrie. Un poste haute tension devrait servir de point d’ancrage à des zones de transformation et de production. Il faut donc déterminer où ces infrastructures doivent converger afin que chaque franc investi augmente la valeur des autres investissements. À défaut, la RDC ne construit pas une ossature nationale. Elle finance plusieurs fois le même territoire sans jamais réussir à en faire un système.
Le chantier-école que la RDC risque de rater
Il faut ramener le corridor de Lobito à sa juste proportion. Même s’il génère à maturité plusieurs milliards de dollars d’activité par an, cela restera modeste à l’échelle d’un pays dont l’ambition devrait être, à terme, de faire fonctionner une économie proche du millier de milliards de dollars. Le corridor ne possède, par lui-même, ni la puissance ni la vocation de transformer la société congolaise ou d’élever durablement le niveau de vie de sa population. Tout dépendra de la capacité de la RDC à s’en servir comme levier d’accumulation de compétences.
La RDC devrait imposer que le Congolais soit au centre du projet, y compris lorsque sa participation initiale reste modeste. Cela peut passer par des coentreprises obligatoires, des participations locales minimales ou des lots réservés à des entreprises congolaises capables de monter progressivement en compétence. Chaque contrat devrait comporter des obligations mesurables de transfert de capacité. Une part définie de la valeur des travaux devrait revenir à des entreprises congolaises sur des lots techniques substantiels, avec équipes d’ingénierie mixtes, quotas d’ingénieurs et techniciens congolais, plans de certification, transfert documenté des méthodes, accès aux logiciels et procédures d’exploitation, puis montée progressive vers la responsabilité directe de certains ouvrages. L’apprentissage industriel ne doit pas apparaître dans les discours de clôture. Il doit être inscrit dans les clauses, mesuré par des indicateurs et garanti par des pénalités.
Le rendement décisif de Lobito doit se mesurer à ce que la RDC saura construire après Lobito. Combien d’entreprises congolaises seront capables, au terme du projet, de réaliser seules une ligne ferroviaire entre deux provinces, d’élever une ligne à haute tension, de poser de la fibre, d’exploiter une plateforme logistique ou d’entretenir un réseau lourd ? Si cette capacité n’existe pas à la sortie, la RDC aura gagné quelques portes de ce corridor et raté l’essentiel, l’apprentissage qui permet un jour de ne plus avoir besoin qu’on vienne lui construire son propre pays.
La médiocrité devient une infrastructure
Des pays autrefois plus pauvres ont su choisir, séquencer, bâtir des institutions capables et transformer des ressources limitées en trajectoires de puissance, tout en arrachant des millions de leurs citoyens à l’extrême pauvreté. La RDC suit une trajectoire autrement plus troublante. Elle laisse l’extrême pauvreté gagner du terrain tout en souffrant d’une incapacité plus embarrassante encore à poursuivre la bonne chose, au bon moment, dans le bon ordre. Le déficit est intellectuel avant d’être financier. L’institutionnel et l’organisationnel ne font ensuite qu’administrer cette confusion. On peut emprunter davantage, taxer davantage, recevoir davantage d’aide ou vendre davantage de minerais. Si l’appareil de décision reste incapable d’identifier ce qui transforme réellement l’économie, dans quel ordre et à quelle échelle, davantage d’argent ne produira pas davantage de développement. Il financera simplement plus généreusement les mauvaises priorités.
Teddy Lwamba n’est qu’un symptôme commode d’un problème beaucoup plus vaste. Le danger n’est pas seulement qu’un directeur général réponde mal à une crise électrique. Il commence lorsqu’une société entière s’habitue aux réponses insuffisantes, les excuse, les normalise, puis s’étonne de la faiblesse persistante de ses institutions. Aucun pays ne se développe lorsque ses citoyens se précipitent pour embrasser la médiocrité au lieu de la confronter, sous toutes ses formes, à l’exigence de l’excellence.
Je dois avouer que cette tribune ne montre qu’une pièce d’un puzzle beaucoup plus vaste dont je repousse encore la révélation complète. L’électricité n’en est qu’un fragment. Les kulunas, les milices, les incendies meurtriers, les accidents routiers, aériens et fluviaux, les détournements, le délestage, l’absence d’électricité, les embouteillages, la malnutrition, l’extrême pauvreté, la faiblesse de l’école et l’érosion de l’État de droit semblent appartenir à des univers distincts. Rapprochés, ils révèlent pourtant une même logique de production de l’échec. Si vous identifiez le principe qui les relie avant que j’en dévoile l’ensemble, vous aurez déjà compris beaucoup plus que chacun de ces problèmes pris séparément.
Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe
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