On peut avoir une vision, même disposer d’un plan détaillé, structuré, rempli d’objectifs et de priorités, et pourtant se retrouver face à la complexité du réel comme devant une immense carte sans savoir où poser le premier pas. La direction existe, les ressources sont identifiées, les ambitions sont affichées, mais le point de départ reste flou. Et sans point de départ clair, même la meilleure stratégie devient inopérante. Gouverner ne consiste pas seulement à savoir où aller, mais à savoir par où commencer.
Commencer au mauvais endroit n’est pas une simple erreur technique. Cela engage une trajectoire entière, détourne les ressources, crée des inerties et rend chaque correction plus coûteuse. Une mauvaise entrée dans le problème produit des réponses cohérentes à une mauvaise question. Et progressivement, l’écart se creuse entre l’intention initiale et les résultats obtenus. Ce qui devait être une stratégie devient une succession d’ajustements, puis une gestion permanente des conséquences d’un mauvais point de départ.
Le régime Tshisekedi en offre une illustration frappante, où les initiatives se succèdent à un rythme soutenu, entre comptes rendus du Conseil des ministres et prises de parole publiques, chaque intervention semblant introduire une nouvelle priorité tandis que les précédentes disparaissent sans évaluation ni aboutissement. Des projets sont lancés, abandonnés, puis remplacés, laissant derrière eux des ressources dissipées et des résultats inexistants, dans un mouvement où l’énergie politique se disperse, les moyens s’évaporent et la capacité d’exécution s’affaiblit. Cette dynamique n’est pas nouvelle, elle s’inscrit dans une continuité depuis l’indépendance, où les régimes successifs ont été confrontés à la même difficulté à établir un point de départ clair et cohérent. L’accumulation d’initiatives sans hiérarchisation ni continuité a ainsi produit une gouvernance fragmentée, où chaque nouvelle orientation efface la précédente sans jamais construire sur elle.
Dans ce contexte, l’incertitude ouvre un espace particulier. Celui où l’assurance remplace la compréhension. Celui où celui qui parle avec le plus de confiance prend l’ascendant sur celui qui doute mais cherche juste. Lorsqu’un État ne sait pas par où commencer, il devient naturellement réceptif à ceux qui prétendent le savoir. Et c’est souvent à ce moment précis que les trajectoires se décident, non pas sur la base de la justesse, mais sur la base de la conviction apparente.
L’illusion de ceux qui savent
Lorsqu’un État ne sait pas par où commencer, il ne reste pas immobile. Il cherche des repères, des cadres, des guides. Il se tourne vers ceux qui semblent maîtriser la carte, ceux qui parlent avec assurance, ceux dont le langage donne l’impression de la rigueur et de la maîtrise. Dans cet espace, la confiance ne repose plus sur la justesse démontrée, mais sur la capacité à projeter de la certitude. Ce déplacement est subtil mais décisif. L’autorité ne vient plus de la compréhension, mais de la crédibilité perçue.
C’est dans ce contexte que les institutions internationales s’imposent comme des références naturelles. Leur légitimité repose sur leur expertise accumulée, leur capacité à produire des diagnostics structurés et leur rôle historique dans l’accompagnement des États. Elles offrent des cadres d’analyse, des recommandations, des trajectoires. Elles donnent à voir un chemin là où l’incertitude domine. Mais cette position n’est pas neutre. Elle crée une relation particulière, où celui qui doute s’en remet à celui qui affirme.
Ces institutions ne sont pas conçues pour répondre à toutes les dimensions du développement. Elles sont structurées pour stabiliser, encadrer et accompagner des économies en déséquilibre, non pour bâtir des architectures internes de transformation ou piloter des stratégies d’industrialisation à long terme. Leur expertise réside dans la discipline macroéconomique et la gestion des équilibres. Elles apportent des réponses cohérentes avec ce cadre, mais ce cadre lui-même définit les limites de ce qu’elles peuvent proposer.
Le dernier rapport de la Banque mondiale sur la RDC s’inscrit pleinement dans cette dynamique. Intitulé « Du parking à la voie rapide », il propose une lecture ordonnée, cohérente et apparemment maîtrisée de la situation économique du pays. Le choix du titre est révélateur. Une image de transition, de progression, presque de normalité dans le passage vers la croissance. Disons simplement que le marketing va beaucoup mieux que la réalité. Lorsqu’une institution qui classe un pays parmi ceux à la plus forte concentration d’extrême pauvreté adopte une telle métaphore, elle ne se contente pas de décrire, elle reformule la réalité.
Le contraste est saisissant. Là où les faits évoquent une urgence structurelle, le récit suggère une simple phase de démarrage. Cette relecture ne se contente pas d’adoucir la gravité du problème, elle en redéfinit les termes et, ce faisant, conditionne la nature des réponses qui seront jugées pertinentes. Le titre n’adoucit pas seulement la réalité, il la reformule. Non pas « du parking à la voie rapide », mais plus justement « de l’enfer au purgatoire ». C’est précisément là que réside le risque. Lorsque le point de départ est mal posé, même les analyses les plus rigoureuses peuvent conduire à des trajectoires cohérentes, mais fondamentalement inadéquates.
La gifle de la Banque mondiale
La Banque mondiale dresse un constat sans ambiguïté. Une croissance soutenue, mais concentrée dans le secteur minier. Une pauvreté massive qui touche 81,7 % de la population. Une économie incapable d’absorber la main-d’œuvre. Des services essentiels qui restent défaillants, qu’il s’agisse de l’électricité, du transport ou de l’eau. Le message est limpide. La croissance ne se traduit pas en bien-être. L’État absorbe des ressources sans générer de retour visible pour la société.
Sur ce point, l’analyse est juste. Elle identifie avec précision les symptômes visibles d’un système qui ne parvient pas à transformer la croissance en développement. Elle met en évidence un paradoxe central, celui d’une économie qui produit de la richesse sans produire de prospérité. Ce constat mérite d’être reconnu, car il rompt avec une lecture superficielle de la performance économique fondée uniquement sur les taux de croissance.
Le rapport démystifie également la baisse de l’inflation, en la présentant comme un signal de stabilisation macroéconomique. Mais dans le contexte de la RDC, cette lecture doit être nuancée. La baisse de l’inflation stabilise les prix et améliore la prévisibilité économique, mais elle ne saurait être confondue avec un processus de transformation. Elle ne crée ni emplois, ni capacités productives, ni accès accru aux services essentiels. Elle agit sur les équilibres nominaux sans modifier les structures réelles de l’économie.
Ainsi, une économie peut être stable et rester profondément dysfonctionnelle. La baisse de l’inflation donne une image de progrès, sans en produire les mécanismes. Elle rassure les indicateurs, mais ne transforme pas les conditions de vie. Dans ce contexte, elle apparaît moins comme un indicateur de développement que comme un signal de stabilisation partielle. La force du rapport tient à sa capacité à nommer les déséquilibres, mais cette clarté contient déjà une limite. En s’arrêtant au niveau des symptômes, elle prépare une lecture du problème qui, si elle n’est pas dépassée, risque de conduire à des réponses partielles.
Ce que le rapport ne voit pas
C’est précisément ici que le rapport échoue à franchir une étape décisive. Le diagnostic est solide, mais il s’arrête à mi-chemin. Il décrit les symptômes sans remonter à la logique qui les produit. Le problème ne se réduit pas à une question d’inefficacité ou de gouvernance défaillante. Il tient à une défaillance plus profonde, celle de la capacité du système économique à transformer la richesse en valeur sociale diffusée.
Cette limite apparaît clairement dans l’absence d’un concept pourtant central, le rendement social du capital. Il ne s’agit pas ici de reprocher à la Banque mondiale de ne pas mobiliser un indicateur spécifique, mais de constater qu’elle aurait pu, sous une forme ou une autre, orienter l’analyse vers cette question essentielle. Dans une approche opérationnelle, le SCR peut être compris comme le rapport entre les ressources effectivement dirigées vers la production de biens sociaux et celles absorbées par le fonctionnement de l’appareil institutionnel, soit SCR = dépenses sociales effectives / dépenses de fonctionnement des institutions. Un SCR faible signifie que la richesse captée alimente davantage la machine administrative qu’elle ne se transforme en services utiles pour la population, ce qui correspond précisément à la réalité observée en RDC. Dans ce contexte, la faible productivité n’apparaît plus comme une anomalie, mais comme la conséquence directe d’un système où les ressources ne sont pas converties en capacités économiques diffusées, comme en témoigne l’insuffisance persistante de l’électricité, des infrastructures de transport ou des services de santé, qui limite la capacité des individus et des entreprises à produire, échanger et accumuler.
En l’absence de ce cadre de lecture, les déséquilibres décrits par le rapport apparaissent comme des anomalies isolées, alors qu’ils relèvent d’une logique systémique. Une économie ne transforme pas la croissance en bien-être si elle ne dispose pas d’un mécanisme capable de diffuser les gains. Sans base productive suffisamment large, sans circuits financiers domestiques capables de soutenir l’investissement, sans articulation entre production et redistribution, les ressources extraites ou captées restent concentrées. Elles circulent peu, se diffusent mal et ne produisent pas d’effets d’entraînement durables.
Le rapport passe également à côté d’un élément structurant, la nature du secteur informel. L’économie est souvent décrite comme incapable d’absorber la main-d’œuvre, mais cette formulation est trompeuse, car l’absorption existe et s’opère massivement dans l’informel. Dans de nombreuses économies, y compris en Europe, cet informel peut jouer un rôle structurant, comme en Italie où il constitue un véritable poumon économique. La question n’est donc pas son existence, mais sa qualité et son articulation avec le reste du système économique. En RDC, cet informel reste largement primitif, peu structuré et faiblement adossé à une infrastructure financière moderne, fonctionnant en marge des circuits formels de financement, limitant la circulation du capital et ralentissant la vélocité de la monnaie. Il absorbe la main-d’œuvre sans générer de gains de productivité ni d’effets d’entraînement. Le problème n’est pas l’informalité en soi, mais une informalité qui ne s’inscrit pas dans un système capable de transformer l’activité en dynamique économique cumulative.
L’État ne restitue pas de valeur, non pas uniquement par défaillance de gestion, mais parce qu’il évolue dans un système qui ne lui permet pas de la produire et de la diffuser efficacement. Dans ces conditions, la croissance reste enclavée, les gains restent localisés et les inégalités se reproduisent. Le problème n’est pas seulement ce que l’État fait ou ne fait pas. Le problème est la structure même dans laquelle il opère.
Un remède à contre-échelle
Là où le raisonnement se fragilise, c’est dans la prescription. Des entreprises publiques accumulent plus de 5,3 milliards de dollars de pertes et les services essentiels restent défaillants. Ce constat est réel, mais il ne doit pas masquer l’ordre de grandeur du défi. Dans une économie comme celle de la RDC, quelques milliards ne suffisent pas à modifier une trajectoire. Les transformations structurelles se mesurent en plusieurs dizaines, voire en quelques centaines de milliards sur la durée. Corriger des pertes, même importantes, ne constitue pas en soi une stratégie de développement.
La solution avancée repose pourtant largement sur la réforme des entreprises publiques, avec l’idée qu’une meilleure gouvernance, plus de transparence et une gestion plus rigoureuse suffiraient à corriger les déséquilibres. Cette approche ramène un problème systémique à une question de performance organisationnelle. Elle suppose que si la SNEL, la REGIDESO ou la Gécamines fonctionnent mieux, l’économie suivra mécaniquement. Cette hypothèse confond amélioration microéconomique et transformation macroéconomique.
Améliorer la gestion peut réduire certaines inefficacités et restaurer des fonctions essentielles. Cela peut limiter les pertes, améliorer la qualité du service et renforcer la crédibilité des institutions. Mais cela ne crée ni nouvelles chaînes de valeur, ni capacités industrielles, ni effets d’entraînement à grande échelle. La structure de l’économie reste inchangée, les mécanismes de diffusion de la richesse demeurent faibles et la productivité globale n’est pas significativement affectée.
En d’autres termes, on corrige des inefficiences visibles sans modifier les conditions qui produisent les déséquilibres. L’intervention reste à la surface du système, alors que le problème se situe dans sa profondeur. Une économie ne se transforme pas uniquement en optimisant ce qui existe déjà. Elle se transforme en créant les conditions d’émergence de nouvelles capacités, à une échelle compatible avec ses besoins.
Le poison sophistiqué
Le danger est alors double. D’un côté, des décideurs publics peuvent s’approprier ces recommandations comme une feuille de route suffisante, en pensant que la réforme des entreprises publiques constitue le cœur de la solution. De l’autre, cette lecture peut s’imposer dans des environnements où la compréhension des dynamiques économiques contemporaines reste limitée. Dans ces conditions, la réforme devient une fin en soi, et non un moyen. Elle produit des ajustements visibles, mesurables, mais sans transformation réelle.
Ce déplacement est subtil mais déterminant. L’attention se concentre sur la correction des dysfonctionnements existants, plutôt que sur la construction des capacités nécessaires. L’énergie politique est mobilisée pour améliorer ce qui est déjà là, sans interroger ce qui manque. Le système se perfectionne dans ses marges, sans jamais se reconfigurer dans sa structure. L’illusion du progrès s’installe, entretenue par des indicateurs qui montrent des améliorations partielles, tandis que les déséquilibres fondamentaux persistent.
Cette dépendance ne se construit pas uniquement dans le discours, elle s’inscrit dans les mécanismes budgétaires eux-mêmes. L’appui budgétaire des institutions internationales, en finançant directement les dépenses de l’État, crée une relation de substitution plutôt que de renforcement. En juin 2025, la Banque mondiale a déboursé 600 millions de dollars américains, soit environ 0,7 % du PIB, tandis que le FMI a décaissé un montant équivalant à environ 0,2 % du PIB. Ces flux permettent de combler les déficits immédiats, mais réduisent l’incitation à développer des capacités internes de financement et de mobilisation des ressources. Le budget devient partiellement exogène, dépendant de flux extérieurs dont la continuité n’est jamais garantie.
Chaque déséquilibre appelle alors une nouvelle intervention, installant un cycle où la stabilisation repose sur une assistance répétée plutôt que sur une transformation structurelle. Ce mécanisme ne produit pas seulement de la dépendance, il l’organise. Le rapport, dans cette logique, fonctionne comme un instrument de stabilisation intellectuelle autant qu’économique. Il structure le problème, propose des solutions cohérentes avec son cadre et donne l’impression d’avancer, tout en maintenant les conditions qui rendent nécessaire le recours permanent à ces mêmes institutions. La dépendance ne se construit pas uniquement par contrainte, elle se construit aussi par la production continue de solutions qui ne résolvent pas le problème.
Recommencer autrement
Le développement ne démarre pas en l’absence de création monétaire endogène. Sans cette capacité, aucun multiplicateur interne ne se met en place, aucune base industrielle ne se consolide et aucun rendement social du capital ne se diffuse dans l’économie. La croissance observée reste une croissance de surface, portée par des flux externes et non par une dynamique interne. Dans cette configuration, l’économie fonctionne comme un simple point de passage. Les ressources entrent, sont captées, puis ressortent sans transformation durable. Il n’existe pas de boucle interne capable de convertir la richesse en puissance économique.
L’histoire économique montre pourtant une trajectoire différente. La Corée du Sud a structuré son industrialisation en mobilisant son système bancaire domestique pour financer des secteurs stratégiques. La Chine a orienté le crédit via ses banques publiques vers l’industrie, les infrastructures et la montée en gamme technologique. L’Allemagne, à travers des institutions comme la KfW, a soutenu son tissu industriel et ses PME en finançant l’investissement productif sur le long terme. Dans chacun de ces cas, la création monétaire n’a pas été subie, elle a été organisée, orientée et intégrée dans une stratégie de transformation.
À l’inverse, lorsque la création monétaire reste externe ou faiblement maîtrisée, les effets demeurent limités. Les flux financiers soutiennent la consommation, stabilisent les comptes publics et permettent au système de fonctionner, mais ne produisent pas de transformation structurelle. Un pays peut exporter massivement ses ressources, attirer des capitaux ou recevoir de l’aide sans jamais construire une industrie locale compétitive. Cette configuration correspond précisément au cadre d’intervention des institutions internationales, conçues pour stabiliser et encadrer, non pour développer des mécanismes de création monétaire endogène.
Le véritable enjeu n’est donc pas seulement de croître, mais de maîtriser les conditions de sa propre transformation. Cela suppose de construire des institutions capables de créer, orienter et recycler la monnaie au service d’une stratégie productive. Sans cette capacité, la croissance reste dépendante des caprices extérieurs et vulnérable aux fluctuations globales. Avec elle, elle devient cumulative, structurante et socialement diffuse. Gouverner, au fond, ne consiste pas seulement à décider, mais à savoir commencer au bon endroit.
Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe




















