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Le pays connaît une remarquable intensification de l’activité politique, principalement dans sa dimension verbale. Une déclaration déclenche une riposte, une interview ouvre un nouveau front et chaque intervenant s’érige en gardien attitré des intérêts nationaux. Les accusations circulent avec une célérité que l’administration publique gagnerait à imiter. Quant aux convictions, leur fermeté paraît souvent inversement proportionnelle à la stabilité des alliances.
Des âmes et des ânes ayant partagé le pouvoir, cautionné ses pratiques et célébré ses dirigeants découvrent soudain des divergences politiques fondamentales dès que leurs intérêts prennent des directions opposées. À les entendre, personne n’a jamais renié ses principes ; seuls les autres auraient trahi. Le patriotisme devient une propriété privée que chacun revendique avec assurance et refuse généreusement à ses adversaires. Les camps se recomposent, les fidélités se négocient et les anciens complices se découvrent des vertus de procureurs. Dans ce tribunal politique permanent, les accusés d’hier deviennent les accusateurs du jour, sans jamais éprouver le besoin de témoigner contre leur propre passé.
Épisode 1 – Joseph Kabila : la Constitution dans le discours, les armes dans l’équation
Le 9 octobre 2026, Joseph Kabila sort de sa réserve pour dresser un réquisitoire contre la gouvernance de Félix Tshisekedi. La RDC serait en péril, les institutions dénaturées, les libertés compromises et l’alternance démocratique menacée. L’ancien président réclame un dialogue national inclusif et promet de présenter des initiatives capables de sauver le pays. Les préoccupations soulevées sont sérieuses. Leur porte-parole connaît toutefois le dossier de l’intérieur : pendant dix-huit ans, il a dirigé l’État et contribué à façonner les institutions qu’il décrit aujourd’hui comme profondément défaillantes. Sa dénonciation du désordre gagnerait en crédibilité si elle s’accompagnait d’un inventaire de sa propre contribution à son architecture.
Trois jours plus tard, le 12 octobre, le Front pour la refondation de la nation (FRN) est annoncé à Goma, sous sa présidence. Fidèle à sa réputation d’homme peu bavard, Kabila laisse cette fois son organigramme parler pour lui. Corneille Nangaa et Bertrand Bisimwa occupent les vice-présidences, tandis que Sultani Makenga conserve un rôle militaire central. La structure succède à l’Alliance Fleuve Congo et rassemble les principales figures de l’AFC/M23. Elle revendique la lutte armée contre le pouvoir en invoquant l’article 64 de la Constitution. En trois jours, l’appel à restaurer les institutions se transforme en direction politique d’une coalition prête à les combattre les armes à la main. La transition entre le constitutionnaliste et le chef de rébellion aura été remarquablement rapide.
L’article 64 consacre le devoir de résister à l’exercice anticonstitutionnel du pouvoir. Il ne constitue pourtant ni une autorisation générale de prendre les armes ni une exonération des responsabilités liées aux violences. Le parcours de son nouvel avocat complique davantage la démonstration. Sous Kabila, la présidentielle prévue en 2016 avait été reportée, lui permettant de rester en fonction jusqu’en janvier 2019, après l’expiration de son dernier mandat électif. Celui qui invoque aujourd’hui la rigueur constitutionnelle a ainsi bénéficié d’un calendrier politique particulièrement accommodant. Sa conversion à la stricte défense des règles institutionnelles aurait davantage de portée si sa mémoire remontait jusqu’aux dernières années de sa présidence.
L’engagement public de Kabila aux côtés de la rébellion accentue la dimension nationale d’un conflit déjà marqué par des interventions régionales, notamment le soutien rwandais au M23 documenté par les experts des Nations unies. Ses critiques contre Tshisekedi conservent leur pertinence éventuelle indépendamment de son parcours. Leur bien-fondé ne confère aucune légitimité automatique aux moyens militaires employés. Après dix-huit ans à la tête de l’État, prétendre en conduire la refondation depuis une ville contrôlée par une rébellion exige un programme politique autrement plus convaincant qu’un nouvel acronyme et une lecture opportune de la Constitution.
Épisode 2 – Félix Tshisekedi : l’État en chantier, la Constitution en discussion
Le 23 octobre 2026, Félix Tshisekedi préside un Conseil des ministres au programme particulièrement chargé. Développement industriel, formation technique, recherche, innovation, chaîne de valeur des batteries, modernisation administrative et visa électronique. Pratiquement aucun secteur n’échappe aux annonces. L’ampleur du programme contraste avec les difficultés de sa mise en œuvre. Le visa électronique en fournit un exemple révélateur. Le gouvernement annonce la relance du projet après l’échec d’un contrat conclu en 2024, invalidé pour de graves insuffisances juridiques, financières et contractuelles. Une partie de l’effort de modernisation consiste ainsi à reprendre des initiatives compromises par les défaillances de leur propre conception. Le progrès administratif commence à ressembler à un exercice de réparation institutionnelle.
Le lendemain, devant les parlementaires de l’Union sacrée, le président aborde la sécurité, le dialogue national et son avenir politique. Selon plusieurs récits de la rencontre, il exprime son insatisfaction à l’égard de la Constitution actuelle et confie à sa majorité l’initiative d’une éventuelle modification. Sa déclaration sur 2028 introduit une ambiguïté supplémentaire : « Si, en 2028, vous refusez, je m’arrête là. » Tshisekedi assure parallèlement ne rechercher aucune prolongation de son mandat. Pourtant, l’article 220 protège expressément le nombre et la durée des mandats présidentiels contre toute révision. Présenter le respect d’une limite constitutionnelle comme une décision susceptible de dépendre de sa majorité parlementaire revient à inverser la hiérarchie des institutions. La Constitution encadre le pouvoir présidentiel ; la fidélité des députés au président ne modifie pas cette réalité juridique.
Joseph Kabila reçoit également sa part de la réplique. Tshisekedi le qualifie de « peureux » et lui reproche d’avoir rejoint une rébellion contre le pays qu’il a gouverné pendant dix-huit ans. Les deux hommes, associés aux arrangements politiques ayant suivi l’alternance de 2019, se livrent désormais à une confrontation où les accusations personnelles rivalisent avec les arguments institutionnels. Leur ancienne collaboration disparaît commodément des réquisitoires respectifs, comme si les responsabilités politiques pouvaient être effacées par la rupture d’une alliance.
Le contraste entre les deux interventions présidentielles est saisissant. Le 23 octobre, Tshisekedi présente les instruments d’un État appelé à se développer sur plusieurs décennies. Le 24, ses propos alimentent les incertitudes sur les règles constitutionnelles encadrant la succession présidentielle. Un État construit pour durer exige précisément des institutions capables de survivre aux préférences politiques de celui qui le dirige.
Épisode 3 – La C64, les joueurs se proposent comme arbitres
Du 25 au 27 octobre 2026, cinq figures de l’opposition, Moïse Katumbi, Martin Fayulu, Jean-Marc Kabund, Augustin Matata Ponyo et Delly Sesanga, se retrouvent à Rome sous la bannière de la Coalition Article 64 (C64). Au terme de leur conclave, ils annoncent leur intention de rencontrer séparément Félix Tshisekedi et Joseph Kabila pour favoriser un dialogue national inclusif. Plusieurs de ces personnalités ont personnellement participé aux rivalités qu’elles souhaitent aujourd’hui apaiser. Après avoir disputé les places autour de la table du pouvoir, certaines proposent d’en organiser le plan de salle.
Augustin Matata Ponyo a dirigé le gouvernement sous Joseph Kabila de 2012 à 2016. Jean-Marc Kabund fut l’un des principaux responsables de l’UDPS et occupa une place centrale durant les premières années de la présidence Tshisekedi. Ces parcours offrent une connaissance directe des mécanismes institutionnels et des alliances ayant façonné la crise actuelle. Ils comportent également un passif que la fonction de médiateur ne saurait effacer. La réconciliation entre anciens partenaires serait intellectuellement plus convaincante si ses promoteurs consacraient autant d’efforts à expliquer leurs contributions aux ruptures successives qu’à organiser des rencontres pour les surmonter.
La C64 rejette un troisième mandat présidentiel, toute remise en cause des échéances électorales de 2028 et la conquête du pouvoir par les armes. Elle dénonce également les risques de confiscation constitutionnelle. Cette position marque ses distances avec les deux camps, mais sa condamnation du recours à la force évite de mentionner nommément Joseph Kabila, pourtant placé à la tête du FRN. La fermeté des principes contraste avec la discrétion réservée à leur application lorsqu’un ancien président entre dans le champ des responsabilités.
Jusqu’à présent, ni Tshisekedi ni Kabila n’ont publiquement accepté de recevoir les représentants de la C64 comme médiateurs. Aucun calendrier de consultations n’accompagne leur proposition. Les cinq opposants disposent d’une initiative commune, sans avoir obtenu l’accord des protagonistes qu’ils souhaitent rapprocher. Ils se proposent comme arbitres d’une partie à laquelle certains ont longtemps participé, sans savoir si les joueurs accepteront de leur confier le sifflet.
Épisode 4 – Le cardinal Ambongo, tout le monde à la table, personne au-dessus de ses responsabilités
Pendant que les responsables de la C64 achevaient leur conclave à Rome, le cardinal Fridolin Ambongo intervenait, le 26 octobre 2026, à Assise, lors d’une rencontre internationale organisée par la Communauté de Sant’Egidio. L’archevêque de Kinshasa déplorait le blocage du dialogue national, entravé, selon lui, par des conditions préalables et des exclusions imposées avant l’ouverture des discussions. Il dénonçait ainsi un dialogue qui écarterait précisément les adversaires avec lesquels il faudrait négocier, réduisant l’exercice à un monologue. Une manière de rappeler aux protagonistes que choisir uniquement ses interlocuteurs parmi ceux qui partagent déjà ses positions présente peu d’intérêt pour résoudre un conflit.
Le prélat établit une distinction entre reconnaître un adversaire comme interlocuteur et approuver ses actes. La négociation suppose de parler à ceux avec lesquels les désaccords sont les plus profonds, sans transformer leur présence en certificat d’innocence. L’inclusion de Joseph Kabila, désormais à la tête du FRN, ne saurait effacer les responsabilités liées aux violences. La participation de Félix Tshisekedi ne soustrairait pas davantage les décisions de son gouvernement à un examen critique. Une table de négociation ne constitue ni un tribunal ni un dispositif d’amnistie. Elle permet de rechercher des compromis politiques, sans disposer pour autant du pouvoir de réécrire les faits ou de suspendre les exigences de justice.
Ambongo élargit également son propos aux fondements économiques de la crise. Il dénonce la concentration des richesses entre quelques mains et les intérêts étrangers associés à l’exploitation des minerais congolais. Cette dimension confère au « Pacte social pour la paix et le bien-vivre ensemble », porté par les Églises catholique et protestante, une portée qui excède la réconciliation des dirigeants. Encore faut-il traduire les principes proclamés en engagements institutionnels vérifiables. Les intérêts économiques qui prospèrent dans les déséquilibres actuels ne disparaîtront pas à la faveur d’une déclaration commune, aussi solennelle soit-elle.
L’intervention du cardinal rejoint les démarches de la C64, avec une différence notable. Les opposants réunis à Rome souhaitent faciliter des rencontres entre Tshisekedi et Kabila, tandis qu’Ambongo défend une négociation ouverte aux protagonistes du conflit. Les premiers cherchent une place dans la médiation ; le second conteste les exclusions qui en limitent la portée. Pendant ce temps, les deux anciens partenaires politiques poursuivent leurs accusations réciproques.
Épisode 5 – Joseph Kabila, dix-huit ans de pouvoir, huit ans de regrets et une révolution à proposer
Le 27 octobre 2026, Joseph Kabila revient à l’écran dans un entretien accordé à Teddy Mazina et Bojana Coulibaly, diffusé par Conspiracy Tracker Great Lakes (CTGL). L’ancien président affirme que les acquis de vingt années auraient été anéantis en huit ans de gouvernance sous Tshisekedi. La comparaison possède une efficacité polémique certaine, mais repose sur un bilan économique laissé sans démonstration. Les réalisations de son époque deviennent un patrimoine national perdu, tandis que les échecs actuels relèveraient exclusivement de son successeur. Cette comptabilité politique présente l’avantage de valoriser dix-huit années de présidence sans avoir à en examiner les résultats avec la même sévérité.
Kabila associe ensuite la fermeture de l’espace politique à la légitimité de la résistance, évoquant la perspective de se battre « jusqu’au dernier homme ». Il dénonce une dérive tyrannique du régime actuel. Les restrictions des libertés publiques, lorsqu’elles sont établies, constituent des atteintes graves à l’ordre démocratique. Elles ne transforment pourtant pas une coalition armée en représentante légitime de la volonté populaire. Entre dénoncer l’autoritarisme et justifier une insurrection, l’ancien président franchit une frontière politique aux conséquences considérables. Sa détermination à combattre jusqu’au dernier homme laisse également dans l’ombre une précision essentielle. Qui seront ces hommes et femmes, jeunes et vieux, appelés à payer le prix ultime d’une confrontation entre dirigeants ayant déjà exercé le pouvoir ?
L’entretien débouche sur une alternative lourde de conséquences. La RDC aurait-elle besoin d’élections ou d’une révolution ? Présenter ces deux perspectives comme incompatibles revient à suggérer que l’échec d’une présidence pourrait disqualifier la voie électorale elle-même. La révolution évoquée demeure toutefois dépourvue de contours institutionnels précis.
Épilogue – Le patriotisme n’est pas un titre de propriété
La succession des déclarations rappelle une constante de la vie politique congolaise. Les fidélités changent avec une souplesse que les convictions affichées ne laissent guère soupçonner. Cette circulation des élites n’a rien de nouveau. Elle devient particulièrement préoccupante lorsque la loyauté envers un président se présente comme un devoir envers la République. Critiquer Félix Tshisekedi ne constitue pas une trahison nationale, pas davantage que s’opposer à Joseph Kabila ne confère un brevet de vertu démocratique. Le soutien à une rébellion armée engage, en revanche, des responsabilités qui ne s’effacent pas sous l’étiquette de l’opposition politique. L’État, la nation et le gouvernement sont trois réalités distinctes. Un président exerce une fonction au sein de la République. Il n’en détient ni l’identité ni la propriété. Cette distinction fondamentale reste juridiquement intacte, même lorsqu’elle disparaît opportunément du discours politique au gré des alliances, avec un zest tribal.
Tshisekedi entretient l’incertitude sur les débats constitutionnels à l’approche de 2028 ; Kabila invoque la résistance depuis la direction d’une coalition politico-militaire. Le premier parle de préserver l’État en prolongeant son chantier politique. Le second évoque sa refondation après l’avoir dirigé pendant dix-huit ans. Les deux anciens partenaires ne se disputent plus seulement leur bilan respectif. Chacun présente l’autre comme un obstacle à la survie politique du pays. Encore faut-il éviter que la paix se résume à une nouvelle répartition des places entre ceux qui se disputaient hier le pouvoir.
Reste le principal absent de cette interminable confrontation, le citoyen ordinaire. Celui qui finance les institutions par ses impôts, subit les défaillances des services publics et supporte, directement ou indirectement, le coût des conflits. Pendant que les protagonistes débattent de légitimité, de Constitution, de résistance et de dialogue, la population apprécie les résultats à travers sa sécurité, son pouvoir d’achat et ses perspectives économiques. Un compromis entre dirigeants pourrait contribuer à réduire les violences. Cependant, la qualité des arguments avancés, les moyens employés dans cette confrontation et la teneur des propositions de paix laissent déjà entrevoir un nouvel arrangement entre élites, sans transformation substantielle des rapports entre le pouvoir et la société.
Jo M. Sekimonyo, PhD
Chancelier de l’Université Lumumba
Économiste politique hétérodoxe
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